Chapitre XXIV. Dostoievsky

Au sein de la terre, dans les mines de Sibérie,Dimitri Karmazov attend pour chanter sa chanson sur l'harmonie éternelle. Le coupable bien qu'inno­cent patricide porte sa croix et trouve son salut dans l'harmonie compen­satrice.

«  Pendant quinze ans j'ai été idiot », dit le Prince Muischkin de sa manière souriante et aimable, lui qui pouvait interpréter chaque courbe de l'écriture humaine, qui exprimait ses arrière-pensées les plus secrètes sans le moindre embarras et les reconnaissait immédiatement chez les autres. Nous rencon­trons évidemment ici un contraste que l'on ne peut imaginer plus grand.

«  Suis-je Napoléon ou suis-je un pou ? », se demande pendant plus d'un mois Raskolnikov, étendu sur son lit, de manière à pouvoir franchir la frontière tracée par sa vie antérieure, son sentiment social et ses expériences. Ici encore nous retrouvons le grand contraste, contraste auquel nous partici­pons et que nous ressentons.

Il en va de même pour ses autres héros et pour sa propre vie. Comme une «  tête brûlée », le jeune Dostoïevsky se démène dans la maison paternelle, mais si nous lisons ses lettres à ses amis et à son père, nous y trouvons une extraordinaire humilité, soumission et acceptation de son destin tragique. La faim, la souffrance, la misère devaient souvent revenir dans sa vie. Il a passé sa vie comme un pèlerin. La jeune «  tête brûlée » a porté la croix comme le sage Zossima, comme ce pèlerin bien connu de «  l'adolescent » et il a progressé pas à pas, en assemblant toutes ses expériences, en embrassant dans un vaste cercle toute l'existence pour obtenir la connaissance et pour consulter la vie dans tous ses recoins, pour rechercher la vérité, et la nouvelle parole.

Quiconque tient en lui de telles contradictions, obligé de les faire s'accor­der, doit à coup sûr chercher loin s'il veut obtenir quelque repos. Aucun tourment, aucune souffrance de la vie ne lui sont épargnés, dans sa recherche de la formule, même chez l'être le plus humble. Sa nature tout entière le pousse à rechercher une interprétation «  unitaire » de la vie pour que dans ses constantes oscillations et dans son état d'inquiétude il puisse trouver repos et sécurité.

Pour gagner ce repos il aurait d'abord à gagner la vérité. Mais le chemin qui conduit à la vérité est hérissé d'épines, il exige beaucoup d'expérience, une grande persévérance et un entraînement prodigieux de l'esprit et de l'âme. Il n'est pas étonnant, par conséquent, que ce chercheur assidu de la nature se soit approché beaucoup plus de la véritable essence de la vie, de sa logique, de la coopération, que d'autres, qui ont pu prendre position beaucoup plus aisément.

Il fut élevé dans des conditions pauvres, mais au moment de sa mort toute la Russie suivit en esprit son cortège. Lui, travailleur acharné, plein de vie, qui avait toujours un mot d'encouragement pour lui-même et pour ses amis, était plus gêné dans son activité que n'importe qui, car, affligé de cette terrible maladie, l'épilepsie, pendant des jours et des semaines, il se trouvait empêché de faire tout progrès dans son travail. Le «  criminel politique » dont les jambes sont restées enchaînées pendant quatre années à Tobolsk et qui fut forcé de servir pendant quatre autres années comme convict dans un régiment d'infanterie en Sibérie, ce noble et innocent malheureux quitte sa prison avec les paroles suivantes : «  Ma punition était juste car j'avais dans mon cœur de mauvaises intentions contre le gouvernement. Mais il est trop triste que je doive maintenant souffrir pour des théories et pour une cause qui ne sont plus les miennes. » Toute la Russie niait sa culpabilité et commença à entrevoir qu'un mot prononcé peut aussi signifier son contraire. Les contrastes, dans la vie de son pays, étaient nombreux. Quand Dostoïevsky apparut sur la scène publique, la Russie était en effervescence et la question de la libération des serfs préoccupait tous les esprits. Dostoievsky fut toujours poussé vers les «  deshérités et les humiliés », vers les enfants, vers ceux qui souffraient. Ses amis ont rapporté maintes histoires de la facilité avec laquelle il se liait avec un mendiant qui venait en malade consulter un de ses amis, comment il l'emmenait dans sa chambre, parlait avec lui et essayait de le comprendre. Quand il était en prison, sa plus grande souffrance venait du fait que les autres convicts le regardaient comme un noble, et s'écartaient de lui. Son désir constant a été de comprendre et d'analyser le sens de la vie de la prison, de ses lois internes, de saisir les limites dans lesquelles la compréhension et l'amitié avec les autres seraient possibles. Comme beaucoup de grands hommes il utilisa son emprisonnement pour développer sa sensibilité, même dans ces circonstances mesquines et opprimantes, pour exercer sa vue pénétrante, connaître les connexions de la vie, et construire des fondements psychiques à la notion «  homme » afin d'unifier en une synthèse rassurante toutes les contradictions qui menaçaient de l'ébranler et de le confondre.

Le but de ses efforts, dans l'incertitude de ses contradictions psychiques, était la découverte d'une vérité valable. Lui-même, alternativement rebelle et esclave soumis, était conduit à des abîmes dont il reculait avec effroi. Pour accéder à la vérité il prit l'erreur comme guide. Avant de l'avoir exprimé, son principe fondamental était d'approcher de la vérité par l'erreur, car nous ne sommes jamais certains de posséder entièrement la vérité et devons compter sur une moins grande erreur. Il en arriva ainsi à être un ennemi de la culture de l'«  Ouest » dont le trait essentiel lui semblait être une recherche pour arriver à l'erreur, par la vérité. Il n'aurait pu trouver la vérité qu'en unissant les contradictions qui s'affrontaient en lui, les oppositions qui apparaissent toujours dans ses créations menaçant de le détruire ainsi que ses héros. Dans cet état d'esprit il accepta la confirmation de son rôle de poète et de prophète et se mit à établir des limites à l'égoïsme. Les limites de la recherche de puissance il les trouva dans l'amour du prochain.

Ce qui à l'origine l'a poussé est un désir précis de puissance, de domi­nation, et même cet effort pour comprendre toute la vie dans une seule formule, trahit sa recherche d'une supériorité. Dans les actions de ses héros nous retrouvons cette poussée, qui les incite à s'élever au-dessus des autres, à accomplir des tâches napoléoniennes, à approcher le bord même de l'abîme, à se suspendre au-dessus de lui, avec le risque de s'y précipiter et se trouver fracassé dans ses profondeurs. Il dit de lui-même : «  Je suis ambitieux de façon indécente. » Il a cependant réussi à rendre cette ambition utile à la communauté. Il agit de même avec ses héros. Il leur a permis de dépasser d'une manière insensée les limites que lui avait découvertes, en prenant conscience des exigences logiques de la coopération sociale. En faisant appel à leur ambition, leur vanité, leur égoïsme, il les a conduits jusqu'aux frontières extrêmes de la vie, pour ensuite mettre le chœur des furies à leurs trousses et les ramener dans les limites imposées par la nature humaine et leur permettre de chanter les hymnes de la quiétude. Aucune image ne revient autant dans son œuvre que celle de «  frontière », et parfois aussi celle d'un mur. Il dit de lui-même : «  J'ai une passion insensée d'avancer jusqu'aux limites du réel, là où commence le fantastique. » Il décrit ses accès comme si une sensation de ravissement le conduisait jusqu'aux limites extrêmes de la vie, là où il se sent près de Dieu, si près qu'un seul pas suffirait pour le séparer de la vie. Cette image revient sans arrêt à propos de ses héros et elle a une importante signification. Écoutons son nouvel enseignement messianique : la grande synthèse de la vie héroïque et de l'amour du prochain a triomphé. C'est à cette frontière que le destin de ses héros, leur sort, semble s'achever. Lui-même fut conduit jusqu'à cette frontière. Il avait le pressentiment que là il devait trouver la réalisation la plus précieuse de la valeur humaine, sous la forme de l'amour du prochain, et il a tracé cette ligne frontière avec une grande précision, précision que peu de penseurs avaient réussi à atteindre avant lui. Ce but revêt une signification particulière en ce qui concerne sa faculté créatrice et son point de vue éthique.

Lui-même et ses héros sont sans cesse tentés d'avancer jusqu'aux extrêmes limites de l'expérience, là où, en tâtonnant et hésitant, en grande humilité devant Dieu, le Tzar et la Russie, ils réussissent la fusion avec l'humanité. Il ne connaissait pas l'origine de ce sentiment fascinant - on pourrait l'appeler le sentiment de la frontière - l'obligeant à s'arrêter et qui s'est transformé -ainsi que ses amis en ont souvent parlé - en sentiment protecteur de culpabilité. D'une manière assez étrange il le reliait à ses crises d'épilepsie. La main de Dieu apparaissait chaque fois que l'homme dans son ambition insensée désirait dépasser les limites de son sentiment social ; des voix l'avertissaient, recommandant la modestie.

Raskolnikov qui poursuit avec entrain ses idées de meurtre, qui d'une façon impulsive croit que tout est permis aux êtres élus, et qui en pensée aiguise déjà sa hache, reste couché sur son lit pendant des mois, avant de franchir la frontière. Et lorsque enfin, l'arme cachée sous son manteau, il monte en courant l'escalier pour commettre son crime, il ressent des palpi­tations. Ces palpitations sont la voix de la logique sociale exprimant chez Dostoïevsky le sentiment des limites de la vie.

Un grand nombre de ses créations montrent non pas un héros unique dans son genre, dépassant les limites de l'amour du prochain, mais au contraire un homme qui s'élève au-dessus de la médiocrité et meurt d'une façon noble et héroïque. J'ai déjà mentionné l'amour du romancier pour les hommes humbles, insignifiants.

Dans ses créations les hommes de modestes origines, les hommes du sous-sol et de la vie journalière, la prostituée, l'enfant, deviennent ses héros, en grandissant brusquement pour atteindre les dimensions gigantesques que Dostoïevsky leur octroie.

Pendant toute sa jeunesse, le tourmentait le concept du permis et du défendu, de la ligne frontière. Tout au début de son adolescence la situation resta la même. Il fut gêné par sa maladie et son esprit fut très tôt affecté par son expérience torturante alors qu'il était près d'être exécuté et finalement déporté. Dans son enfance, son père, homme certainement sévère et pédant, semble avoir essayé de lutter contre l'entêtement de son fils, son esprit indomptable et ardent, et apparemment l'avoir conduit avec trop de brusquerie vers la ligne frontière.

Un court extrait intitulé Rêves de Saint-Pétersbourg date de sa jeunesse, et pour cette raison nous pouvons nous attendre à voir se manifester une ligne d'action très précise. Si quelque donnée peut logiquement être déduite du développement psychique de l'artiste, alors ce doit être la ligne conduisant à partir de ses premiers travaux, de ses essais et de ses plans aux formes dernières de son activité créatrice. Mais d'abord et avant tout nous devons nous rappeler que l'orbite de la création artistique dépasse le cadre de la bataille de la vie. En conséquence pouvons-nous nous attendre chez chaque artiste à un détour, une halte ou un recul dès qu'il se trouve en face des exigences normales de la société. L'artiste qui à partir de rien, ou disons plutôt, à partir d'une conception privilégiée à l'égard des faits de la vie, crée un monde et qui, au lieu de répondre de façon pratique à la vie nous offre une surprenante création artistique, n'est pas toujours favorable à la vie et à ses exigences. «  Oui, mais je suis un mystique et un rêveur » nous dit Dostoïevsky.

Nous aurons une notion de la méthode d'attaque de Dostoïevsky, dès que nous aurons découvert à quel point précis de l'action Dostoïevsky s'arrête. Ce point il l'indique avec assez de netteté dans la scène suivante :

«  En m'approchant de la Néva, je m'arrêtai un moment pour regarder vers le fleuve, à travers le froid brumeux et les lointains indécis, là où les dernières traces du pourpre crépusculaire s'éteignaient. » Puis il se hâte de rentrer chez lui pour rêver des héroïnes de Schiller.

«  Cependant je n'avais jamais fait attention à la véritable Amalia, elle vivait près de chez moi... », Il a préféré souffrir loin de la réalité, et a trouvé cette souffrance plus douce que tous les plaisirs de la vie. «  Si j'avais épousé Amalia j'aurais certainement été malheureux. » N'est-ce pas la chose la plus simple du monde ? Il s'agit d'un poète qui se complaît dans ses rêves, à bonne distance du tumulte de la vie, s'arrête un instant pour découvrir la douceur de l'amour imaginaire que rien ne peut surpasser et qui se rend compte que «  la réalité détruit toutes les constructions élevées de l'idéal ». «  Ne veux-je pas aller dans la lune ? » Cela signifie qu'il désire rester seul, et n'aimer rien de terrestre.

Ainsi, l'existence du poète devient une protestation contre la réalité et ses exigences. C'est différent de ce que nous trouvons dans L'Idiot ou dans le cas de l'homme malade qui n'a «  ni protestation ni voix ». Dostoïevsky ne savait pas que son endurance à la souffrance serait un jour sa distinction. Quand, à la suite de tortures morales et sous les reproches il fut obligé de sortir de son orbite, il trouva d'une part l'homme en lui-même, d'autre part le destructeur et le révolutionnaire Garibaldi. En faisant cette découverte il avait compris, ce que personne n'avait réalisé jusque-là : l'humilité et la soumission ne sont pas des actes derniers, mais des actes de révolte indiquant la «  distance » à combler. Tolstoï également avait compris ce secret et l'a prêché assez souvent en vain.

Un secret réel peut être publié dans un journal sans que personne ne sache rien à son sujet. Personne n'a su, par exemple, de qui Harpagon Soloviev voulait se venger, en se laissant mourir de faim et de misère tandis qu'une fortune de 170.000 roubles était cachée parmi ses papiers sales. Comme il a dû se réjouir intérieurement lorsqu'il s'éloignait tristement et sans soutien, de son chat, de son cuisinier, de sa femme de ménage, et qu'il est resté couvert de dettes ! Il les dominait tous, les obligeant à mendier, eux tous qui ne reconnaissaient que la puissance de l'argent, qu'ils adoraient. Ce fait l'a contraint à une obligation particulière et l'a obligé à faire violence à la vie. Il a dû, lui-même, se laisser mourir de faim, pour mener à bien sa méthode d'attaque. «  Il s'est élevé au-dessus de ses désirs. » Une personne doit-elle obligatoirement être folle pour agir ainsi ? Soloviev est désireux de faire ce sacrifice si nécessaire. Ainsi il pourra, sans aucune responsabilité, montrer son mépris pour le genre humain et pour ceux qui recherchent la fortune, et harasser tous ceux qui s'approchent de lui. Il a tout ce qui lui permettrait d'entrer dans la plus haute société et cependant, il s'arrête un instant, jette sa baguette magique dans la boue, se trouvant alors grandi et élevé au-dessus de tous les hommes.

Le point le plus important dans la vie de Dostoïevsky est cette ligne, propre à toutes ses créations magnifiques, devant s'élever de la manière suivante : l'acte est futile, pernicieux et criminel ; le salut se trouve dans la soumission, pour autant que celle-ci assure la jouissance secrète de la supériorité sur les autres.

Tous les biographes de Dostoïevsky se sont appliqués à expliquer un de ses premiers souvenirs d'enfance qu'il mentionne lui-même dans La Maison des Morts. Pour une meilleure compréhension de ce souvenir, je voudrais donner un aperçu de l'état affectif qui l'a fait naître.

Alors que, désespéré de ne pas obtenir de contact avec ses compagnons de prison, il s'était jeté sur son lit, résigné, et pensait à son enfance, à toute sa vie et à son expérience, il se souvint soudain de l'épisode suivant : un jour qu'il s'était écarté très loin du domaine de son père et qu'il coupait à travers champs, il s'arrêta soudain, effrayé par le cri de quelqu'un : «  le loup arrive ! » Il se hâta vers l'abri que lui offrait la maison de son père, vit alors un paysan dans le champ et courut lui demander secours.

En pleurant et tout effrayé il se suspendit au bras du paysan pour lui dire la raison de sa frayeur. Le paysan fit le signe de la croix sur le garçon, le consola et lui promit de ne pas le laisser dévorer par le loup. On interprète générale­ment ce souvenir comme un trait caractéristique du lien de Dostoïevsky avec la paysannerie et de sa religiosité.

Cependant le fait important ici est le loup, le loup qui le ramène à l'homme. Cette expérience était restée en lui comme expression symbolique de tous ses efforts, car elle se trouvait dans la ligne directrice de ses activités. Ce qui le fait trembler à l'idée du héros isolé peut être comparé au loup du souvenir. Le loup l'a ramené aux déshérités et aux humiliés et par le signe de la croix il a tenté un rapprochement pour les aider. C'est ce qu'exprime sa phrase : «  Tout mon amour appartient à mon peuple, toutes mes pensées à l'humanité. »

Bien que nous ayons insisté sur le fait que Dostoïevsky était Russe, opposé à la civilisation moderne, et que l'idéal pan-Slave avait pris profon­dément racine en lui, ces tendances ne sont pas en contradiction avec cet esprit, qui voulait découvrir la vérité à travers l'erreur.

Dans un de ses messages les plus importants, dans son discours «  À la Mémoire de Pouchkine », il a néanmoins essayé d'établir un lien entre l'Euro­pe de l'Ouest et la Russie de l'Est.

Ce soir, l'effet fut grandiose. Les adeptes des deux partis se précipitèrent vers lui, l'embrassèrent, exprimèrent leur accord avec lui. Mais cette unani­mité ne dura pas longtemps.

Les hommes n'étaient pas encore complètement conscients de la situation.

Tandis que Dostoïevsky tentait de toutes ses forces de réaliser et d'apporter aux masses le désir profond de son cœur, l'accomplissement d'une humanité universelle, - devoir auquel le peuple Russe lui semblait destiné -, il façonnait en même temps pour lui-même un symbole concret de son amour de l'humanité, le rapprochant dans ses efforts pour sauver lui-même et les autres, de la notion de sauveur, du Christ Russe, humain et détourné du pouvoir du monde. Sa profession de foi était simple : «  Pour moi le Christ est le person­nage le plus beau et le plus élevé de l'histoire du monde. » Dans ce passage Dostoïevsky découvre d'une manière très nette son but conducteur. C'est ainsi qu'il avait décrit ses crises d'épilepsie alors que, dans un sentiment de ravissement, il s'était élevé, avait atteint l'harmonie éternelle et s'était senti proche de Dieu. Son but était d'être toujours près du Christ, de porter Ses blessures, de remplir Son devoir. Il s'attaqua à l'héroïsme isolé, cet héroïsme que lui-même, personnellement, avait expérimenté d'une façon peut-être plus aiguë que quiconque, et qu'il reconnaissait comme orgueil maladif et amour de soi, par contraste avec ce sentiment de lien commun qui pour lui était inhérent à l'amour d'autrui et aux exigences logiques de la société. «  Plie les genoux, orgueilleux. » Aux résignés qui, blessés dans leur amour. propre, cherchaient encore leur satisfaction, il criait : «  Au travail, paresseux ! » À ceux qui pour le réfuter s'en rapportaient à la nature humaine, à ses lois apparemment éternelles, il répondait : «  Les abeilles et les fourmis connaissent leur formule, l'homme seul ne connaît pas la sienne. » Et nous pouvons compléter d'après la nature de Dostoïevsky, ce qui suit : l'homme doit recher­cher sa formule, et il la trouvera dans sa bonne volonté à aider les autres, dans son pouvoir de sacrifice pour son peuple.

Dostoïevsky résolut ainsi des énigmes et partit à la quête de Dieu. Il sentit son Dieu plus intensément que la plupart des autres demi-rêveurs. «  Je ne suis pas un psychologue » a-t-il dit une fois, «  je suis un réaliste ». Il touche là du doigt le point qui le différencie le plus nettement de tous les autres auteurs du monde moderne et de tous les psychologues.

Il était intimement lié aux bases mêmes de la société, seule véritable réalité que nous ne saisissons pas complètement mais que nous voudrions comprendre, au sentiment social. Ce qui lui permit de se dire réaliste.

Examinons à présent les raisons de l'effet prodigieux que les personnages de Dostoïevsky exercent sur nous. Les raisons principales résident dans leur unité parfaite. Peu importe à quel moment vous examinez un de ses héros, vous le trouverez toujours en possession totale de ses forces vitales et de ses idéaux. Seul le domaine de la musique peut nous fournir une analogie, car une mélodie, tout au long de son développement harmonique, reprend sans cesse tous les courants et mouvements du morceau. Il en est de même avec les personnages de Dostoïevsky. C'est bien le même Raskolnikov qui est étendu sur son lit et réfléchit au meurtre qu'il va commettre, qui monte les marches le cœur battant ; c'est encore lui, qui retire l'ivrogne de dessous les roues du charria et lui donne son dernier billet pour sauver sa famille qui meurt de faim. Cette unité de direction de ces personnages accroît la force de l'effet qu'ils exercent sur nous. Nous portons en nous, inconsciemment associé au nom de ses héros, une sorte d'image plastique, solide, comme taillée dans la pierre impérissable. Nous le faisons également pour les personnages de la Bible, d'Homère, des tragédies grecques, où il nous suffit de citer un nom pour que naisse tout le complexe de leur effet dans notre âme.

Il y a une autre difficulté pour comprendre l'effet produit par Dostoïevsky, mais nous possédons heureusement tous les éléments pour résoudre ce problème. La difficulté consiste pour nous à réaliser les références de l'axe double sur lequel évolue chacun de ses personnages. Chaque héros se meut avec aisance dans un espace limité d'une part par l'héroïsme solitaire, où le héros se transforme en loup, et d'autre part par la ligne bien dessinée de l'amour du prochain.

Cette double référence donne à chacun de ses personnages un appui si ferme et un point de vue si vigoureux qu'ils restent solidement implantés dans notre mémoire et dans nos sentiments.

Un mot encore sur Dostoïevsky en tant que moraliste. Il fut obligé par les circonstances, la contradiction de sa propre nature qu'il dut renier, les contrastes prodigieux dans son entourage qu'il dut accorder, de rechercher des formules exprimant et favorisant à la fois son désir profond d'une réalisation active de son amour pour l'humanité. Il atteignit ainsi cette formule qui se place bien au-dessus de l'impératif catégorique de Kant : «  que chaque personne a une part dans la culpabilité de son prochain. » De nos jours surtout nous savons à quel point cette formule va loin et combien elle est intimement liée aux réalités les plus profondes de la vie ! Nous pouvons bien nier cette formule mais elle s'imposera toujours d'elle-même, pour nous rappeler à l'ordre. Cette formule va beaucoup plus loin dans son sens profond que ne sauraient le faire la simple idée de l'amour du prochain, souvent mal comprise ou encore atteinte par le chemin de la vanité, et la notion de l'impératif catégo­rique, qui garde sa valeur, même dans l'isolement de l'ambition personnelle. Si je participe à la culpabilité de mon voisin et à celle de tout le monde, je reste sous l'effet d'une obligation éternelle qui me pousse à assumer cette respon­sabilité et à en payer le prix.

Dostoïevsky reste en tant qu'artiste et moraliste une grande figure, jamais égalée.

Son oeuvre en tant que psychologue n'est pas encore, à l'heure actuelle, entièrement sondée. Nous pouvons dire que plus près de la nature sa vision psychologique prophétique allait plus loin que la science de la psychologie, science développée dans l'abstrait. Un penseur qui, comme Dostoïevsky a essayé de méditer sur la signification du rire, la possibilité de mieux recon­naître un homme d'après son rire que d'après son attitude dans la vie, celui qui est allé aussi loin que l'idée de la «  famille accidentelle », où chaque membre vit pour lui-même, isolé des autres, et implante dans l'esprit de ses enfants la tendance à un plus grand isolement, à un plus grand égoïsme, cet homme a mieux compris l'âme humaine que de nos jours un psychologue. Souvenons-nous de certaines données psychologiques de Dostoïevsky  com­ment dans l'écolier il laisse un jeune garçon s'exprimer par des idées de puissance.

Celui qui avec tant de finesse et de précision décrit dans la vie l'éclosion des maladies mentales dans un but de révolte, et qui a reconnu les tendances despotiques de l'âme humaine, peut aujourd'hui encore être considéré comme notre maître, ce maître que Nietzsche saluait en lui. Sa compréhension de la nature du rêve et ses argumentations le concernant n'ont pas été dépassées de nos jours, et l'idée que nul ne saurait agir ou penser sans qu'un but final le dirige coïncide avec les données les plus modernes de la psychologie individuelle comparée.

Dostoïevsky est ainsi devenu un maître, grand et vénéré dans bien des domaines. Sa peinture réaliste de la vie explique pourquoi nous sentons son oeuvre comme le dormeur réveillé par un éclair. Le dormeur se frotte les yeux, tourne la tête et ne sait rien de ce qui est arrivé. Dostoïevsky dormait peu et il a réveillé de nombreux sujets. Ses créations, sa morale et son art nous conduisent très loin dans la compréhension de la coopération humaine.