Chapitre XXI. Mensonge vital et responsabilité dans la psychose et la névrose

Ce chapitre exprime l'idée que toutes les maladies de nature psychogène, qui font partie du cadre nosographique de la psychose et de la névrose, sont probablement des symptômes d'ordre supérieur qu'il faut considérer comme étant les expressions techniques, les aménagements d'une ligne de vie individuelle. Je mets cette prémice en tête de ce travail, en me basant volon­tiers sur les conceptions d'auteurs de valeur. Certains psychiatres ont insisté sur les rapports entre la personnalité et la psychose. L'évolution même de la psychiatrie permet de constater un effacement progressif des limites entre ces deux notions. Le type idéal est en train de disparaître, aussi bien de la littérature que de la pratique journalière. Il faut souligner, à ce sujet, «  l'unité de la névrose » sur laquelle j'ai tant insisté. Nous nous rapprochons d'une conception de base, conception établie en grande partie grâce aux idées de la psychologie individuelle comparée, à savoir que la technique névrosée de la vie a recours, avec une régularité inexorable, au moyen de la névrose ou de la psychose, utile pour réaliser les buts de la personnalité.

Les données psychologiques de notre doctrine sont tout à fait valables pour étayer cette hypothèse, car dans un de ses résultats elle nous indique que le malade construit son monde intérieur, en contradiction avec la réalité, en fonction d'une perspective individuelle erronée. C'est toujours cette dernière qui lui dicte son attitude en face de la société, attitude que nous pouvons comprendre. De structure souvent courante, elle nous rappelle des person­nalités de la vie ou du roman qui ont frôlé ces abîmes et qui ont pu s'en sauver. Jusqu'à ce jour, il n'existe pas de preuve formelle qu'un état héré­ditaire, un événement, ou que le milieu aient pu conditionner une névrose, voire une névrose spécifique. Ce conditionnement étiologique, qui ne saurait jamais se passer de la tendance personnelle et de la collaboration du sujet, n'existe que dans la conception rigide du malade, ou des auteurs, qui, s'efforçant d'assurer d'une façon causale la conséquence névrotique ou psychique de la maladie prétendent nous donner ses conditions d'apparition.  Il le font, en laissant succéder à certaines impressions des conséquences, qu'ils élèvent au rang de cause. Le sujet pourrait penser, sentir et agir d'une façon moins «  étiologique » s'il n'avait pas été, incité par son but à suivre le sentier qui le mène vers le «  cinquième acte ». Mais son style de vie réclame d'une façon catégorique qu'il échoue par la faute des autres, que sa responsabilité personnelle ne soit pas en cause 71, ou encore qu'une banalité fatale empêche son triomphe.

L'aspect si humain de ce désir est évident. Dans la mesure de ses possi­bilités l'individu aide à maintenir ses illusions et toute sa vie est ainsi traversée parle courant tranquillisant, narcotisant, berçant l'autoestimation du mensonge vital. Toute tentative thérapeutique et tout essai brusque et maladroit, s'efforçant de montrer la vérité au malade, arrache le patient au berceau de son irresponsabilité et doit compter sur une résistance farouche.

Nous avons bien souvent décrit cette attitude, résultant de la tendance à la sécurité du malade, son penchant à s'engager sur des détours, à s'arrêter, à ébaucher une retraite, à avoir recours à des ruses et des traîtrises toutes les fois où il doit prendre des décisions de nature sociale, faire preuve de coopération. Le psychologue connaît ces prétextes, échappatoires et subterfuges, dont se sert le malade pour pouvoir tourner le dos à ses propres devoirs et à ses propres attentes. Nos travaux ont toujours mis en lumière ce problème. Nous trouvons peu de cas où le malade ne décharge pas sa responsabilité sur le compte des autres. Cette tendance se retrouve surtout dans les tableaux mor­bides de l'hypocondrie et de la mélancolie.

Afin de mieux saisir un tableau morbide il m'a toujours paru intéressant de soulever la question du «  partenaire » ou du «  ponte » 72. La réponse à cette question nous montre le névrosé, non plus dans son isolement artificiel, mais dans un système social donné. Dans ces conditions ressortent au mieux les tendances agressives de la névrose et de la psychose, la Morbidité spécifique apparaît dans ses rapports, dans une technique de vie, le symptôme indiquant alors le chemin que suit le malade afin d'atteindre le but de la supériorité, en parfaite concordance avec sa personnalité.

Dans certaines psychoses, parfois chez certains névrosés, l'attaque s'adresse non plus à une seule personne, mais a un ensemble, à toute l'huma­nité, à l'ordre cosmique, à la division des sexes. Ce comportement se retrouve très nettement dans la paranoïa. La retraite totale du monde, mais de ce fait aussi sa condamnation, s'extériorise dans la démence précoce. Par des voies plus détournées et limitées à certaines personnes se montre la lutte de l'hypo­condriaque et du mélancolique. Le point de vue de la psychologie individuelle comparée nous ouvre là un champ suffisamment large pour pouvoir com­prendre, dans ces cas, également, les artifices respectifs. Il en est ainsi lorsqu'un sujet hypocondriaque vieillissant, arrive à se soustraire au travail dont il craint la défaite, en enchaînant une parente à sa maison, dont il exploite le dévouement. L'agoraphobie doit accentuer la distance qui sépare un sujet de ses doutes sur ses talents. A qui la faute ? Voici des exemples : Né pendant les années troubles de la Révolution, un écrivain ne jure que par sa tare hérédi­taire. Ses troubles digestifs sont dans la hiérarchie des moyens (Stern) des aides notables dans ses tendances de domination sur l'entourage, qui, de ce fait, lui sacrifie son temps, ce temps précieux que lui, gaspille. L'aérophagie et une constipation tendancieuses sont alors des adjuvants utiles à son comportement.

Chez un artisan, âgé de 52 ans, apparaît un accès de mélancolie, le soir où sa fille aînée va en société, sans prendre congé de lui. Cet homme a toujours veillé à ce que les siens le reconnaissent comme chef de famille, et il a su obtenir, grâce à ses troubles hypocondriaques, une subordination complète et une obéissance absolue des siens. Son estomac nerveux ne supportait pas la nourriture du restaurant. Sa femme était ainsi obligée, lorsqu'ils faisaient des excursions, «  excursions exigées par son état de santé », de préparer sa nourriture dans une cuisine, obtenue par location pendant que, toujours dans l'intérêt de sa santé, il se promenait. Son vieillissement lui paraissait, confron­té au comportement «  déplacé » de sa fille, comme un état de faiblesse. Son prestige semblait menacé. L'éclosion de la mélancolie démontrait alors à sa fille toute sa responsabilité, et à sa famille l'importance de sa puissance de travail. Il avait trouvé la voie, afin d'obtenir l'auréole que la réalité semblait lui refuser. Sa responsabilité n'était plus engagÉe pour le cas où son rôle personnel devait défaillir. Une malade qui dominait toujours son mari, homme au caractère doux, perdit sa mère avec laquelle elle avait vécu en parfaite intelligence, ce qui d'ailleurs n'était pas le cas pour le reste de la famille. Elle avait voulu installer chez elle sa mère vieillissante mais le mari s'y opposait discrètement, en invoquant l'étroitesse de l'appartement. Après le décès de la mère la malade devint mélancolique, sa maladie était l'expression d'une accusation dirigée contre sa famille et un indice à tendance éducative pour le mari, lui montrant que dorénavant il devait mieux obéir.

Un industriel, âgé de 70 ans, présentait depuis quelques années des états de mélancolie, survenant tous les deux ans, et durant quelques semaines. Semblable au cas que nous venons de citer, le début de la maladie se place à un moment où, du fait d'une mésaventure, son prestige commença à baisser. Il négligea alors sa profession, alarma sa famille qui vivait de son travail, en se plaignant sans arrêt et sans motif de sa misère menaçante. La situation qu'il sut ainsi créer ressemblait à une violation de son entourage. Tout blâme et toute critique étaient interdits à son sujet ; il ne devait pas se justifier pour sa mésaventure et son importance, en tant que soutien de famille, ressortait clairement. Plus se manifestait sa mélancolie et plus il se plaignait, plus sa valeur augmentait. Il guérit à partir du moment où s'améliora son humeur, due à ses ennuis. Par la suite la mélancolie s'installait toutes les fois où sa situation financière se montrait menacée ; à l'occasion d'un contrôle du fisc où son état s'améliora, une fois les ombres passées. On pouvait très bien deviner qu'il s'adonnait à la politique de prestige devant sa famille, cherchant un refuge dans la mélancolie, toutes les fois où il devait prendre des décisions impor­tantes. Il était ainsi excusé et sans responsabilité lorsque quelque chose ne marchait pas selon ses désirs, et il trouvait auprès des siens une résonance compréhensive, surtout lorsque tout finissait de façon favorable. Ce cas montre également le symptôme de l'attitude hésitante et la construction de la «  distance » en cas de décision à prendre.

Avant de passer à l'exposé d'un autre cas de mélancolie, je voudrais m'efforcer de dessiner avec plus de précision le mécanisme de la mélancolie, observé dans la perspective de la psychologie individuelle comparée et d'éclai­rer l'opposition entre cette maladie et la paranoïa. Une fois établie la condition sociale et l'attitude hostile de la mélancolie, On retrouve aussi le but de la supériorité qui fascine le malade. Le chemin qu'il poursuit alors en effet, est au début déroutant. Il se fait petit, anticipe sur la situation de la plus profonde misère, et en s'identifiant à cette situation il puise dans son contenu affectif la tristesse et le geste de l'effondrement 73. Cela paraît être en contradiction avec l'hypothèse d'un idéal de grandeur. Mais en réalité sa faiblesse, allant jusqu'à l'autodestruction, devient une arme terrible pour se procurer du prestige, s'affirmer et se soustraire à toute responsabilité. Il n'y a pas de maladie psychique qui fasse souffrir davantage son entourage et où ce dernier soit plus accablé par les reproches du malade, que la mélancolie. La construction d'une mélancolie pure me semble un véritable chef-d'œuvre, à cette exception près que la conscience de la création manque et que depuis sa plus tendre enfance le sujet a façonné son style de vie, son attitude dans ce sens. Cette attitude mélancolique dont on retrouve les traces dès les premières années de l'exis­tence du sujet, peut se comprendre comme une technique de vie qui se manifestait dans une phase d'insécurité du malade comme ligne conductrice rigide et bien préparée. On peut la définir comme une tendance d'imposer la volonté et de conserver son prestige par l'anticipation sur une idée de ruine 74. Dans ce but le malade porte tous les frais, il les supporte avec toutes ses possibilités physiques et psychiques, troubles du sommeil et des mécanismes d'assimilation 75 afin de dépérir et d'apporter une preuve indiscutable de sa maladie. Il trouble également ses fonctions excrétoires et poursuit cette tendance autodestructrice logiquement jusqu'à la mort. Une autre preuve du caractère agressif de la mélancolie nous est donnée par les impulsions au meurtre et par les raptus de l'attitude mélancolique, ses accès de colère et ses traits paranoïaques. «  La faute des autres » ressort donc nettement, comme par exemple dans ce cas d'une malade, qui se croit atteinte de cancer, parce que son mari l'avait obligée à rendre visite à une parente atteinte de cette maladie. Pour nous résumer, la divergence entre l'attitude mélancolique et paranoïaque se traduit surtout par le fait que dans la première maladie le malade sent la faute en lui-même, alors que le paranoïaque l'attribue à d'autres. Nous ajoutons pour plus de clarté : si le malade n'arrive pas à imposer sa supériorité autrement. Disons en passant que ces deux types d'aspect caractériel sont des plus humains, excessivement répandus, et qu'on les rencontre partout, si on se donne la peine de les dépister.

La possibilité d'un traitement psychologique des psychoses échoue bien souvent du fait que le but du malade est rigidement établi 76. «  L'incor­rigibilité » de l'idée délirante, sur laquelle on n'a eu que partiellement raison d'insister, résulte logiquement du but fascinant que le malade s'est posé. Et nous avons déjà démontré comment le malade psychique, faisant usage du mécanisme de la distance, arrive à assurer, grâce à son mensonge vital, le sentiment de sa personnalité. Même dans la névrose, la guérison n'arrive qu'à partir du moment ou le malade parvient à affaiblir son idée fictive par un «  à peu près ». «  Une persuasion » s'adressant aux symptômes, peut donc présen­ter des résultats partiels (guérison symptomatique) si déjà pour diverses raisons le malade a la tendance de se laisser guérir, s'il réussit à relâcher la rigidité de son but, discrètement et sans que le thérapeute s'en aperçoive. En ce qui concerne l'idée délirante on ne constate pas d'erreurs dans le fonc­tionnement de l'intelligence, elle est le produit de la contrainte de l'idée dominante et elle satisfait le but : décharger le sujet de sa responsabilité, et assurer, du fait de la distance, le sentiment de la personnalité. Un examen logique de l'idée délirante, arrachée à ses connexions, ne peut pas facilement l'attaquer, étant donné qu'elle remplit en tant que modus dicendi et vivendi son but dans le système des relations du malade, et que ce dernier, avec son sentiment social, se passe de la logique et de la coopération, qui nous lient tous.

Le dernier malade mélancolique que j'ai eu l'occasion d'examiner dévoila dans un rêve, au début de la cure, tout l'arrangement de sa maladie. Cette dernière apparut au moment où, d'un poste directeur, il fut muté à un autre emploi, où il devait prouver ses capacités. Deux années plus tôt, il était alors âgé de 26 ans, il avait présenté un pareil accès lors d'une occasion semblable. Voici son rêve : «  Je me trouve au restaurant où je mange d'habitude à midi. Une jeune fille, à laquelle je m'intéresse depuis longtemps, sert les plats, tout d'un coup je m'aperçois que le monde s'effondre. À ce moment me vient l'idée que je pourrai violer cette jeune fille, car je suis déchargé de toute respon­sabilité. Une fois l'acte accompli, je m'aperçois que le monde ne s'est pas effondré. » Ce rêve est facile à comprendre. Nous apprenons que le malade a évité toute décision dans sa vie amoureuse, car il craignait les responsabilités. Il a souvent évoqué l'idée de la fin du monde (ennemi de l'humanité). Sous un déguisement sexuel le rêve montre qu'il lui faut croire à la fin du monde pour pouvoir triompher. De ce fait il crée une situation d'irresponsabilité. La phase terminale montre le malade en train de réaliser un arrangement fictif par la situation d'un «  comme si », par une tentative 77 d'atteindre son but par la violation.

Il nous est à présent possible de comprendre la structure des lignes dynamiques de ce malade. Elles nous trahissent la construction psychique d'un homme qui ne croit pas en lui-même et qui n'espère pas faire son chemin par la voie droite. Il faudra donc nous attendre à le voir dévier aussi bien dans sa vit passée que dans son stade mélancolique actuel, du sens direct visant son but. Nous pouvons supposer qu'il interposera entre ses agissements et la voie droite vers son but des manœuvres qui lui permettront de s'en distancer. Peut-être est-il permis de supposer que, en cas de décision a prendre, il visera une «  situation idéale », lui permettant de se soustraire à toute responsabilité, par l'attente d'un échec menaçant et que sa joie de vivre ne reviendra qu'à partir du moment où sa victoire sera certaine. L'analyse des dynamismes du rêve rejoint directement nos conceptions sur la structure de la mélancolie. Empressons-nous de dire que cette attitude est typique dans une certaine mesure pour un grand nombre d'êtres humains et surtout chez des sujets névrosés. Elle s'explique par la puissance particulière et l'exclusivité de l'idée directrice de supériorité, dans le fait de connexions très lâches du malade avec les données de la logique, lorsque l'irresponsabilité et les idées incorrigibles se trouvent poussées jusqu'au sommet d'une psychose. Nous pouvons donc supposer que ces malades présentent un certain degré d'entêtement et une volonté de puissance asociale. Interrogé au sujet de ces particularités le malade nie ces traits de caractère.

Voici un de ses souvenirs. Étant adolescent, alors qu'il dansait il glissa et tomba avec sa danseuse, en perdant ses lunettes. Tout en les cherchant d'une main, il maintint fermement sa danseuse, ce qui donna lieu à une situation insolite. Ce souvenir montre le trait social et la tendance de notre sujet à ne pas savoir s'adapter à l'imprévu. Son premier souvenir d'enfance nous rensei­gne sur ses moyens psychiques habituels. Le voici : «  Je suis couché sur le divan et je pleure longtemps 78. » Le malade ne sait rien me dire se rapportant à ce souvenir. Son frère aîné par contre confirme son obstination et son besoin de domination. Invité à fournir des preuves, le frère raconte comment le malade a su l'obliger dès leur enfance, grâce à ses larmes ininterrompues, à lui céder tout le divan.

Je ne peux pas m'étendre ici sur les moyens dont usait ce malade : troubles du sommeil, de la nutrition et de l'excrétion, afin de dépérir et de fournir ainsi la plus éclatante preuve de sa maladie. Je ne voudrais pas davantage décrire comment en avançant des exigences irréalisables et en réclamant des garanties impossibles, il essaya de démontrer son cas comme étant sans espoir et comment il ressentit chaque démarche des siens et chaque intervention du médecin, comme étant préjudiciables à son prestige. Il alla jusqu'à nier toute possibilité pour lui de gagner sa vie et arriva ainsi à mettre toute sa famille à son service. Ces parents se voyaient obligés d'intervenir auprès de son patron, afin de le rendre plus souple et d'assurer au malade une place où il pouvait jouer le rôle du «  monsieur important ». Son hostilité se dirigeait avant tout contre les employés supérieurs, dont il contrecarrait les exigences et son chemin le conduisait, par la voie de l'irresponsabilité, à leur annulation. Après quoi, une fois le but atteint, on arrivait à le convaincre que le monde ne s'était tout de même pas écroulé.

Dans mon livre : Le Tempérament nerveux, j'ai démontré comme condi­tions indispensables pour l'éclosion de l'idée délirante les facteurs suivants :

1ºUn sentiment accru d'insécurité et d'insuffisance, en face d'un problème donné. Un très fort découragement. Un manque de coopération.

2º La dépréciation de la réalité et l'engagement dans l'abstraction en tant que mécanismes permettant de violer la logique, fonction de la société.

3º Renforcement de la ligne dynamique menant au but fictif de la supériorité. Ambition démesurée en cas d'échec.

4º Anticipation sur la situation future, servant d'image guide.

En ce qui concerne la mélancolie, il faut ajouter que le malade essaye de se rapprocher de l'image de l'enfant faible, nécessiteux et sans aide, image qu'il considère d'après ses expériences, comme la force la plus efficace. En fonction de ces données, se forment son attitude, ses symptômes, son irres­ponsabilité. L'exclusion et la dépréciation de tous les rapports humains ressortent très nettement, d'où la supériorité du malade.

La psychiatrie considère comme caractère essentiel de la psychose endogène le manque de motifs ou d'un motif suffisamment valable. Cette prise de position nous rend perplexe. Car le problème du «  motif » est parfaitement connu par la psychologie individuelle comparée et il ne disparaît jamais de ses discussions. Un autre progrès de la psychiatrie moderne est la place qu'elle réserve à la personnalité et au caractère, questions qui mènent directement aux préoccupations de la psychologie individuelle comparée et qui finissent par rendre justice à nos conceptions.

La question la plus importante de la vie psychique saine ou malade n'est pas : «  d'ou vient la maladie ? » mais «  où mène-t-elle ? »Lorsque nous con­naissons le but directeur de la vie psychique d'un homme, nous pouvons prétendre saisir ses mécanismes qui représentent à nos yeux les préparatifs individuels de la vie psychique ultérieure. La détermination réside donc dans ce sens.

L'école psychiatrique viennoise définit la mélancolie (voir Pilz. Psychia­trie, éditeur Deuticke, 1908) de la façon suivante : «  La mélancolie est une affection primaire, non motivée par des événements extérieurs, donnant lieu à un état affectif de tristesse et d'anxiété et à une inhibition du processus de la pensée. » Il résulte de nos considérations qu'il faut invoquer la motivation par le but et la ligne dynamique particulière, individuelle et spécifique, ainsi que l'activité camouflée. Nous retrouvons dans ce tableau pathologique l'attitude hésitante, le progrès par un mécanisme de recul, comportement conditionné par la peur des décisions à prendre. La mélancolie se montre donc comme étant une tentative, un tour de main destiné à liquider «  la distance » de l'individu par rapport à son but réel de la supériorité, en se servant de toutes sortes d'artifices. Comme dans chaque-névrose ou psychose, le malade accepte volontiers «  les dépenses de guerre » de son attitude. Cette maladie ressemble dans sa structure également à une tentative de suicide, qui en représente parfois d'ailleurs l'accident ultime. L'inhibition de la pensée et de la parole, la stupeur et l'attitude corporelle traduisent au mieux le tableau de «  l'attitude hésitante » et confirment le trouble de la fonction sociale, dû à un sentiment social insuffisamment développé. L'angoisse est un moyen de sécurité, une arme et une démonstration de l'état de maladie. Les paroxysmes de colère, le raptus mélancolicus, surviennent brusquement en tant qu'extério­risation d'un fanatisme de la faiblesse et signe d'une activité intérieure psychi­que cachée. Les idées délirantes nous indiquent les sources de l'imagination tendancieuse qui fournissent au malade les états affectifs, états qu'elle arrange au service de la maladie. Le mécanisme de l'anticipation nous semble très clair ; c'est l'introduction dans le rôle de l'homme qui a déjà échoué. Ces troubles se manifestent d'une façon particulièrement puissante à l'aube, à un moment où le malade commence à affronter les problèmes de la vie.

Des auteurs expérimentés ont toujours remarqué la «  position de lutte » du mélancolique. Pilz, par exemple, souligne que les remords du malade entraînent parfois des dispositions testamentaires et des legs insensés. Nous sommes d'accord avec Pilz, mais nous nions l'absence de raison dans pareils gestes. Cette psychose, apparemment si passive est remplie de sentiments haineux et de tendances à la dépréciation. Lorsque le malade veut punir les siens, il sait produire les remords nécessaires pour se soustraire à toute responsabilité.

L'anamnèse de nos malades nous montre d'une façon très nette que tous les mélancoliques appartiennent à un type qui ne sait sincèrement s'attacher à rien, qui se sent facilement déraciné et qui perd facilement confiance en lui-même et dans les autres. Déjà, en dehors de la maladie, ils montrent une attitude ambitieuse, mais hésitante, reculant devant toute responsabilité et s'échafaudant un mensonge vital, dont le contenu est leur propre faiblesse, mais dont l'effet se traduit surtout par la lutte contre les autres. On se tromperait gravement si on voulait attribuer à la mélancolie de la bienveil­lance ou de la bonté. Ils sont les signes d'une tendance impérialiste qui, si le vent leur est favorable, aboutissent à des rendements appréciables.


71   Voir «  Le problème de la distance ».

72   L'ego auxiliaire du Psychodrame reprend cette idée (Note du traducteur).

73   Comme l'acteur dans Hamlet pleurant Hecuba : «  Quel intérêt portet-il à Hecuba ? » Semblable au névrosé, le psychotique traduit son «  arrangement » dans ses plaintes.

74   La technique de vie mélancolique se montre parfois comme étant une impulsion de ven­geance, d'une colère impuissante. Cette idée a été confirmée ultérieurement par FREUD.

75   Nous voulons souligner l'apparition des toxines qui prennent part à ce processus. Par le truchement du système neurovégétatif et sous l'effet de la colère et de la tristesse, ces toxines apparaissent sécrétées par les glandes endocrines. Voir également le traitement psychique de la névralgie du tri jumeau.

76  Je fais abstraction des rares états de confusion prolongée se terminant par la démence, après une longue inactivité de l'intelligence. Cette dernière se trouve souvent menacée, si elle est coupée de ses sources, le sentiment social.

77   Voir également dans ce livre «  des rêves et de leur interprétation » ainsi que la théorie du rêve dans Le Tempérament nerveux, Payot, Paris.

78   En ce qui concerne l'importance des premiers souvenirs d'enfance, voir Le Tempérament nerveux, Payot, Paris ; et l'exposé de Schreker, Congrès de psychothérapie, Vienne, 1913. Consulter également La Connaissance de l'homme, Payot, Paris.