15. Le sens de la vie

S'enquérir d'un sens de la vie n'a de la valeur et de l'importance que si on tient compte du système de relation hommecosmos, Il est facile de com­prendre que le cosmos dispose dans cette relation d'une puissance créatrice. Le cosmos est pour ainsi dire le père de toute vie. Et toute vie est constam­ment en lutte pour suffire aux exigences du cosmos. Pas comme s'il existait là un instinct, qui ultérieurement dans la vie serait capable d'amener tout à une fin, et qui n'aurait plus qu'à se développer, mais quelque chose d'inné appar­tenant à la vie, une tendance, une impulsion, un développement, quelque chose sans quoi enfin on ne pourrait se représenter la vie : vivre, c'est se développer. L'esprit humain n'est que trop habitué à amener dans une forme ce qui se meut et à considérer non pas le mouvement, mais le mouvement figé, le mouvement devenu forme. Nous autres, psychologues individuels, nous nous sommes toujours préoccupés de transposer en mouvements ce que nous saisissons en tant que formes. Chacun sait que l'homme achevé naît d'une cellule germinale, mais il devrait aussi comprendre que cette cellule germinale contient des fondements nécessaires au développement. Comment la vie a pu paraître sur cette terre est une question obscure, nous n'y trouve­rons peut-être jamais une réponse définitive.

Le développement de la vie à partir d'une minuscule unité vivante ne pouvait se réaliser que par le consentement des influences cosmiques. Nous pouvons, comme le fait par exemple Smuts dans un essai génial (Wholeness and evolution), supposer que la vie existe aussi dans la matière inerte, concep­tion qui nous est suggérée par la physique moderne qui nous montre comment les électrons se meuvent autour du proton. Nous ne savons pas si la justesse de cette conception se confirmera, mais il est certain que la notion que nous nous faisons de la vie ne peut plus être mise en doute, à savoir qu'elle signifie en même temps un mouvement, mouvement qui vise l'autoconservation, la multiplication, le contact avec le monde environnant, contact qui doit être victorieux pour que la vie puisse se maintenir. À la lumière des conceptions de Darwin nous comprenons la sélection de tout ce qui a pu s'adapter aux exigences extérieures. La conception de Lamarck, encore plus proche de la nôtre, nous donne des indications quant à la force créatrice qui est ancrée dans chaque être vivant. Le fait universel de l'évolution créatrice de tout ce qui est vivant peut nous enseigner qu'un but est donné à la direction de chaque espèce, but idéal de la perfection, de l'adaptation active aux exigences cosmiques.

C'est dans cette voie d'un développement, d'une adaptation incessante et active aux exigences du monde extérieur, que nous devons nous engager, si nous voulons comprendre dans quel sens va la marche de la vie. Nous devons nous rappeler qu'il s'agit là de quelque chose de primordial, d'inhérent à la vie dès son origine. Il s'agit toujours de suprématie à acquérir, de conservation de l'individu et de la race humaine ; il s'agit toujours d'établir une relation favorable entre l'individu et le monde environnant. Cette obligation de cher­cher à réaliser une meilleure adaptation ne peut jamais prendre fin. J'ai déjà développé cette idée en 1902 (voir Heilen und Bilden, op.cit.) et j'ai nettement indiqué qu'un échec de cette adaptation active est placé sous la menace constante de cette « vérité » et que la disparition de peuples, familles, personnes, espèces d'animaux et de plantes, doit être attribuée à ce même échec de l'adaptation active.

Quand je parle d'une adaptation active j'exclus donc les fantaisies imagina­tives qui confondent cette adaptation avec la situation présente ou avec la mort de toute vie. Il s'agit bien plutôt d'une adaptation sub specie aeternitatis, étant donné que seul est « juste » le développement organique ou psychique qui peut être considéré comme juste pour l'avenir le plus éloigné. En outre cette notion d'une adaptation active signifie que le corps et l'âme, de même que tout ensemble de vie organisée, doivent tendre vers cette ultime adapta­tion qu'est le triomphe sur tous les avantages et tous les inconvénients que le cosmos nous impose. Les compromis apparents, qui subsisteront peut-être pendant un certain temps, succomberont tôt ou tard sous le poids de la vérité.

Nous sommes au milieu du courant de l'évolution mais nous nous en apercevons aussi peu que de la rotation de la terre. Dans cette connexion cosmique, dont la vie de l'individu ne présente qu'une partie, la lutte pour une adaptation victorieuse au monde environnant est une condition essentielle. Même si on voulait douter que déjà au début de la vie la tendance à la supé­riorité a existé, la marche de milliards d'années nous montre clairement qu'aujourd'hui la tendance à la perfection est un facteur héréditaire qui se trouve dans chaque individu. Cette observation peut encore nous montrer autre chose. Personne d'entre nous ne sait quelle est la seule voie juste à suivre. L'humanité a fait de nombreux essais pour se représenter ce but final du développement humain. Que le cosmos devrait avoir un intérêt à maintenir la vie n'est guère plus qu'un pieux désir, mais qui peut trouver son utilisation dans la religion, dans la morale et dans l'éthique comme puissant ressort pour activer le bien-être collectif de l'humanité et c'est ce qui a été fait dans ce sens. Le fait d'adorer un fétiche, un lézard, un phallus en tant que fétiche, à l'intérieur d'une tribu préhistorique, ne nous paraît pas justifié scientifique­ment. Mais nous ne devons pas oublier à quel point cette conception primitive favorisa la vie collective de l'humanité, son sentiment social, par le fait que celui qui se trouvait sous la loi de la même ferveur religieuse fut considéré comme frère, comme tabou et fut recommandé à la protection de la grande tribu.

La meilleure représentation qu'on ait pu acquérir jusqu'à présent de cette élévation idéale de l'humanité se présente sous l'aspect de la notion de Dieu 14. Il est hors de doute que la notion de Dieu renferme en réalité cette aspiration à la perfection. Il me semble pourtant que chacun se fait de Dieu une con­ception différente de celle des autres. Il existe des représentations de cette notion qui d'avance ne sont pas à la hauteur de ce principe de la perfection, mais en face de sa version la plus pure nous pouvons dire : voici une expres­sion concrète, heureusement conçue, du but de perfection. La force originelle, qui fut si efficace dans l'érection de buts religieux conducteurs et qui devait aboutir à lier entre eux tous les êtres humains, n'était rien d'autre que le sentiment social, qu'il faut considérer comme une acquisition de l'évolution, comme le résultat d'un effort ascensionnel au cours de la poussée impérieuse de l'évolution. Naturellement, d'innombrables essais ont été faits en vue de se représenter ce but idéal de perfection. Nous autres psychologues individuels, surtout ceux d'entre nous qui sommes des médecins, et qui avons à faire à des personnes qui ont subi des échecs, qui souffrent d'une névrose, d'une psy­chose, qui sont devenues des délinquants, des dypsomanes, etc., nous apercevons également en eux ce but de supériorité, mais dirigé dans un sens qui contredit la raison au point que nous ne pouvons pas y reconnaître un but de perfection convenable. Si quelqu'un par exemple essaye de concrétiser son but en cherchant à dominer les autres, ce but de perfection nous paraît inapte à guider l'individu ou la masse, parce que personne ne pourrait s'imposer pareil but de perfection, étant donné que chacun serait obligé de se heurter à la contrainte de l'évolution, de violer la réalité et de se préserver anxieusement contre la vérité et ceux qui la suivent. Lorsque nous trouvons des êtres hu­mains qui se sont donné comme but de perfection de s'appuyer sur d'autres, alors ce but de perfection lui aussi nous semble en contradiction avec la raison. Si quelques-uns cherchent un but de perfection dans le fait de ne pas résoudre les problèmes de la vie pour ne pas avoir à subir de défaites qui autrement seraient inévitables et contraires à leur but de perfection, ce but aussi nous paraît absolument impropre, quoiqu'il paraisse acceptable à beau­coup de gens.

Si nous élargissons notre point de vue et si nous posons cette question : que sont devenus ces êtres qui se sont imposé un but de perfection défectueux, qui n'ont pas réussi leur adaptation active, étant donné qu'ils ont suivi une voie erronée, étant donné qu'ils n'ont pas trouvé le chemin qui mène au progrès de la collectivité ? alors la disparition d'espèces, de races, de tribus, de familles et de nombreux individus isolés, qui n'ont rien laissé sur cette terre, nous enseigne à quel point il est indispensable pour l'individu de trouver un chemin à peu près correct pour un but idéal de perfection. Il est évident qu'à notre époque également le but idéal de perfection donne le ton pour le développe­ment de toute la personnalité de l'individu, pour tous ses mouvements d'expression, pour sa manière de voir, de penser, pour ses sentiments et pour sa conception du monde. Il est également clair et compréhensible pour chaque psychologue individuel qu'une ligne de conduite s'écartant dans une certaine mesure de la vérité doit nuire à l'individu ou même entraîner sa perte. Alors ce serait une trouvaille heureuse si nous pouvions en savoir davantage sur la direction que nous devons suivre, étant donné que nous nous trouvons dans le courant de l'évolution et que nous sommes entraînés par lui. Là aussi la psychologie individuelle a fourni un gros travail, tout comme elle l'a fait lorsqu'elle a constaté la tendance générale à la perfection. Elle a pu acquérir à partir de nombreuses expériences une conception qui permet dans une certaine mesure de comprendre quelle est la direction à suivre pour arriver à une perfection idéale ; elle y est arrivée en établissant les normes du sentiment social.

Le sentiment social signifie avant tout la tendance vers une forme de collectivité qu'il faut imaginer éternelle, comme elle pourrait à peu près être imaginée si l'humanité avait atteint le but de la perfection. Il ne s'agit jamais d'une collectivité ou d'une société actuelle, ou d'une forme politique ou reli­gieuse ; le but qui se montrerait le plus apte à réaliser cette perfection, devrait être un but signifiant la collectivité idéale de toute l'humanité, ultime réalisation de l'évolution. On peut évidemment me demander d'où je tiens cela. Certes pas d'une expérience immédiate et je dois avouer qu'ont raison ceux qui trouvent dans la psychologie individuelle une part de métaphysique, sujet de louanges pour les uns, de critique pour les autres. Il y a malheureu­sement beaucoup de sujets qui ont une conception erronée de la métaphysique et qui voudraient exclure de la vie de l'humanité tout ce qu'ils ne peuvent saisir immédiatement. Ce faisant nous empêcherions la possibilité de déve­loppement de toute nouvelle idée. Car toute nouvelle idée se trouve au-delà de l'expérience immédiate. L'expérience immédiate ne nous donne jamais quelque chose de nouveau, ce nouveau nous étant fourni par l'idée qui résume les données de l'expérience et qui réunit ces faits. Que nous l'appelions spéculative ou transcendantale, il n'y a pas de science qui ne donne pas dans la métaphysique. Je ne vois pas de raison de se méfier de la métaphysique. Elle a influencé au plus haut degré la vie de l'humanité et son évolution. Nous ne détenons pas la vérité absolue et de ce fait nous sommes obligés de réfléchir sur notre avenir, sur le résultat de nos actions, etc. Notre idée du sentiment social comme forme finale de l'humanité - d'un état dans lequel nous pouvons nous représenter comme résolues toutes les questions de la vie, toutes les relations avec le monde extérieur - représente un idéal directeur, un but qui nous guide. Ce but idéal de perfection doit porter en lui le but d'une société idéale, étant donné que tout ce que nous trouvons de précieux dans la vie, ce qui persiste et ce qui survit est pour toujours un produit de ce sentiment social.

Je viens de décrire les faits, les effets et les défauts du sentiment social actuel dans l'individu et dans la masse et je me suis efforcé, dans l'intérêt de la connaissance de l'homme et de la caractérologie, d'exposer mes expériences et de montrer comment on peut comprendre la loi dynamique de l'individu et de la masse, ainsi que leurs erreurs. En partant de ce point de vue, la psychologie individuelle a examiné et rendu compréhensibles toutes les données irréfuté­bles de l'expérience, et le système scientifique ainsi élaboré l'a été sous la pression de ces faits tirés de l'expérience. Les résultats acquis sont justifiés par leur corrélation incontestable et confirmés par le sens commun. Tout ce qu'on exige d'une doctrine et d'un enseignement strictement scientifique est résumé dans la psychologie individuelle : un nombre immense d'expériences immé­diates ; un système qui tient compte de ces expériences et qui ne les contredit pas ; l'acquisition d'une aptitude à la divination conforme au sens commun, aptitude qui consiste à insérer dans le système les expériences en corrélation avec ce dernier. Cette aptitude étant d'autant plus indispensable que chaque cas se présente différemment et qu'il donne toujours lieu à de nouveaux efforts pour une divination artistique. Si je m'efforce maintenant de défendre aussi le droit pour la psychologie individuelle d'être considérée comme une conception philosophique, puisqu'elle doit servir à la compréhension du sens de la vie humaine, je dois me défaire de toute conception morale ou religieuse évoluant entre la vertu et le vice, quoique je sois convaincu depuis longtemps que ces deux courants, comme aussi les mouvements politiques, ont toujours essayé de tenir compte du sens de la vie et qu'ils se sont développés sous la contrainte du sentiment social en tant que vérité absolue. En face d'eux le point de vue de la psychologie individuelle est déterminé par sa conception scientifique ainsi que par son effort mieux dirigé en vue du développement et de la connaissance plus effective du sentiment social. Le voici : je considé­rerai comme justifiée toute tendance dont l'orientation fournit la preuve irréfutable qu'elle est guidée par le but du bien-être de l'humanité entière. Je considérerai comme erronée toute tendance qui contredit ce point de vue ou dans laquelle ce point de vue est vicié par la formule de Caïn : « Pourquoi dois-je aimer mon prochain ? »

Me basant sur les constatations précédentes, je me permets d'exposer briè­vement le fait qu'à notre entrée dans la vie nous trouvons uniquement ce que nos ancêtres ont réalisé et apporté comme contribution à l'évolution et au plus grand développement de l'humanité tout entière. Déjà ce simple fait suffirait à nous expliquer pourquoi la vie est en continuel progrès, comment nous nous approchons d'un état rendant possibles une plus grande contribution de chacun et une plus grande coopération ; état dans lequel chaque individu se présente dans une mesure de plus en plus forte comme un élément de l'ensemble, état pour la réalisation duquel naturellement toutes les formes de notre activité sociale représentent des essais et des exercices préparatoires. Ne peuvent survivre parmi eux que ceux qui sont dirigés dans le sens de la société idéale. Que cette oeuvre, prouvant souvent la remarquable puissance humaine, se montre à beaucoup d'égards incomplète, voire même erronée, nous prouve que la « vérité absolue » le long du sentier de l'évolution est inaccessible au pouvoir humain, quoique nous soyons capables de l'approcher. Cette œuvre montre aussi qu'un grand nombre de réalisations sociales ne tiennent que pour une époque donnée et pour une situation donnée, pour se dévoiler comme nuisibles après un certain laps de temps. Ce qui peut nous préserver de rester attachés à une fiction nuisible, ou cramponnés au schéma de vie d'une fiction erronée, est comme une étoile qui nous guide, le bien-être de la collectivité qui nous enseigne comment mieux trouver notre voie sans risquer d'avoir à souffrir d'autres déconvenues.

Le bien-être de la collectivité, le développement ascensionnel de l'huma­nité ont pour base les contributions impérissables apportées par nos ancêtres. Leur esprit reste toujours vivant : il est immortel, comme d'autres le sont par leurs enfants. Sur les deux facteurs repose la continuité du genre humain. La connaissance de ce fait est superflue, seule la réalité compte. La question concernant la voie juste à suivre me semble résolue, quoique nous tâtonnions souvent dans l'obscurité. Nous ne voulons pas trancher définitivement la question, mais nous pouvons dire au moins ceci : nous ne pouvons accorder de prix à l'activité d'un individu ou à celle d'une masse que si elle aboutit à des créations de valeur pour l'éternité et pour le plus grand développement de toute l'humanité. Pour réfuter cette thèse, il ne faut se rapporter ni à sa propre bêtise, ni à celle des autres. Il est évident qu'il ne s'agit pas là de la possession de la vérité, mais uniquement d'une tentative pour l'atteindre.

Ce fait devient encore plus convaincant, pour ne pas dire évident, lorsque nous nous demandons : que sont devenus ces êtres humains qui n'ont en rien contribué au bien de l'humanité ? Voici la réponse : ils ont disparu jusqu'au dernier reste, il ne persiste rien d'eux ; ils sont éteints corps et âme. La terre les a engloutis. Ils ont suivi le sort de ces espèces animales disparues qui n'ont pas pu trouver l'harmonie avec les données cosmiques. Il y a sûrement là une ordonnance secrète ; c'est comme si le cosmos inquisiteur ordonnait : allez-vous en, vous n'avez pas saisi le sens de la vie, vous ne pouvez pas aspirer à l'avenir.

Il s'agit là sans doute d'une loi cruelle, comparable uniquement aux terri­fiantes divinités des peuples anciens et à l'idée du tabou menaçant de destruction tous ceux qui s'attaquaient à la collectivité. Ainsi l'accent est mis sur la permanence, l'éternelle survivance des contributions d'êtres humains qui ont réalisé quelque chose pour le bien-être de la collectivité. Nous sommes assez raisonnables pour ne pas prétendre que nous possédons la clef qui nous permettrait dans chaque cas de dire exactement ce qui a une valeur éternelle et ce qui n'en n'a pas. Nous sommes convaincus que nous pouvons nous tromper et qu'une décision définitive ne peut sortir que d'une analyse soigneuse et objective souvent aussi de la marche des événements. Nous avons peut-être déjà fait un grand pas en avant si nous pouvons éviter ce qui ne contribue pas au bien de la collectivité.

Notre sentiment social va aujourd'hui beaucoup plus loin qu'autrefois. Sans l'avoir compris, nous essayons dans l'éducation, dans la conduite de l'individu et de la masse, dans la religion, dans la science et la politique, d'établir l'harmonie avec le futur bien-être de l'humanité par des méthodes diverses et pourtant parfois erronées. Il est évident que celui qui possède un meilleur sentiment social saisira mieux la notion de cette harmonie future. Et d'une façon générale le principe social s'est imposé : aider celui qui trébuche et ne pas le renverser.

Si nous appliquons nos conceptions à la vie culturelle actuelle et si nous soulignons que l'enfant a déjà fixé pour toute sa vie l'étendue de son sentiment social, de façon immuable en l'absence d'interventions favorables ultérieures, notre attention est alors attirée par certaines conditions générales dont l'influence peut être grandement néfaste pour le développement du sentiment social chez l'enfant : tel est le cas de la guerre et de sa glorification dans l'enseignement scolaire. Sans le vouloir, l'enfant, dont le sentiment social est peut-être imparfaitement formé et encore faible, se prépare à un monde dans lequel il est possible de faire lutter des êtres humains contre des machines et des gaz toxiques, de les y contraindre et de considérer comme glorieux de tuer le plus possible de ses semblables, bien qu'ils soient certainement aussi précieux pour l'avenir de l'humanité. Même chose, bien qu'à un degré moin­dre, en ce qui concerne la peine capitale, dont les effets préjudiciables à l'âme enfantine sont à peine diminués par la considération qu'il ne s'agit pas là de membres de la société, mais d'êtres antisociaux. L'expérience brusque du problème de la mort peut même déterminer un arrêt précipité du développe­ment du sentiment social chez des enfants qui montraient déjà une faible tendance à la coopération. Les filles, à qui on représente comme épouvan­tables les problèmes de l'amour, de la procréation et de l'accouchement, sont menacées du même danger. Le problème économique non résolu pèse d'un poids énorme sur le sentiment social en voie de développement. Le suicide, le crime, les mauvais traitements infligés aux infirmes, aux vieillards, aux men­diants, les préjugés et une conduite injuste vis-à-vis de personnes, d'employés, de races et de collectivités religieuses, les actes de violence appliqués aux enfants, les disputes dans le ménage et les tentatives de toutes sortes faites pour mettre la femme dans un état d'infériorité mettent prématurément un point final au développement du sentiment social. À côté de l'erreur qui consiste à gâter ou à maltraiter et négliger l'enfant, d'autres erreurs telles que faire étalage de sa fortune ou de sa naissance, favoriser l'esprit de caste dont les conséquences s'observent jusque dans les cercles les plus élevés de la société, mènent au même résultat néfaste. De nos jours, outre la nécessité de rendre à l'enfant sa place dans la communauté, la seule chose qui puisse aider à lutter contre de tels dangers est l'explication fournie en temps convenable du fait que jusqu'à présent nous n'avons encore atteint qu'un niveau relativement bas en ce qui concerne le sentiment social, et qu'être un véritable être humain c'est considérer comme son devoir fondamental de collaborer à la solution de ces méfaits pour le bien de la collectivité et ne pas attendre cette solution du mythe d'une tendance évolutionnaire ou d'effort de la part des autres. Des essais, même entrepris avec les meilleures intentions en vue d'obtenir un meilleur développement social par le recours intensifié d'un de ces maux tels que la guerre, la peine capitale ou les haines raciales et religieuses, amènent invariablement dans les générations suivantes une chute du sentiment social et par là une aggravation notable des autres maux. Il est intéressant de constater que ces haines et ces persécutions mènent presque régulièrement à une déva­lorisation de la vie, de l'amitié et des rapports amoureux, faisant ainsi ressortir et nettement constater la baisse du sentiment social.

J'ai fourni suffisamment d'arguments dans ce qui précède pour faire com­prendre au lecteur qu'il s'agit ici d'une explication scientifique, lorsque je souligne que l'individu ne peut se développer convenablement et faire des progrès que s'il vit et s'il aspire au succès en tant qu'élément de l'ensemble. Les réfutations superficielles des systèmes individualistes se montrent vrai­ment sans importance en face de cette conception. Je pourrais aller plus loin et montrer comment toutes nos fonctions sont calculées de façon à relier l'individu à la société et à ne pas gêner les bonnes relations d'homme à homme. Voir signifie assimiler, et faire son profit de tout ce qui s'imprime sur la rétine. Ceci n'est pas seulement un processus physiologique, mais montre que l'être humain n'est qu'un élément d'un ensemble qui reçoit et qui donne. Par la vue, l'ouïe et la parole nous nous mettons en contact avec les autres. L'homme ne voit, n'entend et ne parle vraiment bien que si son intérêt le lie aux autres dans le monde qui l'environne. Sa raison, son sens commun subis­sent le contrôle de ses semblables, de la vérité absolue, et visent à la justesse éternelle. Nos sentiments et nos conceptions esthétiques, qui contiennent peut-être le plus puissant ressort pour créer de grandes œuvres, n'ont une valeur éternelle que si dans le courant de l'évolution ils conduisent au bien-être de l'humanité. Toutes nos fonctions organiques et psychiques sont développées d'une façon normale, juste et saine lorsqu'elles contiennent suffisamment de sentiment social et qu'elles sont adaptées à la collaboration.

Quand nous parlons de vertu, nous voulons dire que quelqu'un prend part à la collaboration ; quand nous parlons du vice, nous voulons dire que quelqu'un gêne la collaboration. Je pourrais encore démontrer que tout ce qui représente un échec est un échec parce qu'il gêne le développement de la société, qu'il s'agisse d'enfants difficiles, de névrosés, de candidats au suicide, de criminels. Dans tous ces cas on voit que la collaboration manque. Dans toute l'histoire de l'humanité on ne trouve pas de sujet isolé. Le développe­ment de l'humanité n'a été possible que parce que l'humanité a été une collec­tivité et parce que dans sa recherche de la perfection elle a aspiré à devenir une société idéale. Ceci s'exprime dans tous les mouvements, dans toutes les fonctions d'un individu, qu'il ait trouvé ou non cette direction exacte qui caractérise dans le courant de l'évolution le sentiment social. L'homme est inexorablement guidé, empêché, puni, loué, favorisé par l'idéal social, ce qui fait que chacun non seulement est responsable de son aberration mais doit aussi expier. C'est une loi dure, véritablement cruelle. Ceux qui ont déjà développé en eux un fort degré de sentiment social sont constamment préoc­cupés d'adoucir les rigueurs de cette loi pour celui qui chemine d'une façon erronée, exactement comme s'ils savaient qu'un être humain s'est égaré dans le mauvais chemin pour des raisons que la psychologie individuelle a été la première à démontrer. Si l'homme comprenait comment il s'est égaré, en écartant les exigences de l'évolution, alors il abandonnerait cette voie, il se joindrait à la société.

Tous les problèmes de la vie humaine exigent, comme je l'ai montré, une aptitude, une préparation à la collaboration, témoignage le plus net du senti­ment social. Le courage et le bonheur sont inclus dans cette disposition, et il est impossible de les trouver ailleurs.

Tous les traits de caractère démontrent le degré du sentiment social, suivent un certain chemin qui, d'après l'opinion de l'individu, mène au but idéal de supériorité - ce sont des lignes de conduite intriquées dans le style de vie qui les a formées et qui les éclaire sans cesse. Notre langage est trop pauvre pour exprimer par une seule parole les plus fines créations de notre vie psychique, comme nous le faisons en face des traits de caractère, omettant ainsi la diversité qui est cachée sous cette expression. Pour ceux qui se cramponnent à des mots, des contradictions semblent transparaître, ce qui fait qu'ils ne réaliseront jamais l'unité de la vie psychique.

Certains seront peut-être mieux convaincus par le simple fait que tout ce que nous considérons comme échec est caractérisé par un manque de senti­ment social. Toutes les erreurs de l'enfance et de l'âge adulte, tous les traits de caractère  défectueux dans la famille, à l'école, dans la vie, dans nos relations avec les autres, dans la profession et dans l'amour ont leur origine dans un manque de sentiment social ; tout cela peut être passager ou permanent et se présenter avec des milliers de variantes.

Une observation précise de la vie individuelle et de la vie collective, aussi bien dans le passé que dans le présent, nous montre la lutte de l'humanité en vue de renforcer le sentiment social. On ne peut faire autrement que de constater que l'humanité est consciente de ce problème et qu'elle en est péné­trée. Ce qui dans le présent pèse sur nous prend son origine dans une insuffi­sance et une imperfection de notre formation sociale. Ce qui nous pousse pour avancer dans la vie, pour nous débarrasser des erreurs de notre vie publique et de notre propre personnalité, c'est le sentiment social opprimé. Il vit en nous et essaye de percer, il ne paraît pas être suffisamment puissant pour s'affirmer envers et contre toutes les oppositions. Il y a lieu d'espérer que dans un temps lointain la puissance du sentiment social triomphera de tous les obstacles extérieurs, s'il est donné à l'humanité suffisamment de temps pour cette réali­sation. À cette époque l'être humain manifestera son sentiment social comme il respire. Jusque-là il ne nous restera rien d'autre à faire qu'à comprendre cette évolution nécessaire des choses et à l'enseigner aux autres.


14   Voir Adler et Jahn, Religion et psychologie individuelle, traduction française, Payot, Paris.