Chapitre II. Hermaphrodisme et protestation virile Problème central de la névrose

Un énorme pas en avant fut réalisé en psychopathologie à partir du moment où dans l'étiologie des maladies nerveuses se fit jour la conception universellement admise, que les manifestations morbides nerveuses sont provoquées par des troubles psychiques, troubles qui doivent être traités par une intervention sur le psychisme. Cette attitude fut recommandée par des chercheurs comme Charcot, Janet, Dejerine, Breuer, Freud, etc. Les expé­riences françaises concernant l'hypnose et la suggestion étayaient encore cette hypothèse en confirmant la labilité du symptôme nerveux ainsi que la possi­bilité de l'influencer par la voie psychique. Les résultats restaient toutefois incertains, ce qui obligeait même des auteurs en renom, contrairement à leurs hypothèses théoriques, de traiter la neurasthénie, l'hystérie, la névrose obses­sionnelle ou la névrose d'angoisse par les bons vieux procédés électriques et hydrothérapiques. Tout le résultat de l'élargissement des connaissances dans ce domaine se chiffrait par une accumulation de termes techniques, s'efforçant de mettre à jour le sens et la nature du syndrome névrotique. Pour les uns la solution du mystère se trouvait dans une «  faiblesse irritative », dans une diminution de la «  tension psychique » pour les autres dans une «  sugges­tibilité », «  hypersensibilité », «  tare héréditaire », «  dégénérescence », «  réac­tivité morbide », «  labilité de l'équilibre psychique » notions qui devaient exprimer le mécanisme du trouble nerveux.

Pour le malade même, et au service de son trouble, ne persistaient qu'une maigre thérapie suggestive, et des tentatives, le plus souvent infructueuses, d'agir par la «  bonne parole », de libérer les «  états affectifs bloqués » et l'essai de préserver le sujet de ses rechutes, qui toutefois ne tardaient, pour ainsi dire, jamais. Cette thérapeutique avait pourtant l'avantage d'un «  traitement moral » à condition que le malade se trouvât entre les mains d'un praticien expéri­menté et pourvu d'intuition. Dans le publie se répandait le préjugé - nourri par les conclusions, parfois hâtives, résultant des névroses post-traumatiques à la suite d'accidents de la route - que le névrosé «  s'imagine » être malade et qu'il amplifie ses symptômes, alors qu'en fortifiant son énergie, il serait capable de surmonter ses troubles.

Josef Breuer eut l'idée de demander au malade, par la conversation, le sens et l'origine de son symptôme névrotique, de la paralysie hystérique par exemple. Cet auteur, en collaboration avec Freud, adopta ce procédé sans idée préconçue et son observation confirma alors la curieuse constatation de lacunes amnésiques, refusant au malade et au médecin une vue sur l'origine et l'évolution de la maladie. Les tentatives, partant d'une connaissance appro­fondie du psychisme, de traits caractériels morbides, des fantasmes et des rêves du malade, et permettant de tirer des conclusions quant au matériel oublié, furent couronnées de succès et permirent de créer la méthode psycha­nalytique et sa théorie. Grâce à cette méthode Freud a pu remonter aux racines de la maladie névrotique, placées dans la première enfance, et découvrir une série de mécanismes psychiques permanents, comme celui du refoule­ment ou du déplacement.

Au moment du traitement furent régulièrement mis à jour des tendances et désirs anciens du malade, semblables dans les différentes formes et aspects névrotiques, et cela par différents auteurs, travaillant indépendamment les uns des autres, mais se servant tous de la méthode psychanalytique. Freud même s'est efforcé de trouver les origines de la névrose dans la modification de l'instinct sexuel et dans une constitution particulière de la vie instinctuelle, théorie très controversée, mais qui n'est pas liée à la méthode psycho­thérapique d'une façon indissoluble.

En ce qui concerne la psychologie individuelle comparée, je voudrais souligner parmi ses vues les notions suivantes : la nécessité de ramener la totalité des symptômes nerveux à une «  commune mesure ». On arrive à se convaincre de la justesse de cette manière de faire, en comparant le tableau psychique actuel du malade à une situation psychologique de la première enfance ; ce qui veut dire que les fondements psychologiques, le schéma de l'atteinte morbide et des symptômes sont empruntés à la première enfance, mais que sur ces fondements a proliféré pendant des années une superstructure complexe, la névrose spécifique précisément, inaccessible à tout traitement tant qu'on n'en modifie pas les bases. Dans cette superstructure nous retrou­vons les tendances évolutives, les traits de caractère, et les événements vécus, parmi lesquels il faut souligner : des états affectifs d'échecs répétés, concer­nant un des domaines principaux de l'activité humaine - cause immédiate de l'éclosion de la maladie. À partir de ce moment tous les efforts du malade visent la compensation de son échec, en poursuivant avidement des réussites sans valeur réelle, et surtout, en se préservant contre d'autres échecs ou épreuves. La névrose lui permet cette attitude et lui est dans ce sens d'un grand secours. L'anxiété névrotique, des douleurs, des paralysies et le doute du nerveux l'empêchent d'intervenir activement dans la vie, la contrainte névrotique lui procurant - dans l'idée et l'impulsion obsessionnelles - l'appa­rence d'une activité sur le côté inutile de la vie et lui fournissant d'autre part le prétexte pour sa passivité, en base de sa légitimation morbide.

Dans ma pratique je me suis vu obligé, pendant mes séances d'analyse psychique, de remonter jusqu'aux situations de la première enfance, et en les étudiant, de progresser à leurs origines qui sont avant tout les déficiences organiques dans leur retentissement psychique et des situations familiales socialement défectueuses. Mais au delà de ces facteurs j'en ai découvert d'autres ayant contribué à leur formation : la constitution organique. J'ai pu me rendre compte que les états d'infériorité de certains organes, de systèmes endocriniens, plaçaient l'enfant au début de son développement dans une position où le sentiment habituel d'insuffisance et de faiblesse, se trouvait considérablement renforcé et amplifié dans le sens d'un véritable sentiment d'infériorité profondément ressenti 11. Du fait du dysfonctionnement de l'orga­ne déficient le sujet présente alors des états de faiblesse, fragilité, maladresse, laideur (souvent accentués par des signes de dégénérescence ou des dyspla­sies) et un grand nombre de défauts d'enfants : clignement des yeux, strabis­me, gaucherie, surdimutité, bégaiement, défauts de prononciation, vomisse­ments, énurésie ou encoproésie, l'exposant à des situations humiliantes, voire à l'ironie ou à des punitions, et qui lui rendent impossible la vie en société. Le tableau psychique de ces enfants montre bientôt des traits accentués de dépendance, avec besoin exagéré de soutien et d'affection, et dégénère très vite en crises d'anxiété, crainte de rester seul, timidité, peur de tout ce qui est nouveau ou étranger, hypersensibilité, pruderie, peur d'être puni et peur des conséquences de toute activité - traits caractériels qui confèrent au garçon une allure apparemment féminine.

Très vite on se rend compte que chez ces enfants le sentiment de se trou­ver à l'arrière-plan est particulièrement prononcé. En même temps se mani­feste une hypersensibilité qui gêne constamment le bon équilibre psychi­que. Pareils enfants veulent tout posséder, tout manger, tout entendre, tout voir, tout savoir. lis veulent dépasser tout le monde et ils désirent tout réaliser par eux-mêmes. Leur imagination joue avec toutes sortes d'idées de grandeur : pour sauver les autres ils se voient en héros, s'imaginent être de descendance royale, se voient menacés, assiégés, s'estiment les victimes de leur entourage. Les bases d'une ambition insatiable sont ainsi posées, ambition dont on peut avec certitude prédire la défaite. À ce moment s'éveillent et se renforcent des traits caractériels réprouvables. L'avarice et la jalousie prennent des propor­tions extraordinaires, étant donné que l'enfant n'est pas capable d'attendre patiemment l'accomplissement de ses désirs. Il poursuit avidement toute possibilité de succès, devient inéducable, emporté, brutal envers les faibles, menteur vis-à-vis des adultes et espionne tout le monde avec une méfiance sordide. Il est facile de voir à quel point un bon éducateur peut remédier à cette attitude égocentrique, et quels dégâts peut d'autre part provoquer un mauvais éducateur. Dans les cas favorables se développe un besoin de savoir, insatiable, ou encore le phénomène forcé d'un enfant prodige, dans les cas défavorables apparaissent des tendances criminelles ou le tableau d'un homme prématurément usé, qui s'efforce par la névrose de masquer sa retraite devant les exigences de la vie. Il résulte de nos observations des enfants, présentant les traits caractériels de la subordination, dépendance, servilité, en un mot de la passivité, que très vite et brusquement -surtout chez les enfants à dispo­sition névrotique - ils cèdent le pas aux traits de révolte secrète et de désobéis­sance, indice de leur profond ressentiment. Une étude approfondie met a jour un mélange de traits actifs et passifs, mais toujours marqués par la tendance à passer de la servilité féminine à l'opposition masculine. On arrive ainsi à comprendre que ces traits d'opposition apparaissent en quelque sorte comme réaction vis-à-vis des tendances à l'obéissance ou à la subordination imposée, et qu'ils doivent procurer à l'enfant une satisfaction plus rapide de ses besoins instinctuels, de sa valorisation, en lui procurant des privilèges et l'attention de son entourage. Une fois ce stade de son développement atteint, l'enfant se sent partout menacé d'oppression et se révolte dans toutes les situations de la vie journalière, pendant les repas, le soir au moment du coucher, dans l'accom­plissement de ses fonctions d'excrétion et vis-à-vis de l'hygiène corporelle. Les exigences du sentiment social se trouvent étouffées. Le besoin de domi­nation se développe généralement sous une apparence prétentieuse d'affairement stérile.

Un autre type, peut-être le plus dangereux, parmi les enfants névrosés montre ces tendances contradictoires de soumission et de protestation active, dans un rapport étroit, celui des moyens et des fins. Ils semblent avoir deviné les mécanismes de la dialectique vitale et ils s'efforcent par une soumission totale (masochisme) d'assouvir leurs désirs disproportionnés. Ils supportent mal la critique, les échecs, la contrainte et l'attente, surtout l'absence de succès immédiat et ils reculent alors avec frayeur, comme d'ailleurs tous les névroses, devant l'action, la décision, une situation nouvelle ou inhabituelle. Ils présen­tent le tableau d'une déficience apparemment fatale par le truchement d'un alibi d'état pathologique pour s'arrêter devant les exigences de la société et s'isoler.

Cette apparente ambivalence, équivalent dans le fond d'un arrêt ou d'un signal de fuite déguisé - qui se retrouve chez les enfants normaux dans une certaine mesure, et qui forme le caractère de l'adulte - ne permet pas, chez le névrosé, la réalisation d'un but utile et paralyse les décisions par la construc­tion de sentiments d'angoisse et de doute. D'autres types, surmontant l'angois­se et le doute, cherchent leur salut dans l'obsession et poursuivent sans cesse des succès, devinant partout des attaques, des situations menaçantes ou préjudiciables, des injustices et s'efforcent de jouer un rôle de sauveur ou de héros (Don Quichotte) sans pourtant arriver à un sentiment de satisfaction (Don Juan, Messaline). Leur activité est dépourvue d'équilibre, car la nature double de leur psychisme, l'apparente ambivalence du névrosé «  double vie », «  dissociation », «  discordance »), est solidement ancrée en eux, grâce a des composantes féminines et masculines, qui semblent chercher leur synthèse, mais qui toutefois la manquent systématiquement afin de sauver leur person­nalité du heurt menaçant avec la réalité. C'est ici que la psychologie individuelle comparée doit intervenir afin d'étudier, analyser et expliquer ces tendances et d'assurer en élargissant le champ de la conscience la suprématie de l'intelligence sur ces pulsions divergentes,jusqu'alors incomprises, mais non inconscientes.

Très tôt s'impose à l'esprit de l'enfant une évaluation des valeurs profondé­ment ancrée dans l'âme du peuple, sentiment qui a depuis toujours éveillé l'intérêt des poètes et des penseurs et qui impose, de façon forcée, mais en concordance avec notre vie sociale, une symbolisation des formes et appa­rences de la vie sociale dans leurs aspects, «  masculin » ou «  féminin ». Ainsi se présente à l'enfant, dans ces détails parfois divergents mais toujours comme masculins, la force, la grandeur, la richesse, le savoir, la victoire, la brutalité, l'activité, alors que leurs contraires sont considérés comme traits féminins.

Le besoin d'appui normal de l'enfant, la soumission exagérée du névrosé, le sentiment de faiblesse et le sentiment d'infériorité protégé par une hyper­sensibilité, la prise de conscience de son insuffisance naturelle et le sentiment d'une position secondaire et préjudiciable trouvent un dénominateur commun dans le sentiment de la féminité, alors que les tendances actives, aussi bien chez la fillette que chez le garçon, leur recherche du succès, la grande tension de leurs instincts et de leur besoin sont considérés comme étant l'expression de la protestation virile. Ainsi naît chez l'enfant, en base d'une fausse valori­sation, pourtant abondamment nourrie par notre vie sociale, un herma­phrodisme psychique, s'appuyant d'une façon dialectique sur une ambivalence intérieure, et qui développe à partir de là un dynamisme poursuivant dans le renforcement de la protestation virile la solution d'une dysharmonie, issue de ces tendances incomprises.

La prise de contact inévitable avec le problème sexuel accentue avant tout la protestation virile et nourrit ce complexe dysharmonique avec des fantas­mes sexuels et des tendances sexuelles, élabore parfois une précocité sexuelle et peut dans certains cas, par crainte d'une soumission «  féminine »,mener à toutes sortes de perversions. Cet hermaphrodisme psychique de l'enfant se trouve encore amplifié, et de ce fait la tension psychique accrue, si le rôle sexuel de l'enfant lui reste caché ou s'il n'en prend pas conscience.

C'est alors que l'incertitude naturelle, le doute se fixent sur les deux pâles de cet aspect hermaphrodique s'ajoutent les traits caractériels respectifs. La difficulté de maîtriser cette scission psychique l'accentue encore et ce n'est que grâce à l'artéfact du symptôme nerveux que par la retraite psychique, par l'isolement, l'individu arrive à un relatif équilibre. Les énergies et les efforts du malade, du médecin et du pédagogue échouent bien souvent en face de ce problème. Dans ces conditions, seule la psychologie individuelle comparée peut amener une lumière pour éclairer ces processus de l'inconscient et pour procéder à une correction de ces développements défectueux. Beaucoup de ces notions, dont nous venons de parler, ont été plus tard exposées sous le terme de «  complexe de castration ».


11   La Compensation psychique de l'état d'infériorité des organes, Payot, Paris.