2. Moyens psychologiques comme voies d'exploration du style de vie

Pour découvrir l'opinion de l'individu et savoir comment il se place en face des problèmes de la vie, en un mot pour explorer le sens que la vie peut nous révéler, il ne faudra rejeter aucun moyen et aucune voie a limine. Étudier l'opinion de l'individu sur le sens de la vie n'est pas un sujet dépourvu d'inté­rêt ; car c'est elle qui en fin de compte est la règle de conduite de sa pensée, de son affectivité et de son activité. Or le vrai sens de la vie se révèle dans la résistance que rencontre l'individu lorsqu'il agit d'une façon erronée. Le problème de l'enseignement, de l'éducation et de la guérison est de jeter (ou de raccorder) un pont entre ces deux données : sens réel de la vie et action erronée de l'individu. Notre connaissance de l'homme en tant qu'individu est très ancienne. Pour ne citer que quelques exemples : les descriptions histori­ques ou les récits personnels des peuples anciens, la Bible, Homère, Plutar­que, tous les poètes grecs et romains, toutes les légendes, les contes, les fables, les mythes montrent une lumineuse compréhension de la personnalité humaine. Récemment encore, c'étaient surtout les écrivains qui réussissaient le mieux à relever les traces d'un style de vie. Ce qui excite au plus haut point notre admiration pour leurs oeuvres est leur talent à faire vivre, mourir et agir l'homme comme un tout indivisible en connexion étroite avec les problèmes de sa propre sphère de vie. Il n'est pas douteux qu'il existait aussi des gens du peuple qui étaient avancés dans cette connaissance de l'homme, et qui trans­mettaient leur expérience à la postérité. Ce qui, manifestement, distinguait des autres aussi bien ces gens que les génies de la connaissance humaine, était une vue plus profonde des rapports entre les différents mobiles des actions humai­nes, aptitude qui ne pouvait se développer que grâce aux liens qui les rattachent à la communauté et grâce à leur intérêt qu'ils portaient au genre humain : une plus grande expérience, une meilleure compréhension, une vue plus profonde étaient comme la récompense de leur sentiment social. Une chose ne pouvait manquer à leurs œuvres pour arriver à décrire le dynamisme si varié de l'individu dans ses modalités innombrables, pour que d'autres puis­sent approximativement les comprendre, sans être obligé d'avoir recours à la mesure et à la pesée, cette chose est le don de divination. Ce n'est que par lui qu'ils arrivaient à voir ce qui se cachait derrière et entre les manifestations dynamiques : ce qu'on peut appeler la loi dynamique de l'individu. Certains appellent ce don « intuition » et croient qu'il n'est réservé qu'aux esprits les plus élevés. En réalité, ce don est des plus répandus chez les humains. Chacun l'utilise sans cesse dans le chaos de la vie, en face de l'avenir incertain et insondable.

Puisque chaque nouveau problème, grand ou petit, que nous affrontons, se présente à nous avec un aspect toujours nouveau et d'une façon toujours diffé­rente, nous serions constamment empêtrés dans de nouvelles erreurs, si nous étions obligés de les résoudre d'après un schéma unique, voire d'après des « réflexes conditionnés ». Cette perpétuelle variabilité impose à l'homme des exigences toujours nouvelles, l'amène à soumettre à une nouvelle épreuve une attitude antérieurement adoptée. Même au jeu de cartes les « réflexes condi­tionnés » ne suffisent pas. Ce n'est qu'une divination juste qui nous aide à maîtriser le problème. Or cette divination est ce qui distingue l'homme qui participe au jeu de la vie, qui collabore avec la communauté, qui présente de l'intérêt pour la solution heureuse de tous les problèmes de l'humanité. Une vision claire de tout devenir humain lui est propre et l'attire, qu'il examine l'histoire de l'humanité tout entière ou le destin d'un simple individu.

La psychologie resta un art innocent jusqu'au jour où la philosophie s'en préoccupa. C'est en elle et dans l'anthropologie des philosophes que l'on trouve les germes d'une connaissance scientifique de l'âme humaine. Il n'était pas possible de négliger l'individu dans les divers essais de grouper tout devenir dans une vaste loi cosmique. La connaissance de l'unité de toutes les formes d'expression d'un individu devint une vérité inébranlable. La transpo­sition à la nature humaine des lois régissant tout événement aboutit à l'adoption de divers points de vue. Un pouvoir directeur insondable, inconnu, a été cherché par Kant, Schelling, Hegel, Schopenhauer, Hartmann, Nietzsche et d'autres, dans une force motrice inconsciente que l'on appela suivant les cas : loi morale, volonté, volonté de puissance ou « inconscient ». À côté de la transposition au devenir humain de lois générales, l'introspection eut sa part de vogue. Les sujets eux-mêmes devaient nous renseigner sur les manifes­tations psychiques et sur leurs processus. Cette méthode ne resta pas long­temps en usage. Avec raison elle tomba dans le discrédit, car il n'était pas possible de présumer que les êtres humains soient capables d'énoncer des renseignements objectifs.

Dans un siècle de développement technique c'est la méthode expérimen­tale qui prima. À l'aide d'appareils et de questions soigneusement choisies on mit au point des examens qui devaient nous renseigner sur les fonctions des sens, l'intelligence, le caractère et la personnalité. A cette occasion on perdit la vue d'ensemble sur l'unité de la personnalité, ou on ne pouvait la compléter que par la divination. Quant à la doctrine de l'hérédité, qui a fait son appari­tion plus tard, elle déclara vain tout effort et trouva satisfaisant de prouver que ce qui importait c'était la possession des aptitudes et non leur utilisation. C'est à cela qu'aboutit aussi la théorie de l'influence des glandes à sécrétion interne, qui se borna au cas spécial des sentiments d'infériorité et de leur compensa­tion en cas d'infériorité de certains organes.

Une renaissance de la psychologie surgit avec la psychanalyse, qui faisait revivre dans la libido sexuelle le maître tout-puissant du destin humain et qui dépeignait soigneusement aux humains les horreurs de l'enfer dans l'incon­scient et le péché originel dans le « sentiment de culpabilité ». L'oubli du ciel a été rattrapé plus tard, avec le but « idéal » de la perfection dans la psycho­logie individuelle, et par la création du « moi idéal ». C'était tout de même un essai significatif pour lire entre les lignes du conscient, un pas en avant dans la redécouverte du style de vie - de la ligne dynamique de l'individu - et du sens de la vie, sans que ce but présent devant les yeux ait été perçu par l'auteur enivré de métaphores sexuelles. En outre la psychanalyse était par trop encombrée par le monde des enfants gâtés, ce qui fait que la structure psychi­que lui apparaissait comme un décalque constant de ce type et que la structure psychique profonde en tant que partie de l'évolution humaine lui restait cachée. Son succès passager résida dans la prédisposition d'un nombre im­mense de personnes gâtées à accepter volontairement les vues psychanalyti­ques comme s'appliquant à tous les hommes. Ils furent par là renforcés dans leur propre style de vie. La technique de la psychanalyse s'efforçait avec une énergie tenace de présenter certains modes d'expression et certains symptômes comme en rapport avec la libido sexuelle et l'action humaine comme dépen­dant d'un instinct sadique inhérent à chacun. Que ces derniers phénomènes soient le ressentiment artificiellement créé chez des enfants gâtés, c'est ce que fit apparaître clairement la conception de la psychologie individuelle. Toute­fois la psychanalyse tient compte d'une façon approximative et fugitive de l'élément évolutif, quoique d'une façon erronée, et à sa manière pessimiste habituelle, en exprimant l'idée du désir de la mort comme le but de satisfac­tion, non par adaptation active, mais en attendant une mort lente, par adapta­tion à la deuxième loi fondamentale de la physique, sujette tout de même à caution.

La psychologie individuelle se tient sur le terrain solide de l'évolution (voir Studie über Minderwertigkeit von Organen, Bergmann, Munich) et, à la lumière de cette évolution, elle voit dans tout effort humain une recherche de la perfection. Physiquement et psychiquement : l'élan vital est lié d'une façon indissoluble à cette tendance. Pour notre entendement chaque manifestation psychique se présente donc comme un mouvement qui mène d'une situation inférieure vers une situation supérieure. L'élan, la loi dynamique, que chaque individu se donne lui-même au début de son existence dans une liberté relative et en utilisant ses aptitudes et ses défauts innés, aussi bien que ses premières impressions du monde extérieur, varie pour chaque individu en ce qui concerne mesure, rythme et direction. En comparaison constante avec la perfection idéale irréalisable, l'individu est constamment rempli d'un senti­ment d'infériorité et stimulé par lui. Nous pouvons en conclure que chaque loi dynamique humaine sera erronée si on la considère sub specie aeternitatis et du point de vue fictif d'une perfection absolue.

Chaque époque culturelle forme cet idéal à la mesure de ses pensées et de ses sentiments. Comme aussi aujourd'hui, nous ne pouvons retrouver dans le passé le niveau changeant de l'entendement humain que dans l'établissement de cet idéal ; et nous avons le droit d'admirer profondément cette force de l'entendement qui a su concevoir pour une durée incalculable un idéal fécond de vie collective humaine. « Tu ne tueras pas » ou « Aime ton prochain » ne pourront guère disparaître du savoir ou du sentiment en tant que suprême instance. Ces formules et d'autres normes de la vie humaine, aussi inhérentes à la nature humaine que les mouvements respiratoires et la station debout, peuvent s'incorporer à la conception d'une communauté humaine idéale, communauté considérée ici au point de vue strictement scientifique comme contrainte donnant à l'évolution à la fois une impulsion et un but. Ils donnent à la psychologie individuelle la règle de conduite, le « [en grec dans le texte] » suivant lequel tous les autres buts et formes de mouvements contrai­res à l'évolution seront estimés comme justes ou faux. Ici la psychologie individuelle devient une « psychologie des valeurs », de même que la science médicale, promotrice de l'évolution par ses recherches et ses constatations, devient une « science de l'estimation ».

Sentiment d'infériorité, tendance à la compensation et sentiment social, ces piliers de notre recherche psychologique ne peuvent par conséquent pas être soustraits de l'examen d'un individu ou d'une masse. On peut détourner ou essayer d'éviter leur existence, on peut s'y méprendre, on peut essayer de couper les cheveux en quatre, mais on ne peut pas les faire disparaître. L'examen correct de toute personnalité doit tenir compte d'une façon ou d'une autre de ces faits, et l'on doit prendre en considération le sentiment d'infério­rité, la tendance à la compensation, le sentiment social.

Mais de même que d'autres civilisations, sous la contrainte de l'évolution, tirent d'autres enseignements et suivent des voies plus ou moins erronées, de même procède l'individu. Au cours de l'évolution, l'élaboration rationnelle et affective d'un style de vie est l'œuvre de l'enfant. La capacité de rendement lui sert comme mesure de sa puissance, mesure réalisée d'une façon affective et approximative, dans un entourage certes pas indifférent, qui ne constitue que difficilement un terrain de préparation pour la vie. Édifiant sur une impression subjective, guidé souvent par des réussites ou des échecs futiles, l'enfant se crée la voie, le but et la concrétisation d'une ascension plongée dans l'avenir.

Tous les moyens de la psychologie individuelle qui doivent mener à la compréhension de la personnalité tiennent compte de l'opinion de l'individu sur la recherche de la supériorité, de l'importance de son sentiment d'infério­rité et du degré de son sentiment social. Un examen plus approfondi des rapports de ces différents facteurs entre eux montre clairement que tous contribuent à créer la modalité et le degré du sentiment social. L'examen est le même que celui employé en psychologie expérimentale ou dans l'examen fonctionnel de certains cas médicaux. Mais ici la vie elle-même impose ses tests, ce qui démontre la profonde connexion de l'individu avec les problèmes de la vie. C'est dire qu'il n'est pas possible d'arracher l'individu, en tant qu'en­semble, de ses rapports avec la vie - peut-être serait-il mieux de dire avec la société. Son attitude traduit son style de vie. C'est pourquoi l'examen par tests, qui au mieux ne tient compte que d'éléments isolés de la vie de l'individu, ne pourra pas nous renseigner sur son caractère, voire même sur son rendement futur dans la société. Et la « psychologie de la forme » elle aussi a besoin d'être complétée par la psychologie individuelle, pour pouvoir nous renseigner sur l'attitude de l'individu dans le cours de la vie.

La technique de la psychologie individuelle pour l'exploration du style de vie doit donc supposer en premier lieu une connaissance des problèmes de la vie et de leurs exigences vis-à-vis de l'individu. Nous verrons que leur solu­tion exige un certain degré de sentiment social, une liaison intime avec l'ensemble de la vie, une aptitude à la fréquentation des autres personnes et à la coopération avec elles. Si cette aptitude manque, on pourra constater un sentiment accentué d'infériorité avec toutes ses variantes et toutes ses consé­quences, généralement sous l'apparence « d'une attitude hésitante » et évasive. Ce sont les manifestations physiques et psychiques, plus ou moins intriquées, qui font alors leur apparition ; ensemble que j'ai désigné sous le terme de « complexe d'infériorité ». La tendance infatigable à la supériorité essaie de cacher ce complexe par un complexe de supériorité, qui, toujours en dehors du sentiment social, vise à l'apparence d'une supériorité personnelle. Si on voit clair dans toutes les manifestations qui apparaissent en cas d'insuccès, il faut en rechercher les causes dans une préparation imparfaite datant de la première enfance. De cette manière il est possible d'obtenir l'image fidèle du style de vie homogène d'un individu, et il est possible en même temps, dans le cas d'un insuccès, d'estimer le degré de divergence avec le sentiment social, lequel se présente toujours comme un manque d'aptitude à se joindre aux autres. La tâche qui s'impose à l'éducateur, à l'instituteur, au médecin, au con­seiller psychologique est la suivante : augmenter le sentiment social et par là renforcer le courage de l'individu par la compréhension des véritables causes de son insuccès, par la mise à jour de l'opinion inexacte, du sens erroné de la vie que l'individu avait substitué au véritable et pour le rapprocher du sens que la vie a imposé aux êtres humains.

Cette tâche ne peut être résolue que si l'on dispose d'une connaissance pro­fonde des problèmes de la vie et que si l'on comprend jusqu'à quel niveau le sentiment social est insuffisant, aussi bien dans ces manifestations telles que le complexe d'infériorité et de supériorité, que dans tous les types d'échecs humains. Il faut également une grande expérience des circonstances et des situations susceptibles d'empêcher le développement du sentiment social dans l'enfance. Les voies d'accès qui d'après mon expérience se sont montrées les meilleures pour l'exploration de la personnalité sont une large compréhension des souvenirs de la première enfance, de la place occupée par le sujet encore enfant dans la lignée familiale, de quelques défauts d'enfant, des rêves diurnes et nocturnes et de la nature du facteur exogène ayant déclenché les symp­tômes morbides. Tous les renseignements tirés de pareil examen, y compris l'attitude vis-à-vis du médecin, ne doivent être évalués qu'avec la plus grande prudence, et le déroulement dynamique de ces faits doit être constamment examiné pour éprouver leur concordance avec d'autres constatations déjà faites.