11. Les perversions sexuelles

J'espère que l'exposé simplement schématique des perversions 12 sexuelles ne décevra pas le lecteur ; d'autant mieux que la majorité de mes lecteurs s'est déjà familiarisée avec les conceptions fondamentales de la psychologie indi­viduelle, ce qui fait que l'exposé schématique des principes pourra être considéré comme un développement détaillé de la question. Il s'agit ici surtout de démontrer l'accord de nos conceptions avec la structure des perversions sexuelles. À notre époque cette question offre un sujet très discuté, car aujourd'hui le courant qui voudrait ramener les perversions sexuelles à des facteurs héréditaires est particulièrement fort. Ceci est si important qu'il ne faut pas laisser échapper ce point de vue ; d'après notre conception il s'agit de produits artificiels qui se sont immiscés dans l'éducation sans que l'intéressé s'en rende compte. On voit là la grande contradiction qui nous oppose aux autres auteurs et nos difficultés ne se trouvent pas amoindries du fait que d'autres, comme par exemple Kraepelin, soulignent une conception identique.

Pour éclaircir notre position vis-à-vis des autres, je voudrais relater un cas, qui n'a rien à faire avec des perversions sexuelles, mais qui doit servir comme exemple de mon point de vue sur la conception psychologique. Il s'agit d'une femme qui est heureuse en ménage et a deux enfants. Elle vit depuis six ans en conflit avec son entourage. Il s'agit du problème suivant : Elle soutient qu'une vieille amie (quelle connaissait et admirait pour ses qualités depuis son enfance) s'est révélée depuis six ans comme une femme autoritaire, avec un penchant à créer sans arrêt des tourments aux autres. Elle-même en souffre au plus haut degré et elle apporte à l'appui de cette assertion un faisceau de preuves, qui sont niées par les autres. Elle soutient : « Il se pourrait que dans certains cas je sois allée trop loin, mais au fond j'ai raison. Il y a six ans, cette amie a fait des réflexions désobligeantes sur une autre amie qui se trouvait absente, alors qu'en sa présence elle joue toujours l'aimable. » Aussi notre malade craint-elle que son amie puisse faire sur elle des réflexions sembla­bles. Elle apporte une autre preuve : l'amie disait : « Le chien est obéissant mais bête. » Ce disant elle jetait sur notre malade un regard qui voulait dire : « comme toi ». L'entourage de la malade était outré de l'interprétation donnée par elle de cette phrase, à laquelle il n'attribuait d'ailleurs pas d'importance, et défendait fermement l'accusée.

Vis-à-vis des autres cette femme accusée se montrait sous son meilleur jour. Pour renforcer son argument la malade disait : « Regardez comme elle traite son chien. Elle le torture et lui fait exécuter des tours d'adresse que le chien a beaucoup de mal à réaliser. » L'entourage répliquait : « Ce n'est qu'un chien et on ne peut pas le considérer de la même façon qu'un être humain ; vis-à-vis des gens elle est toujours bienveillante. » Les enfants de ma malade tenaient beaucoup à cette amie et s'opposaient à la conception de leur mère ; de même le mari. La malade trouvait toujours de nouvelles preuves du caractère despotique de son amie, particulièrement agressive vis-à-vis d'elle. Je n'hésitais pas à exprimer à la malade mon impression qu'elle avait raison. Elle fut enchantée. Des événements ultérieurs plaidèrent en faveur du carac­tère despotique de la femme et finalement mon impression fut partagée par le mari. On vit en définitive que la pauvre femme avait certes raison, mais qu'elle faisait un mauvais usage de sa perspicacité. Au lieu de comprendre que nous avons tous une tendance plus ou moins déguisée à dénigrer les autres et qu'il faut bien pardonner quelque chose aux gens, elle devint une ennemie farouche de cette femme, trouva à critiquer tout ce qu'elle faisait et son humeur en souffrit. Elle avait un épiderme plus sensible, elle pouvait mieux deviner ce qui se passait dans le for intérieur de son amie, sans pourtant se montrer compréhensive.

Voici ce que je veux dire par cet exemple : C'est souvent la chose la plus fâcheuse du monde que d'avoir raison. Ceci paraît surprenant à énoncer, mais chacun a pu apprendre à ses propres dépens que, le bon droit étant de son côté, il n'en était résulté rien de bon. Pensez seulement à ce qui aurait pu arriver si cette femme était tombée entre les mains de quelqu'un qui ne l'aurait pas comprise : il aurait parlé de manie de persécution, d'idées paranoïdes et l'aurait traitée de façon telle que son état se serait aggravé de plus en plus. Il est difficile de renoncer à son point de vue lorsqu'on a raison. Dans cette situation se trouvent tous les chercheurs qui sont convaincus d'avoir raison et dont les vues sont discutées. Il ne faut pas nous étonner si notre conception aussi a donné lieu à de fortes controverses. Il faut nous méfier d'avoir unique­ment raison et de faire un mauvais usage de cette certitude. Ne nous laissons pas irriter par le fait que beaucoup d'auteurs contestent notre conception. En matière de science, il faut avoir une patience extraordinaire. Si aujourd'hui prédomine l'idée héréditaire en ce qui concerne les perversions sexuelles, qu'il s'agisse de conception héréditaire pure et simple, qui parle d'un troisième sexe, ou de celle prétendant que le sexe opposé nous est transmis héréditaire­ment dès la naissance, ou de celle qui soutient que des facteurs innés se développent et qu'il n'y a donc rien à faire contre eux, ou qu'on parle de com­posantes héréditaires, aucun de ces facteurs ne peut nous décider à abandonner notre thèse. Il apparaît que les adeptes de la théorie organique s'en tirent particulièrement mal en ce qui concerne les recherches de modifications et d'anomalies organiques.

En ce qui concerne l'homosexualité, je voudrais mentionner une publica­tion parue en 1932 et qui a trait au problème soulevé en 1927, lorsque Laqueur découvrit qu'on trouvait des hormones du sexe opposé dans les urines de tous les humains. Celui qui n'est pas très versé en matière de psy­chologie individuelle sera surpris par ce fait. Il pourrait supposer que si des perversions se développent, elle résultent d'une bisexualité naturelle. Les recherches de Bran sur neuf homosexuels ont démontré qu'on trouvait chez eux les mêmes hormones que chez les non-homosexuels. Ceci est un pas en avant dans notre sens. L'homosexualité ne dépend pas des hormones.

Je voudrais proposer un schéma d'après lequel peuvent être classées toutes les écoles psychologiques. Il existe les psychologies de la possession qui se préoccupent d'établir ce qu'un être humain apporte avec lui sur cette terre, ce qu'il possède, et qui de cette possession veulent déduire tout son psychisme. Du point de vue du sens commun ceci est une affaire fâcheuse. D'une façon générale on n'a pas tendance dans la vie à tirer

toutes les conclusions de la possession mais à examiner l'usage que chacun fait de ce qui lui appartient. Nous sommes beaucoup plus intéressés par l'usage que par la possession. Si quelqu'un possède une épée, il n'est pas dit qu'il en fera un usage approprié ; il peut la jeter, il peut frapper avec, il peut l'aiguiser, etc. C'est l'emploi qu'on en fait qui nous intéresse. Voici pourquoi je dirai : il y a d'autres directions en psychologie qu'il faudra consi­dérer comme psychologie d'usage. La psychologie individuelle qui, pour comprendre un individu, observe l'attitude en face des problèmes de la vie, tient compte de l'usage. Pour des sujets qui raisonnent normalement, il est inutile que j'ajoute que personne ne peut faire un usage qui dépasse ses facultés et qu'il restera toujours dans le cadre des facultés humaines, sur la portée desquelles nous ne pouvons rien avancer de définitif. Il est regrettable, et cela témoigne de l'entrée triomphale des ignorants dans le domaine de la psychologie, qu'il faille encore énoncer une vérité de La Palice.

En ce qui concerne l'usage des aptitudes humaines il faut dire : ce fut vraiment le pas le plus important que la psychologie individuelle ait fait lors­qu'elle déclara que dans la vie psychique d'un individu la loi dynamique est le facteur décisif qui intervient pour déterminer sa personnalité. Bien qu'il fût nécessaire de laisser figer le mouvement pour le voir en tant que forme, nous avons toujours tout considéré comme étant en état de mouvement et nous avons trouvé qu'il faut que ce soit ainsi pour arriver à résoudre nos problèmes et à triompher de nos difficultés. Là on ne peut pas dire qu'il y ait contra­diction avec le principe de la libido ; car même la recherche de la jouissance constitue un effort pour triompher d'un sentiment de peine ou d'insatisfaction. C'est à la lumière de cette théorie, si celle-ci est exacte, qu'il faudra considérer les perversions sexuelles. Aussi faut-il éclairer le champ où l'activité se donne libre cours ainsi que l'exige la psychologie individuelle. Je voudrais insister sur le fait que si de cette façon nous arrivons à des formules, à des concep­tions fondamentales de la structure des perversions, nous avons encore beaucoup à faire pour comprendre chaque cas individuel. Chaque cas d'espèce représente quelque chose d'original, quelque chose qui ne se répète jamais. Si par exemple nous nous mettons à traiter un cas, les locutions courantes sont à rejeter. Il résulte de la conception de la psychologie d'usage qui est la nôtre, que l'individu isolé de son ambiance sociale normale ne peut rien nous révéler de ce qui lui est particulier. Nous ne pouvons avancer quelque chose sur sa particularité, que lorsque nous le soumettons à une épreuve et que nous obser­vons l'usage qu'il fait de ses facultés. Dans ce sens la psychologie individuelle se rapproche de la psychologie expérimentale, qui, elle, est beaucoup plus restreinte, puisque dans notre cas c'est la vie elle-même qui crée les expé­riences. Les facteurs exogènes qui jouent un rôle dans chaque cas individuel que nous avons à étudier, sont pour notre conception de la plus grande impor­tance. Nous devons nous habituer à comprendre quel rapport caractérise justement cet individu unique en face du problème qu'il affronte. Nous devons considérer les deux côtés et apprendre de quelle manière cet individu se conduit vis-à-vis du problème extérieur. Nous cherchons comment il essaye de venir à bout de son problème. L'allure, la loi dynamique de l'individu en face d'un problème toujours social, est le champ d'observation de la psycho­logie individuelle. Nous nous trouvons ici en face d'innombrables variantes et nuances. On ne peut se reconnaître dans cette extraordinaire diversité que si provisoirement on accepte le typique avec la conscience nette que ce que nous acceptons comme typique montrera toujours des variantes, qu'il faudra ulté­rieurement spécifier. La compréhension de ce qui est typique ne fait qu'éclair­cir le champ des recherches et à ce moment commence le pénible travail de faire ressortir l'individuel. Il faut pour cela un épiderme sensible, que l'on peut acquérir. En outre il faut bien comprendre la difficulté subjective ressentie par l'individu et la force du problème présent dans chaque cas, ce qui ne peut réussir que si l'on possède suffisamment d'expérience sociale et une aptitude d'identification très poussée du style de vie de l'individu, style correctement interprété dans l'ensemble de son individualité. Dans cette loi dynamique que nous apercevons, nous pouvons distinguer quatre formes typiques que j'ai décrites dans mes deux derniers travaux de la Zeitschrift für Individualp­sychologie (voir Adler, X. Jahrgang der Zeitschrift für Individualpsychologie, Verlag Hirzel, Leipzig).

Mises à part d'autres formes dynamiques en face des problèmes de la vie amoureuse, nous trouvons dans les perversions sexuelles d'une façon frap­pante le « front d'attaque rétréci ». Il apparaît avec évidence que ce front d'attaque ne dispose pas d'une étendue normale, qu'il est réduit d'une façon extraordinaire, que seule une partie du problème sera résolue, comme par exemple en cas de fétichisme. Il est important également de comprendre que toutes ces formes dynamiques ont pour but de compenser par une voie anormale des sentiments d'infériorité. Si nous considérons le dynamisme en lui donnant le sens d'usage qu'un sujet fait de ses aptitudes, dynamisme vers lequel il est orienté par sa conception de la vie, par le sens qu'il attribue à la vie sans bien s'en rendre compte, sans l'avoir formulé par des mots ou des concepts, si donc nous partons de ce point de vue, nous pouvons deviner quel but de supériorité il doit poursuivre, quelle satisfaction aussi il poursuit, satisfaction qui lui apparaît comme un triomphe, alors même qu'il montre son impuissance à se consacrer entièrement à la solution du problème de l'amour, qu'il se maintient à une certaine distance ou qu'il hésite à l'aborder en gaspil­lant son temps. On pourrait à cette occasion se référer à l'exemple de Fabius Maximus Cunctator qui gagna une bataille parce qu'il avait hésité longtemps. Cela ne fait que montrer une fois de plus qu'il ne faut pas se tenir une règle d'une façon rigide. Ce but de la supériorité se manifeste aussi dans les névro­ses sexuelles (frigidité, éjaculation précoce, etc.). Le problème est abordé mais seulement de loin, effleuré, d'une façon hésitante, qui exclut la coopé­ration, ce qui n'amène pas la solution du problème. Dans cette forme dynami­que, nous trouvons aussi la tendance à l'exclusion, qui perce au plus haut degré dans l'homosexualité pure. Elle se manifeste aussi dans d'autres formes comme dans le fétichisme et le sadisme. Dans ce dernier cas nous nous trouvons devant une forte agressivité, qui ne mène pas à la solution du problè­me, et nous pouvons observer une forme particulière d'hésitation, d'ex­clusion, dans laquelle une excitation sexuelle violente aboutit à l'oppression du partenaire, un assaut impétueux, qui donne lieu à une solution défectueuse, c'est-à-dire unilatérale du problème. Il en est de même du masochisme où le but de la supériorité doit être compris de deux façons. Il est clair que le masochiste impose ses ordres à son partenaire et que malgré son sentiment de faiblesse il se considère comme maître du partenaire. En même temps il exclut la possibilité de défaite sur son « front d'attaque » normal. C'est par ce subterfuge qu'il arrive à la compensation de sa tension anxieuse.

Si nous considérons la position individuelle du sujet, nous trouvons le fait suivant : si quelqu'un adopte une ligne dynamique définie, il est évident qu'il exclut les autres formes de solution du problème. Cette exclusion n'est pas purement arbitraire, elle est le résultat d'un entraînement au même titre que le mécanisme dynamique qui lui a donné lieu. Il n'y a pas de perversions sexuelles sans entraînement, mais cela ne peut être aperçu que par celui qui observe le mouvement. Il faudra encore mettre en évidence un deuxième point de vue. Le mécanisme dynamique normal serait celui qui s'attaque à un pro­blème pour le résoudre dans sa totalité. Or nous ne trouvons pas du tout de préparation à cela lorsque nous observons le mouvement antérieur de l'indi­vidu pervers. Lorsque nous remontons à la première enfance de l'individu, nous trouvons qu'à cette époque, sous le stimulus d'influences extérieures, a été créé un prototype, à partir d'aptitudes et de possibilités innées. Mais nous ne pouvons pas savoir d'avance ce que l'enfant fera de toutes ces influences et de toutes les impressions recueillies par ses organes (voir Holub, DieLehre von der Organminderwertigkeit, Hirzel, Leipzig). Ici l'enfant travaille dans le domaine de la liberté avec sa propre force créatrice. On trouve des proba­bilités en grande abondance, je me suis toujours efforcé de les souligner et en même temps de lier leur causalité. Il n'est pas vrai qu'un enfant né avec une faiblesse du système endocrinien, doive nécessairement devenir un névrosé, mais il existe une certaine probabilité que d'une façon générale certaines expériences de la vie se manifesteront dans une direction semblable, si des influences éducatives appropriées ne se manifestent pas en faveur d'un contact affectif avec la société. Les influences du milieu ne sont pas plus de nature à nous permettre de prédire ce que l'enfant en fera. Il existe là d'innombrables possibilités dans le domaine du libre-choix et de l'erreur. Chacun se donne une formation quelque peu erronée, étant donné que personne n'est en posses­sion de la vérité absolue. Il est évident que pour devenir un sujet approxima­tivement normal, le prototype doit être pourvu d'une certaine inclination à la collaboration. Tout le développement d'un sujet dépend de sa faculté plus ou moins grande de prendre contact avec les autres dans ses troisième, quatrième, cinquième années. À cette époque déjà se révèle le degré de son aptitude à se joindre aux autres. Si on examine les échecs en tenant compte de cette considération, on verra que toutes les formes dynamiques erronées peuvent s'expliquer par une insuffisance de cette aptitude. Plus encore : étant donné sa particularité, l'intéressé est obligé de protester contre toute autre forme dynamique à laquelle il n'est pas préparé. Nous devons nous montrer tolérant dans le jugement de ces gens, étant donné qu'ils n'ont pas appris à développer en eux un degré suffisant d'intérêt social. Celui qui a compris ce fait com­prendra aussi que le problème de l'amour est un problème social, qui ne pourra pas être résolu par celui qui montre peu d'intérêt pour son partenaire, et qui ne porte pas en lui le sentiment qu'il participe à l'évolution de l'humanité. Il présentera une forme dynamique autre que celle d'un sujet convenablement préparé à la solution du problème de l'amour. Aussi pouvons-nous constater chez tous les pervers qu'ils ne sont pas devenus des partenaires dans le sens social du mot.

Nous pouvons aussi trouver les sources d'erreur qui nous font comprendre pourquoi l'enfant d'une façon préjudiciable s'est maintenu dans son manque d'aptitude sociale. Le phénomène de la vie sociale qui donne lieu au plus haut degré à cette insuffisance est le fait de trop gâter les enfants. Les enfants gâtés ne trouvent de contact qu'avec les personnes qui les gâtent et ils sont par conséquent obligés d'exclure toutes les autres personnes. À chaque cas particulier de perversion correspondcnt encore d'autres influences qu'il faudra noter. On peut dire : sous le poids de tel ou tel événement, l'enfant a ici façonné sa loi dynamique de telle manière qu'il a réalisé la question de ses relations avec le sexe opposé de cette façon particulière. Chez tous les pervers la loi dynamique apparaît non seulement en face du problème de l'amour, mais en face de toutes les épreuves pour lesquelles ils ne sont pas préparés. Voilà pourquoi nous trouvons chez les pervers sexuels tous les traits de caractère de la névrose, à savoir l'hypersensibilité, l'impatience, la tendance aux crises affectives, l'avidité, comme aussi tous les pervers se justifient en disant qu'ils agissent comme par contrainte. C'est un certain besoin ardent de possession qui les conduit à la réalisation du plan qui leur est imposé par leur particularité, ce qui explique qu'on peut trouver une protestation si violente contre toute autre forme et que parfois le partenaire est exposé à certains dangers (sadisme et meurtre sadique).

Je voudrais démontrer comment on peut déceler l'entraînement à une certaine forme de perversion sexuelle et cette observation nous montrera que certaines perversions peuvent être créées par un tel entraînement. Il ne faut pas chercher l'entraînement seulement dans le domaine matériel, il faut comprendre que cet entraînement peut aussi être réalisé par les idées et par les rêves. C'est là un puissant argument de la psychologie individuelle, parce que beaucoup d'auteurs croient qu'un rêve pervers est une preuve de l'homo­sexualité innée. Alors que nous avons pu établir, d'après notre conception des mécanismes du rêve, que ce rêve homosexuel fait partie de l'entraînement, tout comme il contribue aussi à développer l'intérêt pour le même sexe et à exclure l'intérêt pour le sexe opposé. Je voudrais démontrer cet entraînement à l'aide d'un cas observé à un âge où il ne peut pas encore être question de perversion sexuelle. Je présente deux rêves pour montrer qu'on peut aussi trouver dans les rêves la loi dynamique. Lorsqu'on connaît suffisamment la psychologie individuelle, on n'hésitera pas à chercher toute la forme vitale dans chaque petit fragment de la vie. Mais nous devons trouver toute l'infra­structure de la forme vitale dans le contenu du rêve et pas seulement dans les idées du rêve, qui pourtant sont particulièrement explicites si elles sont bien comprises et correctement reliées au style de vie. Celles-ci nous aident à comprendre l'attitude de l'individu en face du problème qui se présente, attitude qui lui est imposée par son style de vie rigide. Je ferai remarquer que nous procédons ici à un vrai travail de détective. Nous ne disposons pas de tout le matériel qui nous serait nécessaire pour notre problème, et nous devons exercer au maximum notre sagacité, notre faculté de divination pour arriver à établir l'unité de l'individu.

Premier rêve : « Je me transporte dans le temps de la guerre future. Tous les hommes, même tous les garçons au-dessus de dix ans, sont mobilisés... ».

Cette première phrase permet au psychologue individuel de conclure qu'il s'agit d'un enfant dont l'attention est concentrée sur les dangers de la vie, sur la brutalité des autres.

« ... Il arrive qu'un soir en me réveillant je constate que je me trouve dans un lit d'hôpital ; à côté du lit sont assis mes parents ».

À ce choix de représentation des choses on reconnaît l'enfant gâté.

« Je leur demande ce qui se passe. Ils répondent que c'est la guerre. Ils voudraient que la guerre ne me menace pas et dans ce but ils m'ont fait opérer pour que je devienne une fille. »

D'après cela on peut voir à quel point les parents étaient préoccupés à son sujet. Cela signifie : lorsque je suis en danger, je m'accroche à mes parents. Ceci est la forme d'expression enfant gâté. Nous n'avancerons dans nos inter­prétations que dans la mesure où nous pouvons le faire sans restriction. Nous avons le devoir d'être aussi sceptique que possible dans notre travail. Ici apparaît le problème du changement des sexes. Sans tenir compte d'expé­riences scientifiques qui sont encore douteuses, il faut dire que la transfor­mation d'un garçon en fille correspond à une conception de profane. Dans ce rêve nous découvrons une certaine incertitude en face de la vie sexuelle, qui nous montre que le rêveur n'est pas tout à fait sûr de la conviction de son rôle sexuel. Beaucoup seront surpris lorsqu'ils apprendront qu'il s'agit d'un garçon de douze ans. Nous pourrons constater comment il est arrivé à cette concep­tion. La vie lui paraît inacceptable lorsqu'elle pose des problèmes comme celui de la guerre ; il proteste contre cela.

« Les filles ne vont pas à la guerre. Si je devais être mobilisé je ne risque­rais pas de perdre mon sexe par un projectile, étant donné que je n'en ai pas comme les autres garçons. »

Pendant la guerre on pourrait perdre son sexe. Un argument peu convain­cant en faveur de la castration et encore moins pour donner à son sentiment social l'expression d'une opposition à la guerre.

« Je rentrai chez moi, mais comme par miracle la guerre était finie. »

Donc l'opération était superflue. Que fera-t-il maintenant ?

« Peut-être n'est-il pas nécessaire que je me conduise comme une jeune fille, peut-être n'y aura-t-il pas de guerre. »

Comme on le voit, il ne renonce pas complètement à son rôle de garçon. Il faut retenir ceci dans sa loi dynamique. Il essaye d'avancer un petit bout de chemin sur la voie masculine.

« À la maison je devins très triste et je pleurai beaucoup. »

Les enfants qui pleurent beaucoup sont des enfants gâtés.

« Lorsque mes parents me demandaient pourquoi je pleurais, je disais : j'ai peur de souffrir plus tard des douleurs de l'accouchement, étant donné que j'appartiens au sexe féminin. »

Ainsi le rôle féminin ne lui convient pas non plus. Nous étions sur le bon chemin lorsque nous supposions que le but de ce jeune homme était d'éviter toute situation pénible. J'ai trouvé en ce qui concerne les pervers sexuels que ce sont des enfants gâtés souvent maintenus dans l'incertitude de leur sexe, et qui présentent, outre celui de s'affirmer, un grand désir de réussite immédiate et de supériorité personnelle. Dans ces conditions, il peut arriver que l'enfant ne sache pas s'il est garçon ou fille. Que doit-il faire ? Il n'y a d'espoir pour lui ni en tant que fille, ni en tant que garçon.

« Le jour suivant je me rends à notre réunion car j'appartiens en réalité à une organisation de scoutisme. »

Nous pouvons déjà nous représenter comment il s'y conduira.

« Je rêvais que dans notre organisation il y avait une seule jeune fille, elle était séparée des garçons. »

Recherche de la séparation des sexes.

« Les garçons m'appelaient vers eux. Je disais que j'étais une fille et je m'approchais de l'unique fille. Ceci nie paraissait si étrange de ne plus être un garçon et je réfléchissais comment je devais me conduire en tant que fille. »

Soudain se pose la question : Comment devrais-je me conduire en tant que fille ?

Ceci est l'entraînement. Seul celui qui a observé l'entraînement dans toutes les perversions sexuelles, comment il est produit de force par l'exclusion de la norme, pourra comprendre que les perversions sexuelles sont un produit artificiel que chacun crée lui-même, auquel chacun est incité par sa consti­tution psychique, qu'il s'est donnée lui-même, occasionnellement entraîné par sa constitution physique héréditaire qui lui facilite le changement d'orien­tation.

« Pendant que je réfléchissais je fus dérangé par un bruit . je me réveillai et me rendis compte que je m'étais tapé la tête contre le mur. »

Le rêveur a souvent l'attitude qui correspond à sa loi dynamique (voir Adler « Schlafstellungen », in Praxis und Theorie der Individualpsychologie). Se taper la tête contre le mur est une expression courante, son comportement nous la rappelle.

« Le rêve m'a laissé une telle impression... ».

L'intention du rêve est de laisser une impression.

« ... qu'à l'école encore j'hésitais pour savoir si j'étais garçon ou fille. Pendant la récréation je dus aller au water pour regarder si je n'étais pas après tout une fille. »

Deuxième rêve :

« Je rêvais que je rencontrais l'unique fille de notre classe, la même fille dont j'ai rêvé avant. Elle voulait se promener avec moi. Je lui répondis : je me promène uniquement avec des garçons. Elle dit : moi aussi je suis un garçon. Comme ceci ne me paraissait pas vrai, je demandai qu'elle me le prouve.

Alors elle me montra qu'elle avait un sexe comme les garçons. Je lui demandai comment ceci était possible. Elle me raconta qu'elle avait été opé­rée. Comme il était plus facile pour un garçon d'être transformé en fille, l'inverse étant plus difficile, puisqu'il faut ajouter quelque chose, elle s'était cousu un sexe masculin en caoutchouc. C'est là que notre discussion fut interrompue par un sonore « debout ». Mes parents venaient de me réveiller. Je ne pus que difficilement obtenir l'autorisation de rester cinq minutes au lit, mais comme je ne suis pas sorcier, je ne pus faire revenir le rêve. »

On trouvera chez un certain type d'enfant gâté de l'intérêt pour les tours de prestidigitation ; la prestidigitation leur parait d'une importance primordiale, ils veulent tout obtenir sans travail et sans effort et la télépathie les préoccupe beaucoup.

Maintenant, nous allons entendre comment ce garçon essaye de s'expli­quer ce rêve :

« J'ai lu dans des récits de guerre que des parties génitales volaient en l'air, j'ai entendu dire que celui qui perd son sexe, en meurt. »

On voit l'importance que ce garçon attribue aux organes génitaux.

« Sur la manchette d'un journal, j'ai lu : deux employées de maison transformées en soldats en deux heures. »

Il s'agissait probablement d'une malformation des organes génitaux qui jusque-là était restée méconnue.

Pour finir, je voudrais émettre une idée qui place toutes les discussions concernant ce sujet sur une base plus simple. Il existe des hermaphrodites véritables chez lesquels il est effectivement difficile de discerner s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon. Libre à eux de faire de leur hermaphroditisme l'usage qui leur convient. Chez les pseudo-hermaphrodites, nous trouvons des malformations qui simulent une ressemblance avec le sexe opposé. Il est un fait que chaque homme porte en lui des traces du sexe opposé, comme aussi l'hormone sexuelle du sexe opposé se retrouve dans ses urines. Alors on arrive à l'idée qui paraît osée, que chaque être humain cache en lui un autre être identique. Il existe les formes les plus variées de l'indication de cette gémellité et le problème de la simultanéité de deux formes sexuelles dans l'être humain trouvera à l'avenir sa solution en même temps que le problème de la gémellité. Nous savons que chaque être humain est issu de produits masculin et féminin. Il n'est pas exclu que nous tombions, au moment des recherches sur les jumeaux, sur des problèmes qui nous permettront une meilleure compré­hension du problème de l'hermaphrodisme, qui est ébauché dans chaque être humain.

En ce qui concerne le traitement : on entend toujours dire qu'une perver­sion est incurable. La guérison n'est pas impossible, mais elle est difficile. La difficulté de la guérison s'explique par le fait qu'il s'agit d'êtres humains qui, durant toute leur vie, se sont entraînés dans le sens de la perversion, étant donné qu'ils ont une loi dynamique étriquée qui leur prescrit cette conduite. Ils sont obligés de suivre cette direction parce que depuis leur première enfance ils n'ont pas trouvé le contact qui leur permette de faire un usage juste de leur corps et de leur âme. Un usage juste n'est possible qu'à la condition d'avoir un sentiment social développé, constatation qui laisse paraître comme vraisemblable la guérison d'un grand nombre de pervers.


12   Voir Dreikurs, Seelische Impotenz, Leipzig, et Adler, Le problème de l'homosexualité, trad. franç. Payot, Paris (publié à la suite de La compensation psychique ... ).