Chapitre V. Contribution à l’étude des hallucinations

Parmi les innombrables arrangements de la névrose, obtenus en fonction du but d'une supériorité fictive et basés sur une intensification de la faculté imaginative de l'âme, apparaissent parfois des hallucinations, utiles à la construction de la névrose.

L'étude des mécanismes concernant les excitations de l'encéphale et des voies nerveuses, où sont classés généralement les impressions, perceptions, parfois les souvenirs et impulsions motrices ne dépasse pas les théories des ébranlements ou vibrations ondulatoires de la substance nerveuse, voire ses modifications chimiques. Mais il serait erroné d'y chercher plus que des liens plausibles, des vagues rapports, non démontrables, permis uniquement à une psychologie non scientifique. L'élaboration d'une vie psychique à partir de stimuli mécaniques, électriques, chimiques ou autres est impensable ; il vaut mieux avoir recours à d'autres hypothèses et admettre que la fonction psy­chique (disons l'organe psy. chique) fait partie de la nature et de la notion de «  vie », qui ne subordonne pas, mais coordonne, fonction née à partir de débuts modestes et qui, répondant, à l'origine, simplement à des excitations extérieures a finalement trouvé sa forme définitive plus complexe.

Quel que soit l'angle sous lequel nous examinons le fonctionnement de cet organe psychique, nous le trouvons, non seulement réagissant, mais agissant en face d'impressions externes et internes, préparant les voies à l'action et aux gestes de l'individu. La notion de volonté seule ne résume pas cette fonction, elle est en même temps intégration planifiée des impressions, leur compréhen­sion consciente ou inconsciente et celle de leur lien avec le monde, prévision et orientation de la volonté dans une direction, caractéristique pour chaque individu. Sans cesse en action, il se dirige constamment dans le sens d'une amélioration, d'un enrichissement, d'une élévation, comme si toute prise de conscience de notre situation personnelle conditionnait un sentiment, plus ou moins prononcé, d'inquiétude et d'insécurité. Les besoins et les instincts, toujours en éveil, empêchent le sommeil de l'organe psychique. Dans chacune de ces manifestations perçues par nous, nous pouvons interpréter l'inquiétude comme de l'histoire ancienne, la réaction au milieu comme le présent et le but fictif de salut comme l'avenir. On ne peut affirmer que dans tous ces cas l'attention opère avec une impartiale bonne volonté, saisissant des souvenirs neutres et les groupant sans passion avec des impressions spécifiques, non tendancieuses, en vue d'assurer leur intégration finale. Pour un expérimen­tateur et observateur qui n'est pas versé dans la méthode de la psychologie individuelle comparée, même les saillantes différences disparaissent ; il ne sera jamais conscient des demi-teintes individuelles décisives. Pour lui, par exemple, la peur est la peur. Mais il est essentiel, si nous voulons atteindre à la compréhension de l'être humain, de savoir si chez tel sujet la peur est d'une espèce qui l'incite à fuir ou à appeler à l'aide une seconde personne. Si j'avais simplement à examiner la capacité du souvenir, sa force de mémorisation, la réceptivité ou son esprit d'à-propos, je ne saurais absolument pas quel est le but du malade. En face de chaque phénomène psychique, la psychologie individuelle comparée se pose cette question : quelle sera la conséquence de ce phénomène. Car c'est de cette réponse que dépend la compréhension de l'individu et de sa conduite. La psychologie expérimentale, par contre, est incapable de nous enseigner quoi que ce soit au sujet de la valeur ou des talents d'un homme, parce qu'elle ne pourra jamais nous dire si un individu a l'intention de se servir de son capital psychique pour «  le bien ou pour le mal », mis à part le fait que certaines personnes peuvent être spécialement aptes à passer des examens, sans pour cela réussir dans la vie. Le succès d'un test, également, dépend de la nature de la relation entre l'examinateur et l'examiné, entre l'examiné et la matière à examiner.

Toute représentation et toute perception sont en rapport avec des activités compliquées, dans lesquelles la situation psychique particulière joue un grand rôle et influence énormément l'attention. La simple perception même, n'est pas seulement une impression objective ou une expérience ; c'est un acte créateur consistant en pensées anticipées et subsidiaires qui font -vibrer toute notre personnalité. Cependant l'aperception et la représentation ne sont pas des actes fondamentalement différents. Ils sont en rapport, l'un avec l'autre, comme le sont le commencement et la fin d'un événement. Tout ce dont nous avons besoin, à un moment donné, et dont nous espérons obtenir l'approche de nos buts individuels, entre dans la représentation. Le degré de plaisir et de déplaisir ressenti est exactement suffisant pour favoriser la réalisation d'un but anticipé et pour nous stimuler dans cette voie. Que la nature de la représen­tation soit celle d'un acte créateur, ressort du fait que nous sommes capables de percevoir les objets et les personnes, comme d'ailleurs dans le souvenir, sous un angle donné, par exemple quand nous nous imaginons nous-même dans un souvenir, ce qui n'est pas possible pour la perception immédiate. Cet acte créateur, résultat d'une faculté psychique innée se déployant par elle-même, tout en gardant en même temps un contact précis avec le monde extérieur, définit aussi l'hallucination. Cette même faculté psychique permet, bien qu'à des degrés différents, l'activité créatrice et constructive qu'on retrouve dans la perception-représentation, dans le souvenir et l'hallucination.

Cette qualité, dénommée grossièrement composante hallucinatoire de la psyché, est plus clairement apparente et plus facilement discernable dans l'enfance. À l'âge adulte nous sommes contraints, soit de limiter beaucoup, soit même d'exclure complètement notre fonction hallucinatoire pure en raison de ses contradictions avec la logique, fonction fondamentale et condition essentielle de la vie en société. Mais sa force psychique agissante persiste dans le cadre des fonctions hautement socialisées de la perception-représen­tation et du souvenir. C'est seulement dans les cas où la personnalité se sépare de la communauté et se rapproche de la condition d'isolement, que les attaches s'arrachent : dans les rêves, par exemple, où le sujet cherche à dominer les autres, dans la terrible incertitude d'une mort lente dans le désert, où les pensées torturantes d'une destruction lente donnent naissance à une consolante fata morgana, et, finalement, dans la névrose et la psychose, tableaux morbi­des dépeignant en réalité la situation d'un homme solitaire, luttant pour son prestige. Avec une ferveur extatique ces individus se ruent ivres, dans le royaume de l'asocial, de l'irréel, et construisent des mondes nouveaux dans lesquels l'hallucination prend toute sa valeur, ceux de la logique n'en ayant plus aucune. En règle générale, le sens de la communauté demeure pourtant assez vif pour que l'hallucination soit ressentie comme irréelle. Ceci vaut aussi bien pour le rêve que pour la névrose.

Un de mes malades qui avait perdu la vue par atrophie tabétique du nerf optique, souffrait continuellement d'hallucinations qui, (il s'en plaignait amè­rement), le torturaient sans cesse. L'affirmation courante, d'après laquelle l'état d'irritation du nerf optique, propre à cette maladie, conduit à des excitations soumises à une réinterprétation et rationalisation, esquive notre problème. Nous admettons, sans doute, les excitations dans la sphère visuelle. La réinter­prétation bizarre en contenu d'un type défini, dont l'élément commun apparaît toujours sous la forme d'une souffrance pour le malade, nous oblige à l'affirmation d'une tendance agissant uniformément, dans le but de s'appro­prier et d'utiliser ces excitations. De cette manière nous parvenons à l'explica­tion de leur nature psychique. Jusqu'à présent, la recherche s'occupant du problème de la nature des hallucinations répondait par une tautologie sans valeur : les hallucinations sont des excitations dans la sphère visuelle. Nous, par contre, partant de l'affirmation qu'il est impossible de donner un nom ou de reconnaître la nature dernière de bien des faits fondamentaux concernant la vie et la nature, le fait objectif de la vie elle-même, de l'assimilation organi­que, de l'électricité, nous considérons l'hallucination comme une expression d'une fonction psychique, en opposition avec le contenu vrai et logiquement déterminé de la société, préfigurée également dans l'aperception et le souvenir, dont la compréhension nous reste, jusqu'à un certain degré, cachée. Notre examen nous apprend donc que la victime d'une hallucination s'est rejetée hors du domaine du sens commun. Fuyant la logique et étouffant le sens de la vérité, l'halluciné s'est mis à lutter pour un but différent de celui qui nous est coutumier.

Le but, en pareil cas, ne peut être facilement déduit de l'hallucination. Comme chaque phénomène psychique, extrait de son contexte, il a de multi­ples significations. La vraie signification de l'hallucination, son sens, le «  où » et le «  pourquoi » (ce sont les questions fondamentales posées par la psychologie individuelle comparée) peuvent seulement être donnés lorsqu'on connaît l'individu dans sa totalité et lorsque sa personnalité a été comprise. Car nous considérons l'hallucination comme l'expression d'une personnalité se trouvant dans une situation particulière.

Dans notre cas la fonction visuelle était perdue, la capacité hallucinatoire, par contre, intensifiée. Le malade se plaint sans cesse au sujet de «  percep­tions » qui ne nous ont pas toujours paru angoissantes ; par exemple quand il voyait des couleurs, ou des arbres, ou le soleil le poursuivant dans la pièce. Nous devons attirer l'attention sur le fait que cet homme avait lui-même tourmenté les gens toute sa vie et tyrannisé toute sa famille. Il ressortait de l'histoire de sa jeunesse que cet homme voyait son importance affirmée en imposant le ton, en forçant tout son cercle familial à s'occuper continuelle­ment de lui. Depuis sa cécité il ne pouvait plus, comme autrefois, obtenir cette supériorité grâce à son activité professionnelle, ou la surveillance de sa maison, mais il y parvenait encore en invoquant continuellement d'atroces hallucinations. Il avait simplement modifié sa tactique. Comme son sommeil était extrêmement irrégulier, son désir de dominer se manifestait également la nuit. À partir des excitations émanant de sa sphère visuelle, il construisait une hallucination complémentaire qui lui permettait de s'attacher sa femme d'une manière absolue. Il voyait (dans son hallucination) des vagabonds l'enlever et la maltraiter. Dans une crise de cruauté, sans doute aussi pour se venger de la perte de sa vue, il réveillait constamment sa femme pour se convaincre - disait-il - de la fausseté de ses hallucinations, en même temps pour empêcher l'épouse torturée de s'écarter de lui.

Comme pour le cas de ce malade ayant apparemment perdu toute puis­sance et réaffirmant, au travers d'une profonde préoccupation et grâce à l'intensification de la capacité hallucinatoire, son appétit de domination, l'expérience m'a montré bon nombre d'hallucinés dont le mal provenait de tendances semblables. L'exemple suivant représente un cas intéressant, très instructif dans sa structure, que j'ai observé par la suite. Un homme de bonne famille, de bonne éducation, mais vaniteux, mesquin et refusant de faire face à la vie, avait complètement échoué dans sa profession. Trop faible pour parer par lui-même à la catastrophe menaçante ou pour la supporter malgré tout, il se mit à boire. Plusieurs attaques de delirium tremens accompagnées d'halluci­nations, l'amenèrent à l'hôpital et le libérèrent de la nécessité d'accomplir une tâche quelconque. Pareil penchant pour l'alcool est fréquent et peut se com­prendre - exactement comme se comprennent l'indolence, le crime, la névrose, la psychose et le suicide ; il représente à la fois la fuite des êtres faibles, instables et ambitieux en face de la défaite prévisible et leur révolte contre les exigences de la société. À sa sortie de l'hôpital il fut complètement guéri de son alcoolisme et devint abstinent parfait. Son histoire cependant connue, sa famille refusant de s'intéresser à lui, il ne lui restait rien d'autre à faire que de gagner sa vie avec des travaux de terrassement, assez mal payés. Peu après, les hallucinations commencèrent et le perturbèrent dans son travail. Il voyait à maintes reprises un homme qu'il ne connaissait pas et qui le dégoûtait de son travail en faisant des grimaces moqueuses. Il ne croyait pas à la réalité de cette apparition. Soit dit en passant, il connaissait la signification et la nature des hallucinations depuis la période de son alcoolisme. Un jour, afin de se libérer du doute qui le tourmentait, il jeta un marteau dans la direction de cette forme. La forme sauta de côté prestement et lui administra en retour une bonne correction.

Cette réaction frappante suggère naturellement la pensée que notre malade était parfois capable de prendre un homme véritable pour une hallucination, exactement comme c'est décrit dans un passage du livre de Dostoïevski : Le double.

Ce cas nous apprend aussi autre chose. Ce n'est pas toujours suffisant de faire d'une personne un abstinent total. Il faut qu'il soit transformé en un autre homme, sinon il deviendra victime de quelque autre sorte d'évasion, telle que, dans cet exemple, l'hallucination et ses conséquences perturbantes semblent l'être. Dans le premier cas, la situation du malade empêchait qu'on le retirât de la sphère familiale, dont la réputation eût souffert, comme, dans le second cas, la crainte d'être vaincu dans la vie ; en d'autres termes, le même souci de sa réputation, la même politique de prestige, le conduisait à se dire malade et à se réfugier dans un hôpital. C'est seulement de cette façon que l'on peut com­prendre le cas précédent, où l'hallucination, comme l'était auparavant l'alcoo­lisme, était destinée à fournir la consolation et l'excuse pour la disparition des espoirs égoïstes et ambitieux. Pour sauver cet homme, il fallait le libérer de son isolement et le réintégrer au milieu de la communauté.

Nous voyous ici comment, vraisemblablement, l'alcoolisme avec ses effets hallucinatoires sert à la fois de matériau et de terrain pour le développement futur des hallucinations. Si ce stade alcoolique n'avait pas préalablement existé, une névrose aurait sûrement fait son apparition.

Notre troisième cas date d'une période faisant suite à la guerre et se rapporte à un homme qui, après les épreuves inhumaines et terrifiantes qu'en­traîne la guerre, fut atteint d'une grande irritabilité, avec fugues, crises d'anxiété et hallucinations. Il fut, à cette époque, sous observation médicale, en relation avec sa demande de pension d'invalidité à laquelle il croyait avoir absolument droit en raison de sa diminution d'aptitude à gagner sa vie. Il se plaignait que fréquemment, spécialement quand il marchait seul, il apercevait une forme qui le suivait et lui causait une grande frayeur. Tous ces phéno­mènes, liés à une absence de mémoire très marquée, l'avaient mis dans l'impossibilité d'accomplir aussi bien son travail qu'auparavant.

La plainte concernant la réduction de la capacité de travail, la perte des aptitudes antérieures se rencontrent souvent après la guerre, chez des sujets qui y ont pris part. On ne peut nier que beaucoup de gens ont actuellement perdu une grande partie de leur capacité de travail, à la suite de tant d'années d'inactivité. Un certain nombre de ces capacités perdues auraient cependant pu être récupérées. Nous ne trouvons, néanmoins, pas toujours les moyens de récupérer les aptitudes perdues. Chez certains on ne retrouve pas les efforts qui permettraient pareille récupération. Dans certains cas, c'est à noter, on a vraiment abandonné cet espoir à un degré absolument contraire au bon sens. Dès que nous connaissons leur anamnèse, tous ces individus se dévoilent être des névrosés anciens, ayant toujours reculé devant des décisions à prendre et qui maintenant, quand ils se trouvent en face d'épreuves nouvelles, retombent dans une angoisse nerveuse, comme autrefois. Leur «  attitude hésitante » est largement accrue par le leurre d'un certificat de maladie et par la recherche passionnée d'un privilège, leur évitant à la fois la nécessité d'épreuves futures et la dépense de tout effort. Ils considèrent ce certificat d'invalidité comme une marque de tendresse et une faveur, la confirmation de la justesse de leur cause et de l'injustice du monde. La valeur monétaire ne leur semble que d'un intérêt apparent, simplement la reconnaissance par la société de l'étendue de leur souffrance. Les manifestations névrotiques doivent s'élever jusqu'à mon­trer d'une manière évidente l'inaptitude du malade à travailler.

L'anamnèse les préserve de toute suspicion de simulation. Souvent, c'est leur seule certitude. Le malade, dans le cas qui nous occupe, avait toujours été seul. Il n'avait pas eu d'amis, pas d'affaires d'amour et avait avec sa mère vécu une vie retirée. Il avait, lui-même, rompu toute relation avec son unique frère. Ce fut la guerre qui le remit en contact avec un groupe social. Par lui-même, le groupe social n'aurait jamais réussi à le récupérer.

Un jour, une grenade éclata près de lui. Les manifestations de frayeur s'installèrent et l'hallucination mentionnée ci-dessus, qui peut aussi être interprétée comme de la peur. Sa maladie lui donnait la possibilité de s'écarter encore d'un groupe social qui lui déplaisait. Son attitude envers la société devint encore plus hostile. Sa révolte secrète s'exprimait nécessairement dans sa profession, qui, dans le sens le plus plein du mot, affirmait sa volonté de coopérer avec la société. Sevré plus encore qu'auparavant du désir de coopérer, il se considérait très vraisemblablement comme souffrant d'une réduction de sa capacité de travail. Son manque de mémoire indique plutôt son manque de concentration dans son travail.

La société, dont il avait toujours été l'ennemi (se disait-il), devait payer sa dernière attaque contre lui, sous forme d'une pension, exactement comme un conquérant reçoit un tribut. Quand il revint du front, il vida de sa valeur son processus normal de pensée et se réfugia dans une hallucination qui devait le sauver. Elle dura après la guerre jusqu'à ce qu'il ait reçu sa pension qui, pour lui, était un symbole de triomphe. Dans ce cas, comme dans les deux précé­dents, une guérison ne pouvait être atteinte que par une adaptation plus adéquate à la société. Une disparition des symptômes comme cela arrive par­fois, même sans traitement, quand surgit une situation moins tendue, ne représenterait qu'un succès apparent.