13. Conditions défavorables au développement social chez l’enfant et moyens d’y remédier

À la recherche des situations qui prédisposent et engagent l'enfant à pren­dre une voie défectueuse, à rendre plus pénible et souvent même à empêcher le développement du sentiment social, on tombera toujours sur ces graves problèmes, de la plus haute importance, que j'ai déjà cités antérieurement : le problème de l'enfant gâté, celui de l'enfant délaissé et celui des infériorités organiques innées. L'influence de ces facteurs ne se différencie pas seulement en étendue et en degré, non plus qu'en durée, en ce qui concerne le début et la fin de leur efficacité, mais diffère surtout par l'excitation et les réactions pratiquement incalculables qu'elles provoquent chez l'enfant. L'attitude des enfants en face de ces facteurs ne dépend pas uniquement de « l'expérience et de l'erreur » (trial and error), mais beaucoup plus encore, et ceci de façon probante, de l'énergie de croissance de l'enfant, de sa puissance créatrice. En tant qu'élément du processus vital, le développement de cette puissance créa­trice est à peu près imprévisible dans notre civilisation, qui à la fois entrave et stimule l'enfant ; nous ne pouvons déduire le processus vital que d'après les résultats. Si l'on veut avancer par présomption, il faudra tenir compte de nom­breux facteurs, particularités familiales, lumière, air, saison, chaleur, bruits, contact avec des personnes plus ou moins favorables, climat, constitution du sol, alimentation, système endocrinien, musculature, rythme du développe­ment organique, état embryonnaire et beaucoup d'autres tels que assistance et soins des personnes environnantes. Dans ce cortège chaotique d'éléments, on aura tendance à supposer tantôt des facteurs stimulants, tantôt des facteurs préjudiciables. Nous allons nous contenter de souligner avec beaucoup de prudence les probabilités statistiques, sans nier la possibilité de résultats divergents. Beaucoup plus sûre est la voie de l'observation des événements, pour l'explication desquels il existe une grande variété de possibilités. La force créatrice qui se manifeste pourra être suffisamment reconnue d'après l'activité plus ou moins grande du corps et de l'esprit.

Mais on ne peut pas oublier que la tendance à la coopération est obliga­toire dès le premier jour. L'extraordinaire importance de la mère en ce qui concerne ce problème ressort clairement. Elle se trouve au seuil du dévelop­pement du sentiment social. L'héritage biologique du sentiment social humain est confié à ses soins. Dans des gestes futiles, à l'occasion du bain, dans tout ce qu'elle fait pour l'enfant et dans tout ce que l'enfant impuissant exige, elle peut renforcer ou gêner le contact. Ses rapports avec l'enfant, sa compré­hension et son habileté sont des moyens déterminants. Nous ne voulons pas oublier que même dans ce sens, le degré de l'évolution humaine peut réaliser le nivellement et que l'enfant lui-même peut forcer le contact, malgré les barrières existantes, par des cris et des attitudes récalcitrantes. Car dans la mère également agit et vit l'héritage biologique de l'amour maternel, une part invincible du sentiment social. Il peut être laissé en friche par des circons­tances défavorables, par des soucis exagérés, par des déceptions, par des maladies et des souffrances, par un manque frappant de sentiment social avec ses conséquences. Mais l'acquisition évolutionnaire de l'amour maternel est généralement si puissante chez les animaux et les êtres humains, qu'elle arrive facilement à surmonter l'instinct de nourriture et l'instinct sexuel. On peut accepter comme établi que l'importance du contact maternel dans le dévelop­pement du sentiment social humain, est de la plus grande importance. Le renoncement à ce tout-puissant levier du développement de l'humanité nous mènerait au plus grand embarras, car il ne nous serait pas possible de le remplacer par quelque chose d'à peu près satisfaisant, même sans tenir compte du fait que le sentiment du contact maternel, en tant que propriété indes­tructible de l'évolution, s'opposerait avec acharnement à sa destruction. Probablement devons-nous au sentiment du contact maternel la majeure partie du sentiment social de l'humanité et par là le fond essentiel de la civilisation humaine. Il faut avouer que de nos jours l'amour maternel ne suffit pas au besoin pressant de la société. Un avenir lointain devra davantage ajuster à l'idéal social l'usage de ce bien. Car souvent le contact entre la mère et l'enfant est trop faible, plus souvent encore trop fort. Dans le premier cas, l'enfant peut dès le début de son existence retirer de la vie une impression d'hostilité et par d'autres expériences de nature semblable donner à cette opinion la valeur d'une ligne de conduite pour sa vie.

Comme je l'ai souvent observé, un meilleur contact avec le père ou les grands-parents ne suffit pas à combler cette lacune. On peut observer d'une façon générale, que le meilleur contact d'un enfant avec son père dénonce un échec du côté de la mère, ce qui signifie presque toujours une seconde phase dans la vie d'un enfant, qui - à tort ou à raison - a été déçu par sa mère. On ne peut pas ramener à la sexualité le fait que souvent chez les filles on trouve un plus grand contact avec le père, chez les garçons un plus grand contact avec la mère. Ce fait doit être examiné d'après la constatation faite plus haut. A cette occasion on observera : que les pères se conduisent souvent délicatement vis-à-vis de leurs filles, comme ils le font habituellement vis-à-vis de jeunes filles et de femmes ; et que d'autre part garçons et filles aussi montrent dans une préparation pour leur vie future comme également dans leurs jeux (voir Groos,  Spiele der Kinder) cette préparation vis-à-vis de l'élément de leurs parents de sexe opposé. J'ai pu observer, mais seulement chez les enfants très gâtés, qu'à l'occasion l'instinct sexuel s'en mêle, quoique rarement de la façon exagérée que présente Freud. Ces enfants essayent de réaliser tout leur développement à l'intérieur de la famille, ou mieux encore en liaison étroite avec la personne qui les gâte, en excluant toutes les autres. Ce qui incombe à la mère au point de vue du développement évolutionnaire et social, c'est de faire de l'enfant aussitôt que possible un collaborateur, un partenaire qui aime aider et qui, là où ses forces ne suffisent pas, se laisse volontiers aider. On pourrait remplir des volumes sur l'enfant « bien tempéré ». Ici il faudra se contenter de souligner que l'enfant doit se sentir à la maison un membre de la famille avec des droits égaux aux autres, portant un intérêt croissant à son père, à ses frères et sœurs, bientôt aussi à toutes les personnes de son entou­rage. Ainsi, de bonne heure il cessera d'être un fardeau, pour devenir un collaborateur. Il se sentira bientôt à l'aise et il développera ce courage et cette confiance qui proviennent du contact qu'il a avec son entourage. Les diffi­cultés qu'il présente, par des anomalies voulues ou involontaires de ses fonctions, telles que énurésie, constipation, difficulté non motivée à absorber sa nourriture, seront considérées par lui ainsi que par son entourage comme un problème pouvant être résolu par lui-même. Ces phénomènes n'apparaîtront d'ailleurs jamais, si sa tendance à la coopération est suffisamment grande. Il en est de même des défauts qui consistent à sucer le pouce, à ronger les ongles, à mettre les doigts dans le nez et avaler de gros morceaux d'aliments. Ils n'apparaissent que si l'enfant refuse la collaboration, l'acceptation de la civilisation, et se révèlent presque exclusivement chez les enfants gâtés, qui ainsi veulent obliger l'entourage à fournir un travail supplémentaire. Ces défauts apparaissent en même temps qu'une désobéissance ouverte ou cachée, signes manifestes d'un sentiment social insuffisant. J'ai depuis longtemps souligné ces faits. Si Freud essaye aujourd'hui d'atténuer la pansexualité, base de sa théorie, c'est bien l'enseignement de la psychologie individuelle qui en est la principale cause. La conception beaucoup plus récente de Charlotte Bühler concernant un stade « normal » de désobéissance chez l'enfant devrait être ramenée à un équilibre avec nos conceptions. Il résulte de la structure psychique que je viens de décrire, que les défauts des enfants se présentent sous des traits tels que désobéissance, jalousie, égocentrisme, manque de sentiment social, ambition personnelle, sentiment de vengeance, etc. traits qui se manifestent plus ou moins. Ceci confirme notre conception du caractère en tant que ligne de conduite vers le but idéal de supériorité, reflet du style de vie et en tant qu'attitude sociale qui n'est pas innée, mais qui est façonnée par l'enfant en même temps que sa loi dynamique. Maintenir les joies probable­ment minimes qui résultent du fait de sucer son pouce, de retenir ses matières, de jouer avec ses organes génitaux, etc., phénomène déclenché probablement par une sensation plus forte mais passagère de chatouillement, ceci caractérise l'enfant gâté, qui ne peut se refuser aucun désir et aucune jouissance.

Un autre tournant dangereux dans le développement du sentiment social est constitué par la personnalité du père. La mère ne doit pas lui enlever l'occasion d'établir le contact avec l'enfant de façon aussi étroite que possible, comme cela arrive lorsque l'enfant est trop gâté par la mère ou que le senti­ment social est déficient, ou en cas d'aversion pour le père. On ne doit pas non plus le désigner à l'enfant comme un objet de menace ou un dispensateur de punitions, et il faut qu'il sacrifie à l'enfant suffisamment de temps et lui montre suffisamment d'affection pour ne pas être refoulé à l'arrière-plan par la mère. Je dois encore signaler comme particulièrement préjudiciable à l'enfant le fait que le père essaye d'évincer la mère par une trop grande tendresse. il ne doit pas non plus, pour corriger la tendresse excessive de la mère, imposer une discipline trop sévère, ce qui n'aboutit qu'à rapprocher davantage l'enfant de la mère, ou essayer d'imposer à l'enfant son autorité et ses principes ; attitude qui lui permettra peut-être d'obtenir la soumission, mais jamais l'esprit de collaboration et le sentiment social. C'est surtout le moment des repas qui dans notre époque si pressée apparaît d'une grande importance pour l'éduca­tion en vue de la vie commune ; là une atmosphère agréable est indispensable. Les remontrances concernant les bonnes manières doivent être aussi rares que possible ; on les obtiendra plus facilement en observant cette façon de faire. La critique, les crises de colère, la mauvaise humeur devraient être bannies à ces moments-là, de même que la lecture et les réflexions profondes. Ce mo­ment est aussi le moins favorable pour avancer des critiques sur des mauvais résultats à l'école ou sur d'autres défauts. Et il faut essayer de réaliser cette atmosphère sociale à tous les repas, principalement au début de la journée, au petit déjeuner. Il est indispensable et important de donner aux enfants la liberté absolue de parler et de poser des questions. Se moquer de l'enfant, rire, faire des remontrances, donner d'autres enfants en exemple, nuit au contact et peut déterminer une attitude renfermée, de la timidité ou un lourd sentiment d'infériorité. Il ne faut jamais montrer aux enfants leur petitesse, leur manque de savoir et de pouvoir, mais leur rendre libre la voie vers un entraînement courageux, les laisser faire s'ils montrent de l'intérêt pour quelque chose, ne pas leur enlever tout de la main ; toujours leur souligner que c'est seulement le début qui est difficile ; ne pas montrer une anxiété exagérée en face d'une situation dangereuse, mais réagir par une prévision raisonnable et par une défense appropriée. La nervosité des parents, la mésentente dans le ménage, les divergences en ce qui concerne l'éducation, peuvent facilement nuire au développement du sentiment social. Toute exclusion trop catégorique de l'enfant de la société des adultes doit être évitée dans la mesure du possible. Les louanges et les critiques ne doivent s'adresser qu'à l'échec ou à la réussite de l'éducation, jamais à la personnalité de l'enfant.

La maladie d'un enfant peut également constituer un obstacle périlleux pour le développement du sentiment social, d'autant plus dangereux, comme d'ailleurs aussi les autres difficultés, si elles survient pendant les cinq pre­mières années. Nous avons parlé de l'importance des infériorités organiques innées et nous avons montré qu'elles se présentent, selon une probabilité statistique, comme des maux générateurs de mauvaise orientation et comme des obstacles au sentiment social. Il en est de même pour les maladies de la première enfance comme le rachitisme, qui gêne le développement organique mais pas le développement psychique, et qui mène aussi à des malformations d'un degré plus ou moins prononcé. Parmi d'autres maladies de la première enfance seront davantage préjudiciables pour le sentiment social celles qui donnent à l'enfant, du fait de la crainte et du souci de l'entourage, une forte impression de sa valeur personnelle, sans qu'il ait eu à fournir ni contribution ni effort. Là il faut citer la coqueluche, la scarlatine, l'encéphalite et la chorée ; malgré leur déroulement normal, on peut observer à leur suite des difficultés chez l'enfant qui lutte pour conserver sa position d'enfant gâté. Même dans les cas où des séquelles organiques persistent, on ferait bien de ne pas rapporter à ces séquelles les aggravations dans la conduite de l'enfant pour s'épargner la tâche d'y remédier. J'ai même pu observer à la suite de diagnostics erronés de maladies cardiaques et rénales, que les difficultés ainsi soulevées dans l'édu­cation de l’enfant ne disparaissaient pas après la découverte de l'erreur et la constatation d'une santé parfaite ; mais que l'égocentrisme avec toutes ses conséquences, surtout le manque d'intérêt social, persistait sans aucun change­ment. L'anxiété, le souci et les larmes n'aident pas l'enfant malade, mais l'incitent par contre à reconnaître un avantage dans sa maladie. Il va sans dire que des défauts et des séquelles corrigibles chez l'enfant doivent être amélio­rées ou guéries aussitôt que possible et qu'en aucun cas il ne faut compter que le défaut « passera avec l'âge ». De même il faut essayer de prévenir les maladies dans la mesure du possible, sans pour cela rendre l'enfant timoré et lui interdire le contact avec les autres.

Accabler l’enfant en exigeant trop de ses ressources physiques et psychi­ques, peut facilement l'amener, par suite de l'ennui et de la fatigue ainsi provoqués, à une attitude d'opposition préjudiciable au contact avec la vie. L'enseignement artistique et scientifique doit correspondre à la possibilité d'assimilation de l’enfant (voir Dr Deutsch, Klavier Unterricht auf individual­psychologischer Grundlage). Voici pourquoi il faut aussi mettre un terme à l'insistance fanatique de certains pédagogues à vouloir expliquer les phéno­mènes sexuels. Il faut répondre à l'enfant lorsqu'il pose des questions plus ou moins précises sur ce sujet, dans la mesure où on est certain que l'enfant pourra assimiler le renseignement. Dans tous les cas, il doit être renseigné de bonne heure sur la valeur égale des sexes et sur son propre rôle sexuel, car dans le cas contraire, comme l'avoue Freud aujourd'hui, il pourrait puiser dans notre civilisation rétrogade l'opinion que la femme représente un degré inférieur. Ceci peut rendre facilement les garçons orgueilleux avec des consé­quences préjudiciables à la société ; amener les filles à la « protestation virile » que j'ai décrite en 1912 (voir Adler : Le tempérament nerveux), avec des conséquences aussi nuisibles : le doute sur leur propre sexe est suivi d'une préparation insuffisante à leur propre rôle sexuel, avec toutes sortes de suites désastreuses.

La situation des frères et sœurs dans le sein de la famille peut donner lieu à certaines difficultés. La préséance plus ou moins marquée d'un des enfants dans le premier âge est souvent préjudiciable à un autre. On trouve avec une fréquence surprenante, dans une même famille, un enfant qui réussit à côté d'un autre qui échoue. La plus grande activité déployée par l'un peut amener l'autre à adopter une attitude passive, la réussite de l'un conduire à l'échec de l'autre. On remarque souvent à quel point des échecs subis dans la première enfance portent préjudice à l'avenir de l'enfant. De même la préférence, difficile à éviter, donnée à un des enfants, peut être nuisible à l'autre et déclenche chez lui un lourd sentiment d'infériorité avec toutes les manifes­tations possibles d'un complexe d'infériorité. La grandeur, la beauté, la force de l'un projetteront leur ombre sur l'autre. Dans tous ces cas il ne faudra pas négliger les faits que j'ai mis en lumière relatifs à la position d'un enfant parmi ses frères et sœurs.

Il faut surtout en finir avec la croyance admise que la situation de chaque enfant est la même pour tous dans le cercle de famille. Nous savons déjà que, même si pour tous il existait le même entourage et la même éducation, leur influence sera utilisée par l'enfant comme matériel, de manière à satisfaire aux besoins de sa force créatrice. Nous verrons combien l'influence de l'entourage se fait sentir différemment chez chaque enfant. Il paraît également certain que les enfants d'une même famille ne présentent ni les mêmes gènes, ni les mêmes variations phénotypiques. Même en ce qui concerne les jumeaux univitellins, le doute quant à l'identité de leur constitution physique et psychi­que s’accroît de plus en plus 13. Depuis longtemps la psychologie individuelle se place sur le terrain de la constitution physique héréditaire, mais elle a constaté que la « constitution psychique » ne se manifeste que dans les trois à cinq premières années de la vie par la formation d'un prototype psychique. Ce prototype contient déjà en lui la loi dynamique permanente de l'individu et doit sa forme vitale à la force créatrice de l'enfant qui utilise l'hérédité et les influences du milieu comme matériels de construction. Ce n'est qu'en partant de cette conception qu'il m'a été possible de représenter les divergences entre les enfants de mêmes parents comme étant presque typiques quoique diffé­rentes dans chaque cas d'espèce. Je considère le problème que je me suis posé comme résolu, étant donné que j'ai montré que dans la forme vitale ébauchée chez chaque enfant apparaît l'empreinte de sa position parmi ses frères et sœurs. Ce fait jette aussi une lumière vive sur le problème du développement du caractère, car s'il est exact que certains traits de caractère sont en con­cordance avec cette position de l'enfant, il ne reste plus beaucoup de terrain de discussion pour soutenir l'hérédité du caractère ou sa provenance de la zone anale ou de toute autre zone.

Mieux encore. Il est facile de comprendre comment l'enfant arrive à une certaine individualité étant donné sa position parmi ses frères et sœurs. Les difficultés d'un enfant unique sont plus ou moins connues. Grandissant parmi des adultes, le plus souvent surveillé avec une sollicitude exagérée, par des parents constamment préoccupés de lui, il apprend très vite à se sentir un point de mire important et à se conduire comme tel. La maladie ou la faiblesse d'un des parents apparaît parfois comme circonstance aggravante. Plus sou­vent encore ce sont des difficultés dans le ménage ou le divorce qui créent une atmosphère dans laquelle le sentiment social de l'enfant est défavorablement influencé. Bien souvent on trouvera que la mère proteste d'une manière névrotique contre la venue d'un autre enfant, protestation qui va de pair avec des soins exagérés pour l'enfant présent et qui mènent à l'esclavage complet de celui-ci. On trouve dans la vie ultérieure de ces enfants, avec des variations individuelles, une gradation partant d'une soumission qui proteste en secret et allant jusqu'à une recherche exagérée de la domination, points vulnérables qui par le contact avec un problème exogène commencent à saigner et à se manifester violemment. Un grand attachement à la famille, qui empêche le contact avec l'extérieur, se révèle préjudiciable dans beaucoup de cas.

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En cas d'enfants nombreux, l'aîné se trouvera dans une situation unique, qu'aucun des autres enfants ne connaîtra. Il est pendant un certain temps un enfant unique et il ressent toutes ses impressions en tant qu'enfant unique. Plus tard, il sera « détrôné ». Cette expression que j'ai choisie rend le change­ment de situation d'une manière si exacte que même les auteurs ultérieurs tels que Freud, lorsqu'ils décrivent ce cas, ne peuvent se passer de cette expression imagée. Le laps de temps qui se passe jusqu'à ce « détrônement » a une certaine importance par l'impression laissée sur l'enfant et utilisée par lui. S'il s'agit de trois ans ou plus, l'événement touche à un style de vie déjà stabilisé et provoque une réaction en concordance avec ce style de vie. Généralement les enfants gâtés supportent ce changement aussi mal que le sevrage du sein maternel, Je dois pourtant dire qu'un intervalle d'une seule année suffit pour rendre visibles pendant toute la vie les traces de ce détrônement. A ce propos, il faut tenir compte de ce que l’aîné a déjà acquis un certain espace vital qui va se trouver restreint par l’arrivée d'un second enfant. Pour arriver à bien comprendre ce qui se passe, il faut donc prendre en considération une multi­tude de facteurs, et avant tout noter que tout le processus se déroule sans être exprimé en concepts, « sans mots », lorsque l'intervalle n'est pas trop grand. Ce qui veut dire qu'il n'est pas susceptible d'être corrigé par des expériences ultérieures mais uniquement par la compréhension des rapports grâce à la psychologie individuelle. Ces impressions non exprimées par des mots, si fréquentes dans la première enfance, auraient été interprétées par Freud ou Jung, si jamais ils les avaient entrevues, non pas comme des expériences vécues mais comme les conséquences d'un instinct aveugle ou comme l'hérita­ge d'un atavisme collectif inconscient. Les manifestations de haine et les vœux de mort qu'on observe parfois et uniquement chez les enfants gâtés sont créés de toute pièce par une éducation défectueuse qui a négligé le sentiment social ; ces vœux de mort sont souvent dirigés contre le deuxième enfant. Pareils états affectifs et pareils états d'esprit maussades se trouvent aussi chez des enfants nés après d'autres, avant tout chez ceux qui ont été gâtés. Mais l'aîné, s'il a été gâté davantage, a une certaine avance du fait de sa position particulière et il ressent davantage ce détrônement dans la moyenne des cas. Les mêmes manifestations chez des enfants nés ultérieurement peuvent facilement donner lieu à un complexe d'infériorité, et sont une preuve suffi­sante qu'un trauma obstétrical particulièrement violent comme explication des échecs subis par un premier-né est à reléguer dans le domaine de la fiction, en tant que supposition vague, formulée par ignorance de la psychologie individuelle.

Il est facile de comprendre également que la protestation de l'aîné contre son détrônement se manifeste souvent par une tendance à reconnaître comme justifié le pouvoir qui lui a été donné de quelque manière et à le conserver. Cette tendance donne occasionnellement à l'aîné un « caractère conservateur » marqué qui ne se manifeste pas dans le sens politique mais dans la vie quoti­dienne. J'ai trouvé un exemple vivant de cette tendance dans la biographie de Théodore Fontane. Sans vouloir couper les cheveux en quatre on reconnaîtra le trait autoritaire dans la personnalité de Robespierre, que n'aurait pas laissé prévoir sa remarquable participation à la Révolution. Mais il ne faut pas oublier, étant donné que la psychologie individuelle est hostile à toute règle rigide, que ce qui est déterminant n'est pas le rang occupé dans la lignée familiale, mais la situation qui en résulte ; si bien que le portrait psychique de l'aîné peut aussi apparaître chez un des enfants nés ultérieurement, lorsque celui-ci porte son attention sur celui qui vient après lui et qu'il réagit en tant qu'aîné vis-à-vis de cette situation. On ne doit pas oublier non plus qu'à l'occasion le second enfant peut prendre le rôle de l'aîné, par exemple lorsque l'aîné est faible d'esprit, et donnera lieu à une situation anormale dont nous n'avons pas à tenir compte. Nous trouvons un bon exemple de ce genre dans la personnalité de Paul Heyse, qui avait une attitude presque paternelle vis-à-vis de son frère aîné et qui, à l'école, était devenu le bras droit de l'instituteur. Mais on trouvera dans tous les cas un terrain de recherches tout préparé lorsqu'on étudie soigneusement la forme vitale individuelle d'un aîné et lorsqu'on n'oublie pas comment le cadet le menace par derrière. Si quelquefois il trouve le moyen de tourner la situation en traitant le cadet d'une façon paternelle ou maternelle, ce n'est là qu'une variante de l'effort qu'il fait pour conserver la prééminence.

Un problème spécial semble se présenter souvent pour les aînés qui sont suivis par une sœur avec un écart relativement court. Leur sentiment social se trouve alors souvent exposé à de graves préjudices. Avant tout parce que les filles sont particulièrement favorisées par la nature pendant les dix-sept premières années dans leur croissance corporelle et psychique plus rapide et que de ce fait elles talonnent plus fortement le garçon. Souvent aussi parce que le garçon aîné essaye de s'affirmer non seulement dans sa priorité mais aussi dans sa fâcheuse préséance du rôle masculin, alors que la jeune fille, avec son lourd sentiment d'infériorité dû à la fâcheuse situation culturelle existant encore aujourd'hui pour la femme, le bouscule fortement et qu'à cette occasion elle manifeste un plus fort entraînement qui lui prête souvent des traits marqués de grande énergie. Ceci est aussi chez d'autres jeunes filles le prélude à la « protestation virile » (voir Adler, Le tempérament nerveux), qui peut donner lieu à d'innombrables conséquences, bonnes ou mauvaises, dans le développement des jeunes filles, toutes situées entre la perfection et les aberrations de la nature humaine, allant jusqu'au refus de l'amour ou jusqu'à l'homosexualité. Freud a fait usage ultérieurement de cette observation de la psychologie individuelle et l'a insérée dans son schéma sexuel sous le nom de « complexe de castration », soutenant que seul le manque de l'organe génital masculin provoque ce sentiment d'infériorité, dont la structure a été trouvée par la psychologie individuelle. Mais récemment il a tout de même laissé entendre vaguement qu'il accordait un certain intérêt au côté social de cette question. Que l'aîné ait presque toujours été considéré comme le soutien de la famille et de ses traditions conservatrices, montre que l'aptitude à la divination présume une certaine expérience.

En ce qui concerne les impressions avec lesquelles le cadet ébauche lui-même une loi dynamique propre, on les trouvera surtout influencées par le fait d'avoir constamment devant lui un autre enfant, qui est non seulement plus avancé que lui dans son développement, mais qui de plus conteste générale­ment sa prétention à l'égalité, en cherchant à maintenir sa prééminence. Ces impressions ne comptent pas si la différence d'âge est grande et elles sont d'autant plus fortes que cet écart est plus réduit. Elles prennent un caractère d'oppression si l'enfant né en second sent qu'il n'arrivera pas à obtenir la suprématie. Elles disparaissent presque entièrement si le cadet l'emporte dès le début sur un aîné de valeur ou de popularité moindres. Mais on pourra dans presque tous les cas constater chez le cadet une vigueur, un allant et une com­bativité plus grande, qui se manifeste tantôt par une énergie renforcée, tantôt par un tempérament impétueux, aboutissant tantôt à un progrès du sentiment social, tantôt à un échec.

Nous aurons à rechercher s'il a surtout l'impression de se trouver cons­tamment comme dans une compétition à laquelle l'aîné peut participer à l'occasion et s'il ne se rend pas compte qu'il est constamment comme sous pression. En cas de sexes différents, la rivalité peut s'accentuer, quelquefois même sans que le sentiment social se trouve sensiblement lésé. La beauté de l'un des enfants a aussi son importance ; le fait aussi de gâter un des enfants, du moins d'après l'opinion de l'autre, alors que l'observateur objectif ne trouvera pas de différence dans la sollicitude des parents. Si l'un des enfants apparaît comme un raté complet, on trouvera souvent l'autre en pleine dispo­sition pour réussir, dispositions qui peuvent quelquefois ne pas persister une fois la vie scolaire commencée ou la période pubertaire atteinte. Si l'un des deux est reconnu comme étant remarquable, l'autre peut facilement se présen­ter comme un raté. Parfois, même chez des jumeaux univitellins, on trouve comme ressemblance apparente, que les deux font la même chose dans le bien comme dans le mal ; mais il ne faut pas oublier dans ce cas que l'un se trouve à la remorque de l'autre. Dans le cas du cadet aussi nous pouvons admirer l'aptitude originelle à l'intuition (manifestement consolidée par l'évolution), qui précède la compréhension. La particularité du cadet révolté est merveil­leusement révélée dans la Bible avec l'histoire d'Esaü et de Jacob, sans que nous puissions supposer une compréhension de ce fait : Jacob à la recherche du droit d'aînesse, sa lutte avec l'ange (« Je ne te lâche pas tant que tu ne m'as béni »), son rêve de l'échelle qui monte au ciel expriment nettement la rivalité du cadet. Même celui qui n'a pas tendance à suivre mon exposé ne manquera pas d'être curieusement impressionné en retrouvant avec une insistance renou­velée, tout au long de son existence, le mépris de Jacob pour son aîné ; de mêmes dans sa demande obstinée de la deuxième fille de Laban, dans le peu d'espoir qu'il met sur l'aîné de ses enfants et d'après la manière avec laquelle il administre de sa main droite, en croisant les bras, sa plus grande bénédiction au deuxième fils de Joseph.

La plus âgée des deux filles aînées d'une famille devint farouche et rebelle à partir de la naissance de sa sœur cadette, survenue trois ans après la sienne. La cadette « devina » son avantage à devenir une enfant obéissante et elle se rendit ainsi extrêmement populaire. Plus elle devenait populaire et plus l'aînée se montrait rageuse et rebelle ; celle-ci maintint jusqu'à un âge avancé son attitude de violente protestation. La seconde, habituée à sa supériorité en toute chose, reçut son premier choc lorsqu'elle fut surpassée à l'école. Cette épreuve à l'école et plus tard sa confrontation avec les trois grands problèmes de la vie l'obligèrent à battre en retraite à chaque point dangereux pour son ambition et à façonner son complexe d'infériorité, conséquence d'une crainte incessante de la défaite, sous une forme que j'ai appelé « l'attitude hésitante ». Par là elle était protégée dans une certaine mesure contre toutes les défaites. Elle rêva à plusieurs reprises qu'elle manquait le train, révélant ainsi la force de son style de vie, qui était présent même dans ses rêves pour l'entraîner a manquer les occasions. Mais aucun individu humain ne peut trouver un équilibre dans le sentiment d'infériorité. La tendance combative de toute vie vers le but idéal de la perfection, tendance consolidée par l'évolution, ne s'arrête jamais et suit une voie progressive, soit dans le sens du sentiment social, soit à l'encontre de ce sentiment, avec des milliers de variantes. La variante choisie et adoptée après quelques tâtonnements par notre cadette, prit la forme d'une névrose obses­sionnelle de la propreté, qui lui barra la route pour la solution de ses problè­mes, par une contrainte incessante de laver sa personne, ses affaires et ses ustensiles, contrainte qui se manifestait surtout lorsque d'autres personnes l'approchaient ; cette maladie lui permettait de tuer le temps, « le grand ennemi du névrosé », du fait qu'il exige un accomplissement. En même temps elle avait deviné, sans le comprendre, que par l'accomplissement exagéré d'une fonction d'entretien qui l'avait rendue populaire antérieurement, elle avait dépassé tous les autres êtres humains. Elle seule était propre, tous les autres et tout le reste était sale. Il est inutile que j'insiste sur son manque de sentiment social, concernant une enfant apparemment bien développée mais excessi­vement gâtée par sa mère. Inutile de rappeler que sa guérison n'était possible que par le renforcement de son sentiment social.

Il y a beaucoup à dire sur le dernier-né de la famille. Lui aussi se trouve dès le début dans une situation différente de celle où se trouvèrent les autres. Il n'est jamais seul, comme l'aîné l'a été pendant un certain temps. Il n'a personne non plus derrière lui, comme c'était le cas pour tous les autres enfants, et il n'a pas un seul chef de file comme le second, mais souvent plu­sieurs. Il est souvent gâté par des parents vieillissants et se trouve dans la situation pénible d'être considéré toujours comme le plus petit et le plus faible, et de ne pas être pris au sérieux. Dans l'ensemble il n'est pas dans une situation défavorisée. Sa recherche de la supériorité sur ses chefs de file est journellement excitée. A beaucoup de points de vue sa position ressemble à celle du second, situation à laquelle peuvent parvenir aussi d'autres enfants, placés à un autre rang dans la lignée familiale, si par hasard des rivalités semblables éclatent. Sa force se manifeste souvent dans ses essais pour sur­passer ses frères et sœurs, dans tous les différents degrés du sentiment social. Sa faiblesse apparaît souvent dans le fait qu'il évite la lutte ouverte pour la supériorité et ceci paraît être la règle dans le cas d'un enfant très gâté et qu'il cherche à atteindre son but sur un autre terrain, dans une autre conception de vie, dans une autre profession. Le regard expérimenté du psychologue indivi­duel apercevra toujours, avec étonnement dans l'atelier de la vie psychique humaine avec quelle fréquence ce sort est dévolu au dernier-né. Si la famille se compose d'hommes d'affaires, le plus jeune se trouvera être par exemple poète ou musicien. Si les frères et sœurs sont des intellectuels, le dernier adoptera souvent une profession artisanale ou commerciale. À ce propos, il faut certes tenir compte du rétrécissement des possibilités chez les jeunes filles dans notre civilisation bien imparfaite.

En ce qui concerne la caractérologie du dernier-né, mon observation se rapportant au Joseph biblique a attiré l'attention générale. Comme tout le monde le sait, Benjamin était le dernier fils de Jacob, mais il était venu au monde dix-sept ans après Joseph et resta longtemps inconnu de lui. Il n'eut aucune influence sur l'évolution de Joseph. On connaît tous ces faits : com­ment ce garçon, rêvant de sa grandeur future, se promenait parmi ses frères qui travaillaient dur et comment il les agaçait fortement par ses rêves de domination sur eux et sur le monde, et de ressemblance avec Dieu, peut-être aussi parce qu'il était le préféré du père. Mais il devint le pilier de sa famille, de sa tribu et, bien plus que cela, un des sauveurs de la civilisation. Dans certaines de ses actions et dans ses œuvres se révèle la grandeur de son sentiment social.

L'âme du peuple avec son génie intuitif a créé plusieurs de ces exemples. Beaucoup d'autres se trouvent également dans la Bible, tels que Saül, David, etc. Mais aussi dans les contes de tous les temps et de tous les peuples, où l'on est sûr, lorsqu'il s'agit du plus jeune, que c'est lui qui reste le vainqueur. Il suffit de rechercher dans notre société actuelle, parmi les très grands de l'humanité, pour trouver combien fréquemment le plus jeune est arrivé à des situations remarquables. Il peut tout aussi bien échouer, et ces échecs comptent souvent parmi les plus surprenants. Ceci peut être attribué au fait qu'il s'est trouvé sous la dépendance d'une personne qui l'a gâté ou négligé. Circonstances qui l'ont amené à façonner par erreur son infériorité sociale.

Ce domaine de la recherche enfantine, concernant la position de l'enfant dans la lignée familiale, est loin d'être épuisé. Il montre avec une clarté irréfutable comment un enfant utilise sa situation et ses impressions comme éléments pour construire par ses propres moyens son style de vie, sa loi dyna­mique et, de ce fait, ses traits de caractère. Un lecteur compréhensif saisira combien il reste peu d'arguments valables pour supposer l'existence de traits de caractère héréditaires. En ce qui concerne d'autres positions dans le rang des enfants, en tant qu'elles n'imitent pas celles citées plus haut, je ne saurais de loin en dire autant. Crighton Miller à Londres m'a fait remarquer qu'il avait observé une forte protestation virile chez une troisième fille qui avait succédé à deux autres filles. J'ai pu me convaincre souvent de l'exactitude de son observation et je la ramène au fait que cette fille ressentait la déception des parents due à la naissance d'une nouvelle fille, qu'elle la devinait, qu'elle l'éprouvait parfois aussi et qu'elle exprimait de toutes les façons son mécontentement vis-à-vis de son rôle de femme. On ne sera pas étonné de découvrir chez cette troisième fille, une attitude d'opposition plus prononcée qui démontre que, ce que Charlotte Bühler prétend avoir trouvé comme un « stade naturel de désobéissance », pourrait être mieux compris comme quel­que chose de créé, de provoqué, comme une protestation permanente contre une humiliation effective ou prétendue, dans le sens de la psychologie individuelle.

En ce qui concerne le développement d'une fille unique parmi des garçons et d'un garçon unique parmi des filles, mes recherches ne sont pas terminées. D'après les observations faites jusqu'à présent, je m'attends à trouver que ces deux cas peuvent s'exprimer par des attitudes extrêmes aboutissant tantôt à une direction masculine, tantôt à une direction féminine. La direction fémi­nine, si celle-ci leur a paru dans l'enfance comme étant plus prometteuse de succès, la direction masculine, si la virilité leur a paru un but désirable. Dans le premier cas, on trouvera, poussé à un degré excessif, la sensibilité et le besoin d'appui, avec toutes ses variantes et avec toutes ses mauvaises habitudes ; dans le deuxième cas, une recherche manifeste de la domination, de l'obstination, mais à l'occasion aussi du courage et un effort louable.


13   Voir Helub, Internat, Zeitschr. f. Indiv., 1933.