1. Notre opinion sur nous-mêmes et sur le monde

Il est hors de doute que chacun se comporte dans la vie comme s'il avait une opinion bien arrêtée de sa force et de ses possibilités ; comme si, dès le début d'une action, il se rendait compte de la difficulté ou de la facilité d'un problème donné, bref comme si son comportement résultait de son opinion. Ceci nous étonne d'autant moins que nous ne sommes pas capables d'enre­gistrer par nos sens des faits, mais seulement une image subjective, un reflet du monde environnant. « Omnia ad opinionem suspensa sunt. » Cette phrase de Sénèque ne devrait pas être oubliée lors d'examens psychologiques. Notre opinion des faits capitaux et importants de la vie dépend de notre style de vie. Si nous nous heurtons directement à des faits nous révélant une contradiction vis-à-vis de l'opinion que nous nous faisons d'eux, là seulement nous sommes disposés par l'expérience immédiate à corriger sur un détail notre manière de voir et à laisser agir la loi de causalité sans pourtant modifier notre opinion générale de la vie. Que ce soit un serpent réellement venimeux qui s'approche de mon pied ou que je croie qu'il s'agit d'un serpent venimeux, l'effet pour moi sera le même. L'enfant gâté se comporte de la même façon dans sa peur, soit qu'il craigne les cambrioleurs lorsque sa mère le quitte, soit que vraiment des cambrioleurs se trouvent dans la maison. En tout cas il persiste à croire qu'il ne peut pas vivre sans sa mère, même lorsqu'il a été contredit dans la supposition qui a déclenché sa peur. L'homme qui souffre d'agoraphobie et qui évite la rue parce qu'il a le sentiment et l'opinion que le sol remue sous ses pieds ne pourrait se conduire autrement, étant bien portant, si le sol bougeait vraiment sous ses pieds. Le criminel qui évite le travail utile, trouvant - d'une façon erronée - le cambriolage plus facile, parce que non préparé à la colla­boration, pourrait montrer la même aversion vis-à-vis du travail si vraiment celui-ci était plus difficile que le crime. Le candidat au suicide trouve que la mort est préférable à la vie qu'il considère comme sans espoir. Il pourrait agir d'une façon semblable si la vie était vraiment sans espoir. Le toxicomane trouve dans son toxique un soulagement qu'il estime plus que la solution honnête des problèmes de la vie. (S'il en était vraiment ainsi, il pourrait agir de la même façon.) L'homosexuel, qui craint les femmes, les trouve repous­santes, alors que l'homme, dont la conquête lui paraît un triomphe, l'attire. Tous partent d'une opinion qui, si elle était juste, laisserait paraître leur comportement objectivement juste.

Examinons le cas suivant : un avocat, âgé de 36 ans, a perdu tout goût à sa profession. Il n'a pas de succès et attribue cela au fait que, manifestement, il produit une mauvaise impression sur les rares clients qui lui rendent visite. Il a toujours eu des difficultés à se rapprocher de ses semblables et, vis-à-vis des jeunes filles en particulier, a toujours été d'une grande timidité. Un mariage pour lequel il hésita longtemps et qu'il contracta presque avec réticence, se termina par un divorce au bout d'un an. Il vit maintenant avec ses parents, complètement retiré du monde, et ce sont eux qui doivent subvenir en majeure partie à son entretien.

Enfant unique, il fut gâté d'une façon extraordinaire par sa mère qui s'occupa constamment de lui. Elle arriva à convaincre l'enfant et le père que son fils serait un jour un homme particulièrement éminent et le garçon vivait dans cette attente qui paraissait légitimer ses succès brillants à l'école. Comme chez la plupart des enfants gâtés qui ne peuvent pas se refuser un désir, la masturbation infantile prit sur lui un pouvoir inquiétant et l'exposa tôt à la moquerie des filles qui avaient découvert son défaut solitaire. Il s'éloigna d'elles et dans son isolement s'adonna aux imaginations les plus triomphales sur l'amour et le mariage, mais ne se sentit attiré que vers sa mère qu'il domi­na complètement et à laquelle il rapporta aussi ses désirs sexuels. On voit assez nettement d'après ce cas que ce soi-disant complexe d'Oedipe n'est pas « fondamental » mais qu'il est un mauvais produit artificiel de mères gâtant leurs enfants ; d'autant plus visible que l'enfant ou l'adolescent se verra trahi par les jeunes filles dans sa vanité hypertrophiée et qu'il aura développé en lui trop peu d'intérêt social pour se joindre à d'autres. Peu de temps avant la fin de ses études, lorsque le problème d'une existence indépendante se posa pour lui, il fit une mélancolie, réalisant ainsi de nouveau un retrait. Enfant gâté, il était devenu craintif et s'était mis à fuir les personnes étrangères, puis les cama­rades des deux sexes ; ce travers persista dans sa profession, quoique à un degré moindre.

Je me contente de cet exposé et passe sur les manifestations concomi­tantes, « raisons », prétextes et autres symptômes morbides par lesquels il « assura » sa retraite. Un fait est évident : cet homme ne s'est pas modifié durant toute sa vie, il voulut toujours être le premier et se « retira » toujours lorsqu'il douta du succès. Son opinion sur la vie (nous pouvons la deviner, mais pour lui elle restait cachée) se laisse formuler de la façon suivante : « Puisque le monde me refuse le triomphe je me retire. » On ne peut pas nier que, ce faisant, il ait agi d'une façon juste et intelligente, étant donné le genre d'hommes qui voient leur idéal de perfection dans le triomphe sur les autres. Dans la loi dynamique qu'il s'est donnée, il n'y a ni « raison », ni « sens commun », mais ce que j'ai appelé « l'intelligence privée ». Quelqu'un à qui vraiment la vie refuserait toute valeur ne pourrait agir autrement.

De même, mais se montrant sous des aspects différents, avec une tendance moindre à l'exclusion, se présente le cas suivant : Un homme âgé de 26 ans grandit entre deux autres enfants préférés par la mère. Il suivait les brillants succès de son frère aîné avec grande jalousie. Vis-à-vis de sa mère il adopta très vite une attitude critique et s'appuya (toujours une seconde phase dans l'évolution de la vie d'un enfant) sur son père. À la suite des habitudes insup­portables de sa grand-mère et de sa bonne d'enfant, son aversion contre sa mère s'étendit bientôt à toutes les personnes du sexe féminin. Son ambition de ne pas être dominé par la femme mais par contre de dominer les hommes, prit des proportions exagérées. Il essaya par tous les moyens d'amoindrir le succès de son frère. Le fait que l'autre lui était supérieur en force physique, en gym­nastique et à la chasse lui rendait odieux les exercices physiques. Il les exclut de la sphère de ses préoccupations, comme il était aussi en train d'exclure les femmes. Ne l'attiraient que les formes d'activité liées à un sentiment de triomphe. Pendant un moment il aima et admira une jeune fille, en restant distant. Cette réserve déplut manifestement à la jeune fille qui se décida pour un autre. Le fait que son frère était heureux en ménage le remplissait de la crainte de ne pas être heureux et de jouer un mauvais rôle dans l'opinion du monde, exactement comme cela s'était passé pendant son enfance vis-à-vis de sa mère. Un exemple parmi d'autres prouve combien il était poussé à contester la supériorité du frère. Une fois, le frère ramena de la chasse une superbe fourrure de renard dont il était très fier. Notre ami coupa en secret le bout blanc de la queue pour diminuer le triomphe de son frère. Son instinct sexuel prenant un penchant qui lui restait après exclusion de la femme, il devint homosexuel (compte tenu de sa plus grande activité dans un cadre réduit). Il est facile après cela de déchiffrer ce qu'était pour lui le sens de la vie ; vivre signifie : il faut que dans tout ce que j'entreprends je sois supérieur. Et il essaya d'atteindre cette supériorité en excluant les épreuves qui ne paraissaient pas lui assurer cette réussite triomphale. La première constatation gênante et amère au cours de nos conversations éducatives fut : que dans les rapports homosexuels le partenaire s'attribuait également la victoire grâce à son attiran­ce magique.

Dans ce cas également, nous pouvons soutenir que « l'intelligence privée » n'est pas troublée et que beaucoup peut-être auraient suivi cette voie, si le refus de la part des jeunes filles avait été une vérité absolue. En réalité, la grande tendance à généraliser se trouve très souvent comme une erreur fonda­mentale dans la structure du style de vie.

« Plan de vie » et « opinion » se complètent mutuellement. Les deux ont leur racine dans une période où l'enfant est incapable de formuler en paroles et concepts les conclusions de son expérience. Mais déjà à cette époque il commence à développer les formes générales de sa conduite, à partir de co­nclusions non exprimées en paroles, souvent à partir d'événements futiles ou d'expériences inexprimées fortement affectives. Ces conclusions générales et les tendances correspondantes, formées à une époque où paroles et concepts manquent, bien que modifiées et altérées, continuent à agir à des époques ultérieures où le sens commun intervient comme facteur plus ou moins correctif et où il peut empêcher les hommes de s'appuyer trop sur des règles, phrases ou principes. Comme nous le verrons plus loin, nous devons au sens commun, renforcé par le sentiment social, cette libération des essais exagérés de sécurité et de défense qui sont l'expression d'un lourd sentiment d'infé­riorité et d'insécurité. Le cas suivant, assez fréquent, prouve entre autres que le même processus erroné se produit aussi chez les animaux : un jeune chien fut dressé à suivre son maître dans la rue. Il était déjà assez avancé dans cette voie, lorsqu'il lui vint à l'idée un jour de sauter sur une auto en marche. Il fut rejeté sur le côté sans subir de blessure. Ceci était certes une expérience sin­gulière pour laquelle il ne pouvait pas avoir une réponse innée toute prête. On ne pourra que difficilement parler d'un réflexe conditionné lorsqu'on apprendra que ce chien continua à faire des progrès dans son dressage, mais qu'il était impossible de l'amener sur les lieux de l'accident. Il ne craignait ni la rue, ni les véhicules, mais l'emplacement de l'événement et arrivait à une conclusion générale, comme en tirent parfois des êtres humains : l'endroit est responsable, mais non sa propre inattention et son manque d'expérience ; et toujours à ce même endroit le danger menace. Ainsi que ce chien, beaucoup d'êtres humains procèdent de la même façon, maintiennent une semblable opinion et obtiennent au moins ceci, qu'ils ne peuvent plus être lésés « à un certain endroit ». Des structures analogues se trouvent souvent dans la névro­se, dans laquelle un être humain craint une défaite menaçante, une diminution de son sentiment de la personnalité et essaye de se protéger en acceptant et exploitant les symptômes somatiques ou psychiques résultant de sa tension psychique en face d'un problème considéré comme insoluble parce que mal compris, ce qui lui permet de s'assurer une retraite.

Il est évident que nous ne sommes pas influencés par les « faits », mais par notre opinion sur les faits. Notre certitude plus ou moins grande d'avoir formulé des opinions correspondant aux faits se base entièrement, surtout chez les enfants inexpérimentés et les adultes antisociaux, sur l'expérience insuffisante et sur la rigidité de notre opinion, ainsi que sur le succès de nos actions correspondant à notre opinion. Que ces critères soient souvent insuf­fisants, parce que notre champ d'action est souvent rétréci et aussi parce que des échecs ou des contradictions minimes peuvent être souvent plus ou moins facilement surmontés sans peine, ou grâce à l'aide d'autres personnes, cela est facile à comprendre et aide à maintenir durant toute l'existence le style de vie établi. Seuls les échecs plus grands exigent une réflexion plus profonde, réflexion qui ne se montre fertile que chez des gens qui collaborent à la solu­tion humaine des problèmes de la vie et qui ne poursuivent aucun but de supériorité personnelle.

Nous arrivons ainsi à la conclusion, que chacun porte en soi une « opi­nion » sur lui-même et sur les problèmes de la vie, une ligne de vie et une loi dynamique, qui le régit sans qu'il le comprenne, sans qu'il puisse s'en rendre compte. Cette loi dynamique naît dans le cadre étroit de l'enfance et se développe suivant un choix à peine déterminé, en utilisant librement les forces innées et les impressions du monde extérieur, sans qu'on puisse l'exprimer ou la définir par une formule mathématique. Le sens et l'exploitation dirigée « des instincts », « des tendances », des impressions du monde environnant et de l'éducation, sont l'œuvre artistique de l'enfant, œuvre qui ne peut pas être comprise suivant la psychologie de la « possession », mais uniquement sui­vant celle de « l'utilisation ». Les types, les ressemblances, les similitudes, les approximations ne sont souvent que rapprochements artificiels, aidés par la pauvreté de notre langage, qui n'arrivent pas à exprimer suffisamment les nuances qui existent toujours ; ils sont les résultats d'une probabilité statis­tique. Leur constatation ne doit jamais aboutir à l'énoncé d'une règle ; elle ne peut pas amener à la compréhension d'un cas individuel mais peut être utilisée pour l'éclaircissement d'un champ visuel dans lequel le cas individuel doit être trouvé dans sa singularité. Par exemple, la constatation d'un sentiment d'infé­riorité accentué ne nous dit rien sur l’espèce et la caractéristique du cas individuel, pas plus que l'allusion à quelques erreurs de l'éducation ou à des situations sociales. Ces dernières se montrent toujours sous des formes différentes dans le comportement de l'individu vis-à-vis du monde environ­nant, formes qui, par l'interférence de la force créatrice de l'enfant et de « l'opinion » qui en résulte, se présentent toujours différemment suivant le cas d'espèce.

Voici quelques exemples schématiques qui doivent illustrer ces faits. Un enfant, qui souffre depuis sa naissance de difficultés gastro-intestinales, donc d'une infériorité innée du tractus digestif et qui ne reçoit pas la nourriture absolument convenable (ce qui n'arrive à peu près jamais d'une façon idéale) sera amené facilement à un intérêt particulier vis-à-vis de la nourriture et de tout ce qui a trait à cette question (voir Adler, La compensation psychique de l'infériorité des organes, trad. franç. Payot, Paris). Son opinion de lui-même et de la vie est par ce fait davantage liée à l'intérêt pour l'alimentation ; plus tard, grâce à la compréhension des rapports qui les relient, dirigée sur l'argent, ce qui évidemment doit être vérifié dans chaque cas.

Un enfant, libéré de tout effort par sa mère depuis le début de son exis­tence, donc un enfant gâté, sera plus tard rarement disposé à tenir ses affaires en ordre. Rapproché d'autres manifestations parallèles, ceci nous permet de dire : il vit dans l'opinion que tout doit être effectué par les autres. Là aussi, comme dans les cas suivants, la certitude nécessaire du diagnostic ne peut être obtenue que par une vérification plus poussée. Un enfant à qui on donne tôt la possibilité d'imposer sa volonté aux parents, laissera deviner l'opinion qu'il voudra toujours dominer les autres dans la vie ce qui, à la suite d'expériences décevantes dans le monde environnant, finit par montrer chez l'enfant une « attitude hésitante » vis-à-vis de son entourage (voir Adler, Pratique et théo­rie de la psychologie individuelle comparée, trad. fr. Payot, Paris) ; l'enfant se retire dans la famille avec tous ses désirs, y compris les désirs sexuels, sans effectuer la correction nécessaire dans le sens du sentiment social. L'enfant qui, de bonne heure, a été habitué à collaborer dans le sens le plus large en rapport avec ses possibilités de rendement, essayera toujours de résoudre tous les problèmes vitaux selon son opinion correcte de la vie collective, tant qu'il ne rencontrera pas d'exigences surhumaines 4.

Ainsi la fille d'un père qui néglige sa famille, développera facilement l'opinion que tous les hommes sont de la même sorte, surtout s'il s'y ajoute des expériences semblables avec un frère, des parents proches, des voisins ou des impressions suggérées par des lectures, d'autant plus qu'après peu de temps d'autres expériences n'auront plus de poids en face de cette opinion préconçue. Si éventuellement un frère est destiné à une instruction plus poussée ou à une profession plus élevée, ceci peut facilement conduire à l'opinion que les jeun­es filles sont incapables, ou exclues injustement d'un enseignement supérieur. Si dans la famille un des enfants se sent écarté ou négligé, il pourrait déve­lopper une grande timidité comme s'il voulait dire : je serai toujours obligé de rester en arrière. Ou bien, en basant son opinion sur une possibilité de réussite, il donnera dans des ambitions exagérées, essayant de dépasser tout le monde et dévalorisant ton'&. Une mère qui gâte son fils au-delà de toute mesure, peut l'amener à l'opinion qu'il doit se trouver partout au centre de l'attention, uniquement pour lui-même, sans avoir vraiment à entrer dans le jeu et à y participer. Si elle le rebute par une critique ininterrompue et des admonitions, si en plus elle préfère un autre fils, il peut arriver que son enfant regarde plus tard avec méfiance toutes les femmes, ce qui peut donner lieu à toutes sortes de conséquences. Si un enfant est exposé à de nombreuses maladies, il peut en tirer l'opinion que le monde est plein de dangers et se conduira en conséquence. La même chose peut se produire avec d'autres nuances, si la famille est craintive et méfiante vis-à-vis du monde extérieur.

Il est évident que toutes ces opinions dans leurs milliers de variantes peuvent se mettre en opposition avec la réalité et ses exigences sociales. L'opinion erronée d'un être humain sur lui-même et les problèmes de la vie se heurte tôt ou tard à l'opposition inexorable de la réalité, qui exige des solu­tions dans le sens du sentiment social. Ce qui se passe à l'occasion de ce heurt peut être comparé à un effet de choc. L'opinion du fautif, dont le style de vie ne résiste pas à l'exigence du facteur exogène, ne l'amènera pourtant pas à en rechercher une modification. La recherche de la supériorité personnelle con­tinue son chemin. Il ne persiste par la suite qu'une limitation plus ou moins importante à un petit champ d'action, l'exclusion du devoir, liée à la possibilité d'une défaite du style de vie, la retraite devant le problème dont la solution réclamait une meilleure préparation de sa loi dynamique. L'effet de choc se manifeste dans le domaine psychique et somatique, déprécie le dernier reste du sentiment social et produit toutes sortes d'échecs dans la vie, en obligeant l'individu, soit à rechercher l'isolement comme dans la névrose, soit à se laisser glisser avec l'activité encore existante, qui ne signifie nullement coura­ge, dans la voie de l'action antisociale. Dans tous les cas il est clair que « l'opinion » correspond à l'image qu'un individu se fait du monde et qu'elle détermine sa pensée, son affectivité, sa volonté et son action.


4   Que des gens qui ont suivi pendant des années l'école de psychologie individuelle « com­prennent » par là société actuelle, et non celle sub specie aeternetatis, prouve que le niveau de la psychologie individuelle leur est trop élevé.