Préface à l'édition française

du Professeur M. Laignel-Lavastine Membre de l'Académie Nationale de Médecine

En France on cite plus souvent Adler qu'on ne le lit.

Nous avons déjà deux bonnes traductions du Tempérament nerveux, psy­chologie individuelle comparée avec application à la psychothérapie, ouvrage capital d'Adler, et Connaissance de l'homme, étude de caractérologie indivi­duelle partant du « Connais-toi toi-même » de Socrate mais démontrant qu'on ne peut arriver à cette connaissance sans une analyse approfondie de la psychophysiologie de l'enfant.

C'est donc une heureuse pensée qu'a eue mon ami le Docteur Schaffer de nous donner une traduction du Sens de la vie de l'ancien professeur au Long Island Medical College de New York.

C'est qu'AdIer, né à Vienne en 1870, commença sa carrière en Autriche pour la terminer en Amérique.

Docteur en médecine de la Faculté de Vienne en 1895, il suivit d'abord le sillage de Freud. Reconnaissant la haute valeur d'investigation psychique de la psychanalyse, mais n'acceptant pas les outrances du pansexualisme il se sépara de Freud. À partir de 1912 il organisa des centres de consultations psychopédagogiques dans trente écoles de Vienne. Il put ainsi creuser de plus en plus la psychologie des enfants. En 1914 il fonda la Revue Internationale de Psychologie individuelle où il mit l'accent sur le caractère unique de chaque personne humaine. Agrégé à l'Institut de pédagogie de Vienne en 1924 il accepta l'offre de la Colombia University de New York et fut chargé en 1927 du Cours de Psychologie médicale. Le succès de son enseignement lui valut en 1932 une chaire professorale au Long Island Medical College de New York. Enfin en 1935 il fonda le Journal of Individual Psychology, publié aux États-Unis.

C'est dès 1910 qu'il s'était séparé de Freud après sa « Critique de la théorie sexuelle freudienne de la vie psychique » et avait créé la Société de psycho­logie individuelle.

Au cours de voyages en France il exposa sa théorie à la Sorbonne en 1926 et au Cercle Laennec dirigé par le R. P. Riquet en 1937. Il y insista sur le sentiment social comme facteur de base de la vie psychique. Il est donc par ce côté existentialiste.

Il mourut à Aberden en 1937. Ses disciples sont nombreux tant dans les pays de langue allemande que dans les pays de langue anglaise et même fran­çaise.

Notre traducteur, Herbert Schaffer, né le 12 juillet 1909 à Suceava en Bucovine, aux belles églises à fresques extérieures, fit ses études universi­taires d'abord à Toulouse en 1928 et 29 puis à Paris où il fut nommé externe des hôpitaux en 1931 et passa sa thèse de doctorat en 1935.

Depuis 1930 il est l'élève d'Adler. Il a suivi ses cours de vacances à Vienne de 1930 à 1933, à Londres en 1935 et 36, à Amsterdam et Hamersfoort (école de philosophie) en 1936 et 1937.

C'est dire que mon ami Schaffer, nourri de la pensée d'Adler depuis vingt ans et possédant l'allemand comme sa langue maternelle et le français comme sa langue d'élection, était particulièrement apte à traduire le Sens de la vie.

Le lecteur pourra juger de son succès dans une tâche ardue.

En effet la pensée d'Adler est quelquefois enveloppée dans une phrase un peu longue. D'autre part à la manière des fugues de Jean-Sébastien Bach il reprend souvent la même idée sous des formes différentes.

Mais ainsi les grandes idées directrices sur le style de vie de chacun, les complexes d'infériorité et de supériorité, les types d'échecs, le monde fictif de l'enfant gâté, le rôle primordial des premiers souvenirs d'enfance pour la compréhension du coefficient réactionnel individuel s'impriment profondé­ment dans l'esprit du lecteur qui accepte volontiers les conclusions de l'auteur sur les conditions défavorables au développement normal de l'enfant et les moyens d'y remédier.

Le mouvement déclenché par Adler prend chaque jour plus d'ampleur. A Paris la création d'une chaire de neuropsychiatrie infantile met l'accent sur le rôle capital des toutes premières années de l'enfant dans la courbe future du développement de sa personnalité.

On voit donc l'intérêt très actuel de cette traduction et je suis sûr d'expri­mer l'opinion de tous en félicitant le Docteur Schaffer de son travail difficile mais réussi et qui portera ses fruits dans le domaine psychologique et pédagogique.

M. LAIGNEL-LAVASTINE.

Professeur et membre de l'Académie Nationale de Médecine