Chapitre XXVIII. Psychologie individuelle comparée et prostitution

I - Prémices et position de l'observateur

Dans la vie aussi bien que dans la science, nous nous rendons compte, continuellement, que la discussion portant sur les questions les plus élémen­taires, comme les plus importantes, se révèle souvent futile. Cela parce que la sélection et la mise en ordre des arguments utilisés pour ou contre une position, se fondent sur un point de vue partial et souvent non vérifié. C'est alors moins la perspicacité de l'adversaire que l'orientation différente de son intérêt qui le détermine à formuler des critiques ou à les démolir, à présenter des faits et des statistiques , a juger ou a avancer de nouveaux points de vue. Ce qui importe est moins l'objectivité que nous nous attribuons ou que nous voudrions avoir, que l'accentuation consciente et critique du point de vue personnel et l'évaluation de chaque groupe d'arguments en faveur ou à l'encon­tre d'une hypothèse, dans leur relation avec cette perspective personnelle. Cet effort et cette évaluation nous confèrent la qualification scientifique pour examiner et discuter un problème, tout en nous donnant la possibilité d'un développement systématique de nos propres prémices. En négligeant ce point de vue, tout l'esprit de la recherche tourne en rond et l'on s'imagine pouvoir avec certitude arriver à cette conclusion qui, au point de départ, n'était que simple présupposition. On a suffisamment et fréquemment cité l'usage des statistiques, pour montrer à quel point toutes sortes de subterfuges sont tendancieusement utilisés de cette manière. Cela est bien souvent vrai pour certaines écoles psychologiques, peu attentives dans le choix de leurs métho­des d'investigation.

Afin de délimiter clairement notre champ d'investigation, je veux poser la définition suivante : j'entends par prostitués, des individus, en général appartenant au sexe féminin, qui ,s'adonnent aux rapports sexuels dans un but lucratif. Considérée au point de vue des relations interhumaines, la prostitu­tion est une occupation basée sur la convention suivante : au lieu de mettre l'accent sur les responsabilités, à la fois multiples et fondamentales, impli­quées dans la pratique des rapports sexuels, elle considère ces rapports, selon le modèle des relations commerciales, comme une monnaie d'échange.

De là découle, par un nouveau raisonnement, que la société a, au moins encore pour quelque temps, astreint les rapports entre les sexes à certaines formes définies, et les a associés à certaines responsabilités. Ces respon­sabilités ont été mises à l'épreuve et doivent être regardées comme nécessaires et indispensables à la survie de la société. La solidité du mariage et la conquête dans la vie amoureuse semblent en être les aspects durables.

Si nous démontrons clairement la contrainte, librement acceptée, à la faveur de la camaraderie, de l'établissement d'une famille et de l'exigence d'un respect mutuel, il nous sera facile de comprendre que toutes les conditions accompagnant les modalités des rapports sexuels, doivent être considérées comme des exigences, par elles-mêmes évidentes, d'une société qui s'efforce de sauvegarder son existence par de telles précautions.

Ces considérations se trouvent être dans une harmonie parfaite avec les analyses historiques, juridiques et sociologiques concernant ce thème. De plus c'est la seule attitude qui nous permette de comprendre l'aspect éthique impliqué dans la question de la prostitution. Vieille question restée jusqu'à présent sans solution : pourquoi une société qui tolère et facilite ce phénomène social qu'est la prostitution, la taxe constamment d'infamie et même la réprime. Dans notre perspective nous mettons l'accent sur le fait que la société a fait de la prostitution à laquelle s'adonnent de nombreux sujets une sorte d'exutoire, une issue et un moyen d'échapper aux difficultés. De nombreuses sociétés se sentent cependant astreintes à accepter cette solution, tout en la condamnant moralement, étant donné leur but différemment orienté.

II - Le public et la prostitution

Selon un compromis qui correspond à notre structure sociale (dans le pire sens du terme, car deux tendances symétriquement opposées de la société, condamnation et encouragement,donnent à la prostitution à la fois sa forme et son contour), nous nous apercevrons que la psychologie de la prostitution publique se présente comme un phénomène de masse pour beaucoup de gens : la psychologie de la prostitution serait, ainsi, un phénomène particulier et l'attitude des individus à l'égard du problème dépendrait essentiellement de la position qu'ils adoptent à l'égard d'un problème préliminaire qui est le suivant : dans quelle mesure de tels individus acceptent ou refusent certains effets inhérents à notre société. La position qu'un homme adopte à l'égard de la prostitution nous fournira une meilleure notion de son attitude envers les exigences de la société, nous procurera une information plus précise sur le degré de son adaptation sociale, que celles qu'il pourrait, en général, nous fournir lui-même par ses dires. Par exemple, le bourgeois, bien nourri et content de soi, considérera le mariage légitime, tempéré par la prostitution, comme une présupposition «  évidente » de sa conception du monde.

Celui qui soutient un point de vue conservateur et s'applique à défendre le rôle de la famille et, particulièrement, celui qui a pour objectif d'accroître et de fortifier la population, apercevra, en bonne logique, surtout les désavantages de la prostitution. Là, par contre, où se manifeste la tendance à désunir les liens familiaux, la prostitution sera jugée, quant à sa nature et à son impor­tance, avec plus de sympathie et elle recevra même un certain appui.

Si ces différents types d'individus sont assez difficiles à déterminer et à classifier, leur connexion sociale nous échappe d'autant plus facilement que leur attitude à l'égard de ces problèmes sociaux n'est pas expressément extériorisée. En fait, dans toutes ces recherches nous sommes contraints de déterminer la position adoptée envers la communauté par de tels sujets en ne tenant absolument pas compte des appréciations personnelles qu'ils peuvent formuler. Cette nécessité s'impose encore plus dans l'étude de leur attitude envers le sexe opposé, car leur point de vue sur le problème de la prostitution en dépend directement.

Notre examen des prémices erronées de tous les auteurs ayant étudié la prostitution a, en gros, distingué trois groupes de préjugés, préjugés qui, dans les conséquences de leur prise de position, ont conduit à des attitudes sans valeur, stériles ou même nuisibles.

Le premier groupe concerne, en général, tous les auteurs, observateurs et profanes qui, ayant une attitude hostile envers le monde, et misanthropes, ont cessé de se soucier réellement d'un progrès culturel. En raison de leur conception de la vie, qu'ils n'ont jamais comprise mais qui s'exprime dans leur attitude affective, ils ne voient dans la prostitution qu'une preuve, parmi d'autres, du caractère corrompu de la vie. Ils mettront surtout l'accent sur ce crue l'on a appelé «  un mal nécessaire », sur les aspects sinistres de la question. Ils insisteront sur les faiblesses invétérées de la nature humaine et ils proclameront, dans un esprit d'hostilité, l'inutilité des efforts humains. Quel­quefois la stérilité de cette conception superstitieuse fait place à une condam­nation violente qui se dissimule sous l'apparence d'une critique, éthique, morale ou religieuse. Mais si nous nous rappelons ce que nous avons avancé plus haut, à savoir que la position que l'on prend à l'égard de la prostitution dépend de la solution que l'on donne à la question préalable, celle de notre attitude à l'égard de la société, nous découvrirons que toutes les prises de positions exprimées ne sont que des instruments au service de préjugés antérieurs et que toute l'action moralisatrice dans le monde n'a pas été capable de supprimer la prostitution. Même l'action coercitive n'a pas été capable de le faire. Nous comprendrons la raison de l'inutilité de toutes les tendances réformatrices à partir du moment où nous nous rendrons compte que la société humaine a justement besoin de cette forme de prostitution, qu'elle la crée en elle-même, que certains éléments la facilitent et que d'autres y font obstacle ou s'y opposent. Les mesures légales prises à son égard jusqu'à présent et le jugement moral de la société, correspondent remarquablement à cette position de compromis.

Quelle que soit l'objectivité avec laquelle nous considérons la nature de la prostitution, nous nous apercevrons toujours qu'elle ne peut tirer son origine que d'un état social où les hommes admettent que la femme soit considérée comme un moyen de leur jouissance sexuelle, simple objet de plaisir et propriété de l'homme. En d'autres termes, la prostitution est seulement possi­ble dans une civilisation dont le but est, en gros, la satisfaction des besoins de l'homme. En conséquence il est tout à fait compréhensible que les féministes et les suffragettes considèrent la prostitution comme une indignité pour la femme et luttent contre elle.

Ce point de vue, envers lequel nous adoptons une attitude sympathisante, est tributaire d'une présupposition inconsciente, dont nous avons parlé plus haut : l'intention de détruire par une action révolutionnaire l'ordre social existant avec ses privilèges masculins.

En raison de la liaison indissoluble des deux problèmes, prostitution et maladies vénériennes, nous devons nous attendre à ce que ceux qui s'intéres­sent à l'hygiène publique dans les classes inférieures, dans la nation, soient des adversaires déterminés de la prostitution. De tels efforts sont remarqués en particulier chez de petites nations menacées, car elles déploient une énergie frénétique à accroître leur population ; cet accroissement étant considéré comme une garantie de leur survie. Si dans un tel groupe nous examinons le rapport entre les individus et les circonstances données, nous décèlerons là également, bien qu'à un degré moindre, les indices indéniables d'un effort dirigé vers une transformation radicale de la vie sociale.

Si l'on recherche la couche sociale qui déclare s'accommoder tout à fait de la prostitution, nous la trouverons bien entendu là où l'on tient l'état présent de la civilisation comme satisfaisant et inamovible. Il s'agit de l'ensemble étendu et compact de cette couche sociale que l'on a appelé, d'une manière plutôt romantique, les Philistins. Depuis qu'ils forment la plus grande partie des habitants des villes et des campagnes leur point de vue devient celui des autorités et des corps gouvernementaux, lesquels, en conséquence, considèrent la prostitution comme si elle était une institution immuable, ne livrant bataille aux maladies vénériennes qu'avec tiédeur. À ce groupe appartiennent aussi un grand nombre de médecins et de pères de famille qui, dans l'espoir d'éviter à leurs enfants des émotions trop intenses, et inspirés par une sorte de concep­tion sexuelle fétichiste, selon laquelle il est nécessaire à la jeunesse de s'adonner régulièrement à des rapports sexuels, incitent leurs enfants à rendre visite aux prostituées.

Mais ces défenseurs de la prostitution montrent en même temps le mépris dans lequel ils la tiennent. Ils vont jusqu'à pré-tendre que le traitement inhu­main de la personne de la prostituée favorise les rapports sexuels. Ils reflètent ainsi fidèlement la psychologie d'une civilisation, incapable de renoncer à cette forme dégradante de la prostitution, en tant que complément de son système : freiner la propagation de l'espèce.

Il existe toujours, néanmoins, une foule de gens dont l'hypocrisie exige la prostitution. Nous pouvons négliger ces médecins et ces parents, qui croient pouvoir épargner à leurs enfants de grands conflits, en leur faisant suivre la ligne de moindre résistance.

Leurs tentatives nous paraissent aussi stériles que celles d'adolescents à peine sortis de l'enfance, s'efforçant de prouver sans peine les privilèges d'une virilité bouillante en fréquentant les prostituées.

Mais dans leur structure psychique se manifestent déjà les facteurs, que nous retrouvons dans trois groupes d'êtres humains dont les rapports avec la prostitution sont si intimes, que nous n'arriverons à comprendre son aspect psychologique que si nous avons saisi le style de vie de ces sujets.

III - Les groupes impliqués dans la prostitution

Les trois catégories d'individus dont nous voulons maintenant parler sont les suivantes :

1. Ceux qui ont besoin de prostituées. À ce groupe appartient cette fraction si importante de la population, d'un type nerveux défini, que j'ai décrit en détail dans mon ouvrage Le Tempérament nerveux 89 et aussi dans une «  Étude sur l'homosexualité » 90. En voici une description schématique :

Le comportement apparent de ces individus -est fréquemment dissemblable. On trouve parmi eux des individus sujets à des accès de colère et portés à une convoitise tyrannique du pouvoir. Ce sont des sujets qui, à un certain degré, se sont préservés contre une intégration sociale grâce à leur grande impatience et leur hypersensibilité.

Ils se caractérisent aussi par une remarquable prudence, choisissent en général des professions sûres et l'on note chez eux une méfiance sans limites et une incapacité de devenir de véritables amis. Il faut également signaler leur ambition et envie morbides. Quelquefois ils se sentent poussés à accepter des charges publiques ; ils remplissent en général leur tâche en ayant recours à la ruse, à l'intrigue et à une politique de prestige. Il leur arrive, comme par erreur, de fonder une famille. En général ils traitent leur femme et leurs en­fants avec la sévérité la plus inconsidérée. Ils leur cherchent dispute continuel­lement, sont toujours insatisfaits et retournent finalement à la prostituée.

Il arrive d'autre part qu'ils traitent leurs femmes comme des prostituées. Ils évitent toutes les difficultés ou les tournent par la ruse. Ils évitent toute relation avec autrui, relation qu'ils considèrent comme une soumission. Des tendances polygames prédominent. Leur seul but dans la vie semble être d'accumuler les triomphes faciles et de se conformer à un certain nombre de principes qui ont toujours pour fin de donner tort aux autres. Ils ne cessent de se plaindre et de porter des jugements sur les autres et leur type se rapproche de celui que nous avons décrit en premier, dont le rejet de la société et de la prostitution est toutefois plus ferme. Leur mépris s'étend à toutes les femmes, qu'ils considèrent comme un type inférieur d'être humain. Comme pour les anti-féministes stricts, la femme devient pour eux un moyen en vue d'une fin, moyen dont il se servent là où en raison de son incapacité à résister, la femme semble confirmer la croyance superstitieuse d'une supériorité masculine. C'est ce type d'homme qui a besoin de la prostituée et qui veut son maintien. Nous trouvons parmi de tels sujets la conviction très forte de la suprématie de l'instinct sexuel dans la vie psychique de l'homme, bien que cette conviction se déguise souvent sous un masque d'apparence scientifique ou fantaisiste. En réalité, le vrai motif, toutefois incompris, de cette conception de la vie, le postulat sous-jacent aux pensées et aux actions de ce type de sujet, de ses accès de virilité, est tout simplement le besoin d'éviter les grandes difficultés de la vie, afin d'obtenir des triomphes faciles sur des personnes sans défense ou que l'on a rendues telles. Très proches de ce type, on trouve certains fanatiques de l'abstinence, qui, par peur des femmes, exigent des conditions irréalisables dans la réalité pour les rapports sexuels, évitant de ce fait toutes les difficultés concrètes. On doit encore placer dans le groupe des défenseurs indiscutables de la prostitution les fils de bonne famille que l'on dépeint, assez superficiellement, comme des «  débiles moraux » et des incurables, mais qui, l'expérience nous l'a appris, font partie du groupe mentionné plus haut, sujets qui, en raison d'une ambition susceptible et cachée, esquivent les nécessités de la vie en raison de leur manque d'assurance et préfèrent accepter une condam­nation morale plutôt que de courir le risque d'une possible défaite dans la poursuite de tâches honnêtes. On verra mieux par la suite à quel point de tels sujets présentent des ressemblances psychiques avec les prostituées, vers lesquelles ils se sentent comme poussés. La même attirance vers la prostituée se remarque chez des sujets qui succombent facilement à la tentation de l'alcool. Semblables à tous ceux dit groupe que nous sommes en train d'examiner, ils recherchent des compromis aisés avec la vie et découvrent avec joie des excuses pour ne pas satisfaire à leurs obligations ; ils deviennent experts dans l'art d'éviter toutes les responsabilités sérieuses. Les criminels font preuve, souvent, de la même inclination envers la prostitution. Leurs tendances criminelles proviennent de leur préférence d'éviter les efforts les plus durs que réclame une solution des problèmes importants de la vie, et de résoudre ces problèmes à leur manière, c'est-à-dire en transgressant les lois de la société.

Il y a un lien particulièrement intime entre certaines formes de névrose, de psychose et la prostitution. Ajoutons que ces malades - et cela peut se constater à travers leurs troubles -souffrent d'un sentiment d'infériorité, d'un manque de confiance en eux-mêmes, d'un désir pathologique de succès, d'une tendance à l'irresponsabilité, et d'une prédilection pour des artifices psycho­logiques et des pratiques qui flattent leur amour-propre, comme par exemple la conquête d'une femme que cependant ils payent. S'apparentent psycholo­giquement à eux les hommes qui épousent des femmes de culture inférieure, ou même des prostituées, pour tranquilliser ainsi leur peur des femmes et satisfaire de façon permanente leur timide soif de domination.

On trouve, en plus de ces types nettement définis, d'autres, qui appartien­nent aussi, incontestablement, au flot des habitués des maisons de tolérance. Nous devons nous rappeler que des situations occasionnelles et passagères peuvent amener des sujets d'un autre type à des relations où un profond sentiment d'infériorité recherche une satisfaction rapide et facile. De même une jeune fille qui n'est pas réellement adaptée à son rôle, peut trouver sa voie dans les rangs des prostituées. Dans de tels cas on constatera un visible effort pour établir d'autres relations sociales. Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas ceux-là, mais le très grand nombre d'individus ayant «  besoin des prostituées », qui constitue les piliers de la prostitution, envisagée sous l'angle d'une institution.

2. Le souteneur. Tout le monde sera probablement d'accord avec nous si nous admettons que le trait psychique fondamental des souteneurs, leur insuffisant sentiment social, réalise le lien de ce phénomène collectif avec la prostitution. Ces sujets font preuve, en effet, d'un sens social déficient, d'une tendance à obtenir des succès faciles, de l'idée de se servir de la femme comme un moyen en vue d'un but, et enfin d'un penchant à satisfaire sans effort leur volonté de puissance.

L'aide considérable que la prostitution reçoit de tels individus ne saurait être assez mise en valeur.

Le souteneur a la fonction d'un pacificateur et c'est lui, ou l'entremetteur, qui entraîne la future prostituée sur la voie de la prostitution publique, déve­loppe ses secrètes inclinations et tue ce qui peut subsister du sentiment de responsabilité chez une fille qui, sans cette néfaste influence, pourrait encore hésiter et reculer.

La parenté psychique avec le type d'homme qui réclame la prostituée est tout à fait claire. Les efforts personnels sont tous dirigés vers les occupations qui ne réclament aucun travail et la distance qui les sépare d'un type criminel est généralement très réduite. Le penchant à l'alcoolisme et à la brutalité sont des excès auxquels on doit s'attendre de la part d'individus susceptibles, étant donné le sentiment qu'ils ont de leur faiblesse. Ces excès doivent être en conséquence considérés comme des actes compensateurs d'un désir de prestige insatisfait. L'attitude du souteneur à l'égard de la société présente une note critique, agressive et révoltée et l'accent qu'il met sur l'importance de son rôle de sauveur et de protecteur de la prostituée est un témoignage éloquent de son désir de fanfaronner. Il endure les peines que lui inflige la justice comme un duelliste endure ses blessures, et il se sent dédommagé et consolé par le respect accru et l'admiration qu'il reçoit de la part de son propre entourage. Il s'est ainsi forgé à son usage un monde fictif, subjectif, très éloigné de la dure réalité, un monde qui rendra justice à son besoin de valorisation pathologique. Je pense que l'on nous comprendra si nous insistons sur sa parenté avec «  le tempérament nerveux ».

En conclusion, une telle investigation projette une vive lumière sur la constitution psychique de ceux qui, placés devant les difficultés de la vie, cherchent une issue dans la prostitution de leur femme, qui est le prix de leur propre promotion.

3. Les prostituées. Les thèses courantes sur les motifs qui conduisent à la prostitution contiennent peu de faits psychologiques utiles. L'opinion selon laquelle le dénuement, la misère, sont les facteurs décisifs est insoutenable. Car, une telle supposition ne nous apprend rien sur la manière dont s'opère la sélection parmi les filles pauvres, susceptibles de s'adonner à la prostitution. Voudrait-on soutenir que ce choix dépend simplement du degré plus ou moins grand de privation ? S'il en était ainsi, nous sous-estimerions - sans parler des mœurs  ou du caractère - l'aversion ressentie par l'humiliation sociale liée à l'idée de prostitution. A l'origine de pareils jugements erronés se trouvent les tristes exemples, assez fréquents, où une fille, sous la pression des soucis et de la pauvreté, vend le «  bien » de sa féminité de façon temporaire ou perma­nente au premier venu, soit en ne tenant nullement compte de ses inclinations, soit même en complète opposition avec elles. La différence entre de telles filles et les prostituées authentiques réside en ce que ces dernières ont une préoccupation constante et active de leur profession, préoccupation qui va si loin que des prostituées devenues riches, continuent à pratiquer leur métier avec l'assiduité de n'importe quel commerçant, Quels sont les liens qui les attachent si étroitement à leur profession ? N'est-ce pas la même satisfaction que retire un homme d'affaires de l'accomplissement de son travail ? N'est-ce pas le même besoin de prestige, la même «  tendance à l'expansion » que l'on rencontre chez tout le monde, mais qui se trouve particulièrement marqué chez tous ceux que nous avons coutume d'appeler les sujets à «  tempérament nerveux ». Dans le chapitre précédent nous avons décrit les efforts obstinés de certains sujets, soit pour rendre visite aux prostituées, soit pour devenir des souteneurs, et nous étions à même de démontrer que ces emportements décevants avaient la valeur d'évasions et cultivaient les illusions de puissance. Ces manifestations anti-sociales reflètent la peur des exigences normales de la société, qui sont constamment rejetées, et représentent finalement un artifice pour obtenir à peu de frais le sentiment d'une supériorité grâce au moyen des relations sexuelles. Nous avons déjà dit que ce rehaussement de sa propre valeur est basé sur l'illusion de posséder une virilité parfaite. N'est-il pas possible de trouver les mêmes motifs psychiques dans la définition de la pros­tituée, motifs qui incitent une fille à s'adonner à la prostitution, en la dirigeant vers cette voie ?

Avant d'entrer dans la discussion des arguments qui ont été avancés, je voudrais faire mention d'une autre hypothèse, largement répandue, qui est fondée sur la constitution psychique de la prostituée, et d'ailleurs en démontrer le caractère inacceptable.

Il est, naturellement, pardonnable à un profane ignorant, qui veut rester fidèle à ses obligations sociales, de représenter la prostituée, dont il condamne le trafic, comme étant un abîme de sensualité, créature perpétuellement enflammée de désir.

Quant aux savants qui aboutissent à une telle conclusion, ils ne peuvent le faire que par négligence ou aveuglement. Mais puisque l'on trouve fréquem­ment cette conception dans des monographies scientifiques, mêlée aux définitions condamnables de Lombroso sur le caractère héréditaire de la prostitution, nous devons faire remarquer que la prostituée est complètement dénuée de passion quand elle s'adonne à son commerce. Il n'en est pas de même, bien entendu, lorsqu'elle est engagée dans une véritable affaire d'amour, dans ses rapports avec le souteneur, ou dans quelque liaison homo­sexuelle, comme cela arrive souvent. On peut dire que c'est seulement dans ce dernier type de relation que sa sexualité s'exprime vraiment, assez souvent sous l'aspect d'une perversion, aspect qui indique suffisamment son peu d'attachement à son rôle féminin. Dans sa profession elle ne joue le rôle de femme que pour un partenaire qu'elle abuse aisément, car elle-même est fort éloignée de l'acte, ne fait que vendre son corps et demeure frigide. Ainsi, tandis que le mâle, qui a besoin de la prostituée, croit avoir démontré sa supériorité sur la femme, elle-même n'est attentive qu'au pouvoir d'attraction qu'elle exerce en rapport avec son gain, à sa propre valeur monétaire, dégradant ainsi l'homme : il n'est plus que le moyen de sa propre subsistance. Par conséquent tous les deux parviennent au moyen d'une fiction au sentiment illusoire d'une supériorité personnelle.

En prenant conscience de cette situation psychologique nous nous rappro­chons du point focal des questions soulevées. Le projet téméraire de ramener les relations sexuelles à un équivalent d'ordre monétaire est aussi caracté­ristique de la prostitution que des deux autres groupes, décrits plus haut. Comme dans le cas d'hommes, engagés dans la prostitution, cette fiction d'un triomphe satisfait, d'une importance toujours confirmée, constitue la raison du caractère permanent, inaltérable de cette institution, de même qu'elle en constitue le principal stimulant pour tous ceux qui y sont impliqués.

Quoi qu'il en soit, seul un individu profondément convaincu de l'infériorité de la femme est capable de transformer le corps d'une femme, son âme, et l'une de ses fonctions inaliénables, en valeur marchande.

C'est ce qui ressort des formes de rapports sociaux entretenus par chaque prostituée, et de son évolution. Corrompues le plus souvent de bonne heure, ces filles sentent qu'elles ont été victimes d'un homme supérieur ; il demeure l'agresseur que l'on respecte, elle est condamnée. On ne doit pas s'étonner alors que le fait d'attendre un homme soit considéré comme une faiblesse, l'homme étant l'ennemi, et cette attente, une déception inévitable. Il arrive alors que ces filles imitent l'homme, en ayant activement une profession, en faisant abandon de toute attitude féminine et de toute moralité. Plus cet appel se fera sentir sur un esprit naïf, plus il sera impossible, du fait de l'histoire antérieure de la fille, et du fait de son sentiment d'infériorité vis-à-vis de l'homme, d'accepter son rôle féminin, l'idée du mariage et de la maternité, ainsi que les exigences habituelles de la société.

C'est un trait persistant de la carrière de chaque prostituée que d'obtenir par la prostitution à la fois une issue pour elle-même et ce prestige qu'on lui dénie par ailleurs. Elle entame sa carrière après de vaines ou prétendues vaines tentatives pour travailler, pour être servante, gouvernante ou femme de charge. En tout cas le thème de ses rêves n'est pas celui de la femme passive, mais toujours celui de l'homme actif. Le poison universellement répandu d'une vision du monde hypermasculine, joue un rôle fondamental dans le processus de ce développement. Il pénètre la vie familiale de la future prostituée, accorde au père un pouvoir arbitraire et tyrannique et fait de l'épouse et de la mère le terrifiant exemple du rôle de la femme auquel elle doit s'attendre. Puis ce même point de vue élève les frères dans une position enviable et rabaisse la fille à considérer sa féminité comme une flétrissure, un objet de mépris. La foi en sa propre puissance décroît et le séducteur, souvent lui-même très jeune, se trouve en face d'un être faible, sans résistance, qui a grandi dans la peur de l'homme, ou dans la rage impuissante d'être condamné à son rôle de femme, rôle qui probablement pour les mêmes raisons - sa révolte contre les interdits que lui imposent ses parents - ne peut se développer selon une ligne normale, une voie d'évolution rendue encore plus difficile à la suite de sa séduction.

Les effets qui découlent de cette séduction sont dignes d'être mentionnés. Les conclusions qu'elle en tire ne sont pas faites dans le but de redresser la situation, mais seulement de fortifier le sentiment de son infériorité, son manque de confiance en ses capacités et son horreur du rôle féminin. Le chemin, large et facile, de la prostitution s'ouvre maintenant devant elle, quand, assoiffée d'activité, elle peut se révolter contre les exigences de la société, échapper aux buts difficiles à atteindre et se rapprocher de la force et de l'agitation de l'activité masculine. La prostitution est une route qui lui promet du prestige et qui l'empêche de se sentir dépourvue de toute valeur. Cette explication peut ne pas nous paraître correcte. Mais demandez l'avis des prostituées et des souteneurs.

IV - Prostitution et société

Le cercle est à présent fermé. Aujourd'hui nous constatons que la société humaine est encore incapable de formuler ses exigences de manière plus stricte et de rendre possible leur respect. Il s'y ajoute d'une part la présence d'êtres qui reculent devant les difficultés de la vie et qui essaient de trouver des issues plus faciles, et d'autre part une civilisation qui met de plus en plus tous ses idéaux au service de son concept du marché et du commerce. Nous voyons les victimes de cette civilisation faire de nécessité vertu, comblant une brèche de notre vie sociale normale, pour finalement, tolérées et méprisées, périr et disparaître.


89   Payot, Paris.

90   Publiée ultérieurement dans un volume et édité en France dans l'ouvrage :La compensa­tion psychique de l'état d’infériorité des organes, suivi de Problème de l'homosexualité, Payot, Paris, 1956.