Chapitre III. Contribution à la pratique. De la psychologie individuelle comparée

Nous arrivons aux conclusions suivantes :

I. Chaque névrose peut être considérée comme une tentative culturelle non réalisée pour se libérer d'un sentiment d'infériorité et acquérir un sentiment de supériorité.

Il. L'évolution de la névrose ne mène pas sur le chemin d'une activité sociale, ne vise pas la solution des problèmes vitaux, mais aboutit à l'isole­ment du malade dans le cercle restreint de la famille.

III. Le vaste domaine de la société humaine se trouve ainsi délaissé grâce à l'arrangement d'une hypersensibilité et de l'intolérance. Il ne persiste qu'un cercle tout à fait réduit, permettant au malade d'exercer ses stratagèmes de domination dans leurs différentes modalités. De cette façon se réalise en même temps la sécurité de la retraite en face des exigences de la société avec les décisions qu'elle nous impose.

IV. Détourné de la réalité, le névrose mène sa vie dans l'imagination et la fantaisie, en se servant d'une série de ruses qui lui permettent d'éviter les problèmes réels de la vie et de diriger ses aspirations vers une situation idéale, le déchargeant de tout rendement social et de toute responsabilité.

V. Cette décharge et le privilège de la maladie, de la souffrance, lui four­nissent un remplacement du but originel, mais risqué d'une supériorité réelle.

VI. Il faut donc comprendre la névrose et l'âme névrosée comme une tentative pour se soustraire à toute contrainte que nous impose la société, grâce à une contre-contrainte. Cette dernière est élaborée de façon à pouvoir de façon efficace s'opposer à la particularité du milieu et de ses exigences. Le tableau de la névrose nous fournit des renseignements concluants quant à ces deux facteurs.

VII. La contre-contrainte a un caractère de révolte contre la société. Elle puise son matériel dans des expériences affectives appropriées, ou à partir d'expériences vécues, mais aussi de banalités, aptes à détourner de ses problèmes fondamentaux le regard et l'attention du sujet. Ainsi se réalisent suivant les besoins de la situation des états d'angoisse ou obsessionnels, des états d'insomnie, des tendances syncopales, des perversions, des hallucina­tions, des états affectifs pathologiques, des complexes psychasthéniques et hypocondriaques et des tableaux psychotiques, servant de prétextes au malade pour se soustraire aux obligations de la vie sociale.

VIII. La logique même se soumet à la dictature de la contre-contrainte. Dans la psychose ce processus va jusqu'à l'annulation de la logique, rempla­çant par une logique privée le bon sens et le sens commun.

IX. La logique, le sens esthétique, l'amour, les sentiments humanitaires, la collaboration et le langage proviennent des exigences de la vie humaine collective. L'attitude du névrosé, avide de puissance, recherchant l'isolement, se dirige automatiquement contre ces valeurs.

X. La guérison de la névrose et de la psychose exige la transformation du sujet grâce à une action pédagogique, la correction de ses erreurs et son retour définitif au sein de la société humaine.

XI. Toute la volonté et toutes les tendances du névrosé sont soumises à la dictature de sa politique de prestige, toujours prête à avancer des prétextes afin de ne pas résoudre des problèmes vitaux, se dirigeant automatiquement contre le développement du sentiment social. Ce qu'il dit et ce que traduisent ses idées n'a pas de signification pratique. Son activité rigide se traduit uni­quement par son attitude.

XII. Une fois établie la nécessité d'une compréhension totale de l'être humain et une fois saisie son individualité spécifique, - la structure de notre raison d'une part, la prise de conscience d'un besoin à saisir la personnalité dans une vue d'ensemble nous y amènent - la comparaison nous permet de nous faire, suivant notre méthode, une image des lignes dynamiques grâce auxquelles l'individu tend à arriver à des situations, à des succès.

En face de ces personnalités, nous servent en quelque sorte de repère :

1º Notre propre attitude dans des situations analogues à celles qui actuelle­ment préoccupent le malade, ce qui exige de la part du thérapeute une grande faculté d'identification.

2º Les attitudes et les anomalies d'attitude du malade, provenant d'époques antérieures. Ces attitudes sont déterminées par la position de l'enfant dans la fratrie, par ses jugements erronés à grande tendance généralisatrice, par son sentiment d'infériorité très profond et très rigide et par sa recherche du pouvoir personnel.

3º D'autres types à forte tendance névrotique. À cette occasion on décou­vre que tel type (mettons le neurasthénique) arrivera à ses buts par l'asthénie alors que d'autres y arriveront grâce à l'angoisse (hystérie) la contrainte obsessionnelle ou par la psychose. Tous les traits caractériels, tous les états affectifs, tous les principes et symptômes nerveux, indiquent tous le même but, malgré leur apparente discordance, si on les isole ou si on les arrache de leur connexion préserver l'individu des exigences de la société.

4º Les exigences de la société, auxquelles le névrosé se soustrait d'une façon plus ou moins prononcée, sont par exemple la collaboration, l'amour, la subordination sociale, les sentiments humanitaires, les devoirs envers la société. Cet examen psychologique nous montre que le névrosé, plus que le sujet approximativement normal, a axé sa vie psychique sur une tendance à dominer ses semblables. Sa recherche de pareille supériorité fait que la con­trainte étrangère, les exigences d'autres et les devoirs envers la société sont continuellement refusés du fait de la «  maladie ». La connaissance de ces données fondamentales de la vie psychique névrosée facilite la compréhension des connexions psychiques à un tel point, qu'elle doit être considérée comme la plus utile hypothèse de travail pour explorer et pour guérir des manifes­tations nerveuses pathologiques, jusqu'à ce qu'une compréhension totale de l'individu permette de saisir les facteurs réels du cas dans toute leur étendue.

Ce qui indispose le plus le sujet sain dans notre argumentation et dans ses conséquences est la question de savoir si le but fictif d'une supériorité, ressentie dans le domaine affectif, peut être plus fort qu'un raisonnement rationnel. Mais nous constatons bien souvent cette transposition à la faveur d'un idéal de la vie de l'être sain aussi bien que de la vie même de peuples entiers. La guerre, des exagérations politiques, des crimes, des suicides, des exercices ascétiques en témoignent. La tendance à exagérer, une attitude critique, nous surprennent souvent et une grande partie de nos souffrances et de nos douleurs morales sont produites par nous-mêmes ; nous les supportons sous la contrainte d'une idée.

Le fait que le chat attrape des souris et que, sans jamais avoir vu comment se pratique cette chasse, dès les premiers jours de son développement il s'y exerce est au moins aussi étonnant que notre constatation d'après laquelle le névrosé, en fonction de sa structure spécifique, de sa position et de l'opinion qu'il a de lui-même, se soustrait à toute contrainte ressentie comme insup­portable et que, ouvertement ou en secret, conscient ou inconscient, il cherche des prétextes pour s'en libérer, prétextes que bien souvent il sait lui-même éveiller à la vie. Son existence se déroule dans une éternelle exclusion des rapports vitaux, dans la mesure où ils sont ressentis comme gênants pour sa recherche du pouvoir, et comme mettant à jour son sentiment d'infériorité, bien souvent incompris par lui-même, non formulé, mais ressenti comme tel.

La cause de l'intolérance du névrosé vis-à-vis de la société se trouve - ce qui ressort de l'analyse psychique de la première enfance - dans une attitude hostile vis-à-vis de l'entourage, permanente et maintenue pendant des années. Cette lutte est imposée à l'enfant de façon continuelle et générale sans être entièrement justifiée, du fait d'une position corporelle ou psychique à partir de laquelle l'enfant reçoit en permanence l'amplification de ses sentiments d'infériorité. Le but de la position de lutte est la conquête du pouvoir et de la valorisation. C'est un idéal de la supériorité, bâti avec les éléments d'une incapacité infantile et d'une surestimation, dont la réalisation offre des compensations et des surcompensations de nature très spéciale et où, à la longue, perce la recherche d'un triomphe sur la contrainte de la société et sur la volonté de l'entourage. Une fois cette lutte accentuée, elle donne naissance d'elle-même à cette intolérance vis-à-vis de la contrainte, contrainte de l'éducation, de la réalité, de la société, de la puissance d'autrui, de sa propre faiblesse ainsi que tous les autres facteurs naturels de notre vie tels que le travail, la propreté, l'absorption d'aliments, les fonctions d'excrétion, le sommeil, le traitement des maladies, l'amour, la tendresse, l'amitié, la solitude comme la vie en communauté. On obtient ainsi l'image d'un être humain qui ne veut pas collaborer, qui gâte le jeu, un être qui ne se sent pas à l'aise sur cette terre, qui n'a pas pris racine et qui est resté un étranger. Là où l'intolérance se dirige contre l'éveil du sentiment amoureux ou de camaraderie, elle crée un état de véritable phobie de l'amour et du mariage dont le degré et les aspects se présentent différemment suivant les cas. À cette occasion il faut encore mentionner des aspects de la contrainte que l’être humain ressent à peine et qui sont régulièrement empêchés par le tableau morbide de la névrose ou de la psychose. Il en est ainsi de la contrainte de reconnaître la valeur d'autrui, de dire la vérité, de se soumettre, d'écouter parler les autres, d'étudier, de se soumettre à des examens, d'être ponctuel, de se confier à une personne, a une voiture, au chemin de fer, de confier sa maison, son affaire, ses enfants, son mari, soi-même à d'autres personnes, d'accepter les exigences d'un métier ou du foyer, de se marier, de donner raison à autrui, d'être reconnaissant, d'avoir des enfants, de jouer son rôle sexuel ou de se sentir lié sur le plan amoureux, de se lever le matin, de dormir la nuit, de reconnaître l'égalité des sexes et l'égalité entre tous. Garder la mesure, rester fidèle, se trouver seul, sont des frais également ressentis comme insupportables ; vis-à-vis de cette contrainte l'hypersensibilité peut être consciente ou inconsciente, mais elle ne sera jamais ressentie dans toute son importance par le malade et encore moins entièrement comprise.

Deux conclusions s'imposent :

1º La notion de la contrainte, chez le névrosé, est énormément amplifiée et elle englobe des rapports, à la rigueur compréhensibles, mais que le sujet normal n'incorporera pas dans le registre de la contrainte gênante.

2º L'intolérance vis-à-vis de la contrainte n'est pas un but en soi, mais montre, bien au delà cette fermentation, une position de lutte d'où ressort la tendance du névrosé à maîtriser les autres, à violer les conséquences logiques de la vie sociale humaine : «  non me rebus, sed mihi res subigere conor. » Horace, dans sa lettre à Mécène, d'où nous extrayons ce passage, insiste sur le fait que finalement ce besoin avide de valorisation se manifeste par des maux de tête et de l'insomnie.

Le cas suivant illustre cette idée. Un malade âgé de 35 ans se plaint de souffrir depuis des années d'insomnies, de ruminations mentales. Il est marié, père de deux enfants et vit en bonne intelligence avec sa femme. Il se plaint en outre de masturbation et d'un «  fétichisme de la gomme ». De temps en temps, lorsqu'il est particulièrement énervé, il est contraint de prononcer le mot : «  gomme ».

Voici le résultat d'un examen, d'une analyse psychologique approfondie. Très déprimé pendant son enfance, pendant laquelle il était énurétique et, à cause de sa maladresse, considéré comme enfant stupide, il a élaboré une ligne de conduite ambitieuse, tellement surtendue, qu'elle aboutissait à une véritable mégalomanie. La contrainte de son entourage, effectivement très pesante, lui faisait ressentir le monde extérieur comme excessivement hostile et lui imposa une vue excessivement pessimiste de l'existence. Toutes les exigences du monde extérieur furent ressenties dans cet état affectif comme une contrainte insupportable et il y répondit avec la révolte de son énurésie et de sa mala­dresse, jusqu'au jour où il eut la chance de rencontrer un instituteur qui, pour la première fois de sa vie, lui dessina l'image d'un être humain bienveillant et qui l'encouragea. À partir de ce moment il atténua son opposition et sa colère vis-à-vis des exigences des autres ; sa position hostile envers la société pouvait ainsi renoncer à l'énurésie et il devint un élève brillant et «  doué » 12, visant dans la vie des succès très élevés.

L'intolérance vis-à-vis de la contrainte des autres fut liquidée par une idée philosophique touchant au transcendental. Il développa une idée, fortement chargée d'affectivité comme s'il était, lui le seul être vivant, alors que tous les autres humains n'étaient qu'apparence. On y retrouve d'ailleurs une parenté avec les idées de Schopenhauer, Fichte et Kant. En réalité l'intention première de cette idée était de se préserver, par une dépréciation des êtres humains, de l'ironie et du doute de ce monde. Semblable à un prestidigitateur, tel que le rêvent les enfants qui doutent d'eux-mêmes, il enlève son pouvoir à la réalité. Sur cette voie, la gomme lui devint symbole et insigne de son pouvoir, étant donné que la gomme permet à l'enfant d'effacer le visible. Cet état de chose l'incitant à une généralisation exagérée, le mot gomme devenait l'équivalent d'une solution victorieuse pour l'école ou la maison paternelle, plus tard lors­que son épouse ou ses enfants lui causaient des difficultés ou le menaçaient de quelque contrainte.

Par cette création artistique il s'approcha ainsi de l'image d'un héros isolé, réalisant sa recherche de la puissance et se détournant de la société. Une carrière satisfaisante le faisait renoncer à un éloignement trop accentué de la réalité et des exigences inéluctables du sentiment social. Il ne se détourna entièrement ni de cette logique sociale qui nous lie tous, ni de la vie érotique, attitude qui le préserva de l'éclosion d'une paranoïa. Son tableau morbide se limita aux symptômes d'une névrose obsessionnelle.

Sa vie érotique toutefois ne se soumettait pas aux lois du sentiment social, mais poursuivait les lignes dynamiques de la recherche dominatrice. Étant donné que la notion et le sentiment de la puissance se trouvaient chez lui unis au mot «  gomme », il chercha et trouva ce mot clef qui le détourna de la véritable sexualité. Ce qui était caoutchouc, la ceinture élastique que portait sa femme, devenait objet érotique pour lui. Dans sa recherche de la puissance ce n'était pas sa femme, mais un objet (matériel) qui l'attirait sexuellement. Sa tendance à déprécier la femme l'incitait à poursuivre cette voie du fétichisme, simulacre qu'on retrouve toujours dans cette forme de déviation sexuelle. Si sa confiance dans sa propre virilité avait été plus réduite encore nous aurions pu découvrir des traits de pédophilie, homosexualité, gérontophilie, nécrophilie 13.

Sa masturbation montrait le même caractère de contrainte. Elle obéissait également à sa tendance à se soustraire, à fuir le sortilège de l'amour. Il peut se passer de la femme.

L'insomnie est déterminée par sa rumination mentale. Elle lutte contre le sommeil normal. Son ambition insatiable l'incite à chercher pendant la nuit la solution de ses problèmes. Comme il a peu atteint dans sa vie ! En même temps l'insomnie vise aussi un autre but. Elle a amenuisé son énergie et son efficacité. Elle légitime en quelque sorte sa maladie. Ce qu'il a pu réaliser jusqu'à présent est peu de chose à côté de ce qu'il aurait pu atteindre s'il n'avait pas cette maladie, cette insomnie. Mais étant empêché de dormir il fournit un alibi à son insuffisance. C'est ainsi qu'il sauve l'apparence de sa grande valeur personnelle. Toute la faute de son insuffisance alléguée incombe donc à cette maladie mystérieuse et fatale, l'insomnie, alors que sa personne n'est pas en cause. Accident pénible, cette insomnie persistante est due à l'incompétence du médecin. Il n'y est pour rien. Si jusqu'à présent il n'a pas pu fournir la preuve de sa grandeur, c'est la faute des médecins.

Comme on le voit, il a tout intérêt à maintenir son état morbide. La cure ne sera pas facile, car il recherche une position privilégiée, préservant sa vanité de toute atteinte. Sa névrose réclame des circonstances atténuantes.

Il est instructif d'étudier chez ce malade la position vis-à-vis du problème de la vie et de la mort. Il a toujours l'impression que sa mère, décédée il y a douze ans, est encore en vie. Mais cette impression est fortement teintée d'incertitude. Pareil sentiment se retrouve d'ailleurs fréquemment chez des sujets normaux qui viennent de perdre un être qui leur est cher. Chez ce malade l'analyse psychologique dévoile les fondements de cette supposition anormale et illogique. Si tout n'est qu'apparence, sa mère n'est pas morte. Si elle vit, l'idée fondamentale de sa spécificité disparaît. Il n'a pu résoudre ce problème, pas plus d'ailleurs que la philosophie le problème du monde en tant que produit de notre imagination. Quant à la contrainte de la mort, il lui oppose son idée du doute.

L'ensemble de son tableau morbide lui sert aujourd'hui d'alibi, afin de s'assurer toutes sortes de privilèges auprès de sa femme, des autres membres de sa famille, de ses employés.

Son auto-estimation ne peut pas être lésée, car du fait de sa maladie il s'est placé très haut et il peut - du fait de ses maux -s'esquiver à tout moment en face de toute entreprise difficile.

Un autre aspect de sa personnalité mérite d'être mentionné. Vis-à-vis de son chef de bureau il est l'employé le plus zélé, consciencieux et obéissant, lui donnant toute satisfaction ; mais il vise constamment, en secret, à le dépasser, attitude qu'il conserve d'ailleurs aussi pendant la cure vis-à-vis du médecin.

La tendance exagérée à dominer les autres a conditionné sa maladie. Sa vie affective, son initiative et son activité, sa logique même ont été subjuguées par son désir de la toute-puissance. Les sentiments humains, son amour, ses sentiments d'amitié et son insertion dans la société se sont trouvés étouffés. La guérison ne pouvait se réaliser que grâce à un renoncement à sa politique de prestige et grâce au développement de son sentiment social.


12   Le «  don » est le résultat d'un entraînement de certaines sources dynamiques prenant naissance à partir de certaines infériorités des organes ou certains sentiments d'infériorité (voir La compensation psychique de l'état d'infériorité des organes, Payot, Paris). Cette fonction de la liberté intérieure vis-à-vis de la névrose, de la fluctuation du don, de son amplification peut être atteinte par un approfondissement de la psychologie individuelle comparée. «  Le génie » dit Gœthe «  n'est peut-être que le résultat du zèle. »

13   Freud se serait efforcé de rechercher le souvenir permettant d'expliquer la naissance du symptôme. Mais l'essentiel, le but contraignant (et de ce fait le dynamisme névrosé) resterait alors incompris.