4. Le problème du corps et de l'âme

Il est hors de doute aujourd'hui que tout ce que nous appelons le corps montre une tendance à devenir un tout. D'une façon générale l'atome peut être, de ce point de vue, comparé à la cellule vivante. Tous deux possèdent des forces latentes et manifestes, qui déterminent en partie les contours et la déli­mitation du corps, en partie aussi la formation d'autres éléments. La différence fondamentale réside certes dans les échanges nutritifs de la cellule en opposition à la faculté de l'atome de se suffire à lui-même. Le mouvement à l'intérieur et à l'extérieur de la cellule et de l'atome ne présente pas de diver­gences fondamentales. Les électrons ne sont jamais à l'état de repos et une tendance à l'arrêt, comme Freud le postule dans sa conception du désir de la mort, ne se trouve nulle part dans la nature. Ce qui les distingue de la façon la plus claire, ce sont les processus d'assimilation et d'excrétion de la cellule vivante qui donnent lieu à l'accroissement, à la conservation de la forme, à la multiplication et à la tendance vers une forme définitive idéale 5.

Si la cellule vivante, peu nous importe ici son origine, avait été placée dans un milieu idéal qui lui ait assuré sans peine une conservation éternelle - condition inconcevable, il faut l'avouer - elle serait restée constamment identi­que à elle-même. Sous la pression de difficultés, qu'on peut imaginer dans les cas les plus simples comme purement physiques, ce que nous appelons sans le comprendre le processus vital s'est trouvé contraint d'avoir recours à quelque remède. Parmi les innombrables variétés présentes dans la nature, comme cela se voit certes aussi chez l'amibe, se rapprochent davantage du succès les individus mieux pourvus, capables de trouver une meilleure forme et par là même une meilleure adaptation au milieu. Depuis des milliards d'années que la vie existe sur cette terre, il y a eu manifestement assez de temps pour per­mettre au processus vital de former des êtres humains à partir des cellules les plus simples et également pour laisser périr des myriades d'êtres vivants qui n'étaient pas de taille à s'opposer à la puissance d'agression de leur entourage.

Dans cette conception qui réunit des vues fondamentales de Darwin et de Lamarck, il faut considérer le « processus vital » comme une tendance dont la direction est maintenue, dans le courant de l'évolution, vers un but éternel d'adaptation aux exigences du monde extérieur.

Dans cet effort vers un but qui ne rend possible ni terme ni repos, étant donné que manifestement les exigences et les problèmes imposés par les forces du monde extérieur ne pourront jamais obtenir une solution définitive de la part d'êtres qui ont été créés par elle, a dû se développer aussi cette faculté qui, suivant l'angle sous lequel elle est considérée, est appelée âme, esprit, psyché, intelligence, et qui inclut toutes les autres « facultés psychi­ques ». Et bien que nous nous mouvions sur un terrain transcendantal lorsque nous considérons le processus psychique, nous pouvons, fidèles à nos convic­tions, soutenir que l'âme, appartenant au processus vital et à tout ce que nous incluons en lui, doit présenter le même caractère fondamental que la matrice, la cellule vivante dont elle est issue. Ce caractère fondamental se trouve en premier lieu dans l'éternel essai d'arriver à un règlement avantageux avec les exigences du monde environnant, de vaincre la tendre à une forme finale idéale, et conjointement forces physiques préparées dans ce but au cours de l'évolution, d'atteindre, par une influence et une aide mutuelle, un but de supériorité, de perfection, de sécurité. Comme dans le développement évolu­tionnaire du corps, la direction du développement psychique est constamment orientée pour arriver à surmonter les difficultés par une solution juste des problèmes que le monde extérieur nous pose. Chaque solution erronée, résul­tat d'un développement physique ou psychique inadéquat, démontre son impropriété par l'échec qui petit mener jusqu'à la suppression et l'extermi­nation de l'individu égaré. Le processus de l'échec peut dépasser l'individu et nuire à ceux qui lui sont associés, à sa descendance, et entraîner dans les pires difficultés les familles, les tribus, les peuples et les races. Comme toujours dans l'évolution, ces difficultés peuvent, après avoir été surmontées, mener souvent à de grandes réussites, à un plus grand pouvoir de résistance. Mais une multitude de plantes, d'animaux et d'êtres humains sont devenus victimes de ce processus d'auto-épuration cruelle. Ce qui, aujourd'hui, paraît résistant en moyenne, a momentanément surmonté l'épreuve 6. Il résulte de cette con­ception que dans le processus physique nous avons affaire à un effort pour maintenir le corps, suivant son activité, dans un état d'équilibre approximatif pour pouvoir affronter victorieusement les exigences du monde environnant, ses avantages et ses inconvénients. Si on considère un côté seulement de ce processus (d'une façon unilatérale) on arrive à la conception d'une « sagesse du corps » 7. Mais le processus psychique aussi est obligé d'avoir recours à cette sagesse qui le rend plus apte à résoudre favorablement les questions du monde environnant et à maintenir activement un équilibre constant entre le corps et l'âme. Dans une certaine mesure, le degré évolutionnaire pourvoit à cet équilibre ; tandis que le but de supériorité trouvé dans l'enfance, le style de vie, la loi dynamique de l'individu pourvoient à son activité.

La loi fondamentale de la vie est donc le triomphe sur les difficultés. L'instinct de conservation, l'équilibre physique et psychique, le développe­ment somatique et psychique et la tendance à la perfection lui sont soumis.

Dans l'instinct de conservation sont inclues : la compréhension et la faculté d'éviter le danger, la procréation comme voie évolutionnaire pour la survivance d'une participation corporelle au-delà de la mort, la collaboration au développement de l'humanité, qui conserve d'une façon immortelle l'esprit de ses collaborateurs et le rendement socialisé de tous ceux qui ont pris part à la réalisation de tous les buts indiqués.

Le miracle de l'évolution est manifesté dans le perpétuel effort assuré par le corps, pour en même temps conserver, compléter et remplacer tous les éléments nécessaires à sa vie. La coagulation du sang en cas de blessure, l'équilibre largement assuré de l'eau, du sucre, du calcium, des matières albu­minoïdes, la régénération du sang et des cellules, l'action harmonieuse des glandes endocrines sont les produits de l'évolution et démontrent la force de résistance de l'organisme en face des agressions extérieures. Le maintien et le renforcement de ce pouvoir de résistance est le résultat d'un vaste brassage sanguin, dans lequel des défauts seront atténués, des avantages retenus et accrus. Là aussi la socialisation des êtres humains, la collectivité ont participé victorieusement. L'exclusion de l'inceste n'était donc rien de plus qu'une évidence dans la recherche de la socialisation.

L'équilibre psychique est constamment menacé. Dans sa tendance à la perfection, l'homme est en permanence dans un état de tension psychique et il est conscient des faibles moyens dont il dispose pour atteindre le but de la perfection. C'est uniquement le sentiment d'avoir atteint un degré satisfaisant dans sa tendance à s'élever qui peut lui procurer le sentiment de la quiétude, de la valeur, du bonheur. L'instant suivant son but l'attire de nouveau plus loin. Là il devient clair qu'être un homme signifie posséder un sentiment d'infériorité qui exige constamment sa compensation. La direction de la compensation recherchée est mille fois aussi diverse que le but de la perfec­tion recherchée. Plus profondément est ressenti le sentiment d'infériorité, plus impérieux sera le désir de compensation, et plus violente sera l'agitation émotionnelle. Mais l'assaut des sentiments, les émotions et les états affectifs ne restent pas sans influence sur l'équilibre physique. L'organisme, par les voies du système nerveux végétatif, du nerf vague, des modifications endoc­riniennes, subit des changements qui ont leur répercussion dans la circulation sanguine, les sécrétions, le tonus musculaire et sur presque tous les organes. Comme phénomènes passagers ces manifestations sont naturelles, elles se montrent seulement différentes dans leur apparence, suivant le style de vie du sujet. Si elles persistent, on parle de névrose organique fonctionnelle. Comme les psychonévroses, elles doivent leur apparition à un style de vie qui, dans le cas d'un sentiment d'infériorité plus marqué, montre une tendance à battre en retraite devant le problème auquel l'individu est confronté, et à assurer cette retraite par le maintien des symptômes de choc organiques ou psychiques qui ont été déclenchés. Ainsi s'extériorise le processus de l'âme dans l'organisme. Mais aussi dans le domaine purement psychique donnant lieu à toutes sortes d'échecs psychiques, à des actions et des renoncements qui sont hostiles aux exigences de la société.

Inversement l'état organique exerce une influence sur le processus psychi­que. Le style de vie se façonne, suivant notre expérience, dans la première enfance. L'état organique héréditaire présente à cette occasion la plus grande influence. L'enfant réalise, dès qu'il commence à se mouvoir et à agir, la validité de ses organes corporels. Il la réalise, mais ne sait ni l'exprimer, ni la concevoir par des mots ou des concepts. Comme d'autre part la prévenance de l'entourage est essentiellement différente, ce que l'enfant ressent de ses possi­bilités de rendement restera toujours inconnu. Usant d'une grande prudence et disposant de l'expérience d'une probabilité statistique, il est permis de con­clure, d'après notre connaissance de l'infériorité des organes, de l'appareil digestif, de la circulation du sang, de l'appareil respiratoire, des organes à sécrétion interne, des glandes endocrines, des organes des sens, que l'enfant réalise le poids de l'effort à faire, dès le début de son existence. Mais la ma­nière d'après laquelle il essaye de résoudre au mieux ce problème, ne pourra être comprise que d'après ses mouvements et d'après ses efforts. Car ici toute considération causale n'est d'aucun secours. Ici se manifeste à l'œuvre la force créatrice de l'enfant. S'agitant dans l'espace presque illimité de ses possibilités, l'enfant subit un entraînement à force de tentatives et d'erreurs et s'engage dans une voie largement tracée vers un but de perfection qui semble lui offrir la réussite. Qu'il se démène activement ou garde une attitude passive, qu'il commande ou bien se soumette, qu'il soit sociable ou bien égoïste, courageux ou lâche, quelles que soient ses variations de forme et de tempérament, qu'il soit facilement excitable ou bien indifférent, l'enfant décide du destin de sa vie entière et développe sa loi dynamique en harmonie, comme il le suppose, avec son entourage. Le progrès, la marche vers un but de réussite est différent pour chaque individu et varie avec chacun dans de multiples nuances, de sorte que ne peut être indiqué que ce qui est typique dans chaque cas ; pour les différences individuelles force est d'avoir recours à des descriptions détaillées.

Sans le savoir que lui apporte la psychologie individuelle, l'individu lui-même peut rarement indiquer avec netteté la direction que prend son chemin, souvent même il la décrit tout à l'opposé. C'est la connaissance de sa loi dynamique qui d'abord nous renseigne. Grâce à cela nous découvrons son but, la signification des formes d'expression qui peuvent être des mots, des pen­sées, des sentiments ou des actions. A quel point le corps est soumis à cette loi dynamique, c'est ce que révèlent certaines tendances de ses fonctions, une forme de langage souvent plus expressive que les mots, plus clairement signi­ficative, mais tout de même un langage du corps, et que j'ai appelé le « jargon des organes ». Un enfant, par exemple, qui se conduit d'une façon obéissante, mais qui mouille son lit la nuit, manifeste ainsi l'opinion qu'il répugne à se soumettre aux exigences de notre civilisation. Un homme qui prétend être courageux, qui peut-être même croit à son courage, démontre tout de même par son tremblement et par l'accélération de son pouls qu'il a été troublé dans son équilibre psychique.

Un femme mariée, âgée de 32 ans, se plaint de violentes douleurs autour de l'œil gauche et de diplopie qui l'oblige à garder l'œil gauche fermé. C'est depuis onze ans que la malade présente ces accès ; le premier remonte à l'épo­que de ses fiançailles. L'accès actuel date de sept mois, les douleurs disparais­sent par moment, la diplopie reste constante. La malade attribue ce dernier accès à un bain froid et croit avoir fait l'expérience que les précédents étaient provoqués par des courants d'air. Un frère cadet souffre d'accès identiques avec diplopie, à la suite d'lune grippe, sa mère aussi. Les douleurs pouvaient au cours des accès antérieurs être ressenties autour de l'œil droit ou passer d'un côté à l'autre.

Avant son mariage elle enseignait le violon, se produisait dans des con­certs et aimait sa profession à laquelle elle a dû renoncer depuis son mariage. Elle vit actuellement, pour être plus près de son médecin, prétend-elle, dans la famille de son beau-frère et s'y trouve tout à fait heureuse.

Elle dépeint sa famille, en particulier son père, elle-même et plusieurs de ses frères comme excitables et coléreux. Si nous ajoutons - ce que découvre et confirme l'interrogatoire - qu'ils sont autoritaires, nous voyons que nous avons affaire à ce type que j'ai décrit comme étant enclin à la céphalée, à la migrai­ne, à la névralgie du trijumeau et à des accès épileptoïdes (voir Pratique et théorie de la psychologie individuelle, trad. franç. Payot, Paris).

La malade se plaint aussi d'envies fréquentes d'uriner qui se présentent toujours lorsqu'elle est en état de tension nerveuse, à l'occasion de visites ou de rencontres avec des personnes étrangères, etc.

Dans mon travail sur l'origine psychique de la névralgie du trijumeau, j'ai insisté sur le fait que dans les cas dépourvus de fondement organique on ren­contre toujours une tension affective augmentée qui se manifeste clairement par toutes sortes de symptômes nerveux, comme ceux que nous avons juste­ment constatés, et qui, par excitation vasomotrice ainsi que par l'excitation du système sympathico-surrénalien, peut provoquer à des points de prédilection, très probablement grâce à des modifications de l'irrigation sanguine, des symptômes tels que la douleur, mais aussi des manifestations paralytiques. J'ai aussi émis l'opinion que des asymétries du crâne, de la face, des veines et des artères, trahissent probablement des asymétries similaires à l'intérieur de la calotte crânienne, dans les méninges et le cerveau, lesquelles intéressent sans doute les voies et le calibre des veines et artères de cette région ; les fibres nerveuses et les cellules montrent peut-être même dans un des deux hémis­phères cérébraux un développement plus faible. Une attention particulière devrait être donnée aux voies des troncs nerveux qui certainement asymétri­ques eux aussi, peuvent se montrer comme étant trop étroits sur un côté du crâne, en cas de dilatation des veines et des artères. On peut constater d'après la couleur de la peau du visage et, en cas de colère, d'après les veines du front devenues saillantes, que le remplissage des vaisseaux change au moment des émotions, surtout de la colère, mais aussi à l'occasion de la joie, de la peur et du chagrin. Il y a lieu de supposer que de pareilles modifications se produisent aussi dans les couches profondes. Il faudra encore de longues recherches pour éclaircir toutes les complications qui entrent en jeu à cette occasion.

Or si nous arrivons dans ce cas à déceler non seulement la prédisposition à la colère due à un style de vie autoritaire, mais aussi le facteur exogène précé­dant l'accès, plus violent qu'aucun de ceux éprouvés jusqu'alors, si nous pouvons constater la tension psychique permanente depuis la première enfan­ce, le complexe d'infériorité et de supériorité, le manque d'intérêt pour les autres, l'égocentrisme présent non seulement dans sa vie actuelle mais aussi dans ses souvenirs et ses rêves, si de plus nous obtenons un succès par le traitement dans le sens de la psychologie individuelle, peut-être même un suc­cès durable, alors on aura apporté une preuve encore plus probante, que des maladies telles que la céphalée nerveuse, la migraine, la névralgie du trijumeau et des accès épileptoïdes, là où des troubles organiques font défaut, pourront être amenés à une guérison peut-être définitive par une modification du style de vie, par une baisse de la tension psychique, par un élargissement du sentiment social.

L'envie impérieuse d'uriner à l'occasion de visites nous fournit déjà l'image d'une personne trop facilement irritable et nous montre que l'envie d'uriner, de même que le bégaiement et d'autres troubles et traits de caractère nerveux, tel le trac, sont dus à un facteur exogène : la rencontre avec d'autres personnes. A cette occasion il faut aussi envisager l'accentuation du sentiment d'infériorité. Celui qui a une certaine connaissance de la psychologie individuelle aperce­vra ici facilement la dépendance de l'opinion des autres et par conséquent l'aspiration accentuée vers l'affirmation, c'est-à-dire vers une supériorité per­sonnelle. La malade déclare elle-même ne pas s'intéresser aux autres. Elle prétend ne pas être craintive et pouvoir parler avec d'autres sans difficultés, mais dépasse de loin la mesure par son bavardage et me laisse à peine prendre la parole, ce qui est un signe certain de sa tendance à une autoreprésentation exaspérée. Dans le ménage elle est bien la personne qui commande, mais elle échoue devant l'indolence et le besoin de repos de son mari qui travaille dure­ment et qui rentre tard à la maison, fatigué et guère disposé à sortir avec sa femme ou à poursuivre une conversation avec elle. Quand elle doit se pré­senter devant un public, elle a le trac. À la question posée, considérée par moi comme étant de grande importance, sur ce qu'elle ferait si elle était guérie - une question dont la réponse démontre nettement en face de quel problème le malade recule -la malade répond d'une façon évasive en faisant allusion à ses perpétuelles céphalées. Au niveau du sourcil gauche se trouve une profonde cicatrice, suite d'une intervention sur le sinus ethmoïde, intervention qui a été rapidement suivie d'autres accès de migraine. La malade soutient fermement et avec opiniâtreté que le froid sous toutes ses formes lui est nuisible et qu'il peut provoquer les accès. Néanmoins elle avait avant le dernier accès pris un bain froid, qui, comme elle l'affirme, déclenche promptement l'accès. Les accès ne sont pas précédés d'une aura. Parfois le début de l'accès est accom­pagné de nausées, mais pas toujours. Elle a été sérieusement examinée par différents médecins qui n'ont pas constaté de modifications organiques. L'exa­men radiologique du crâne, l'examen sanguin et urinaire se montrèrent négatifs. Examen de l'utérus : infantile, avec antéversion et antéflexion. J'ai souligné dans mon étude sur l'infériorité des organes (Studie über Minderwer­tigkeit von Organen) que non seulement on trouve fréquemment des infériorités organiques chez les névrosés, fait qui est confirmé par le résultat des recherches de Kretschmer, mais aussi qu'en cas d'infériorités organiques il faudra toujours s'attendre à tire infériorité des organes sexuels, ce qui a été démontré par Kyrle malheureusement trop tôt décédé. Voici un de ces exemples.

Il apparut que la malade présentait une peur insensée de la grossesse, depuis qu'elle avait assisté avec la plus grande frayeur à la naissance d'une sœur cadette. Ceci confirme ma mise en garde contre l'explication trop préco­ce des faits sexuels aux enfants, tant qu'on n'est pas sûr qu'ils peuvent les comprendre et les assimiler exactement. A l'âge de onze ans son père l'accusa à tort d'avoir eu des rapports sexuels avec le fils d'un voisin. Ce contact prématuré avec la question sexuelle, associée étroitement à de la frayeur et de l'angoisse, renforça sa prévention contre l'amour qui pendant le mariage se traduisit par de la frigidité. Avant de contracter le mariage, le fiancé dut formellement s'engager à renoncer pour toujours à avoir des enfants. Ses accès de migraine et la peur constante du retour de ces accès lui permirent facilement de réduire les rapports sexuels au minimum. Comme cela se voit souvent chez les jeunes filles très ambitieuses, ses rapports amoureux devaient fatalement aboutir à des difficultés, parce qu'elle considérait à tort ces derniers, avec un lourd sentiment d'infériorité, comme une humiliation pour la femme (conception que le retard de notre civilisation favorise).

Le sentiment d'infériorité et le complexe d'infériorité - ces conceptions fondamentales de la psychologie individuelle qui, autrefois, ainsi que la protestation virile, faisaient voir rouge aux psychanalystes - sont aujourd'hui entièrement acceptés par Freud, mais difficilement incorporés à son système, quoique sous une forme très atténuée. Mais ce qui jusqu'à présent n'est pas encore compris par cette école, c'est le fait que pareille jeune fille est constamment sous l'effet d'états affectifs de prévention qui ébranlent le corps et l'âme et qui ne se manifestent, sous forme de symptôme aigu, que sous l'effet d'un facteur exogène, au cas où son sentiment social est mis à l'épreuve.

Dans notre cas les manifestations symptomatiques sont la migraine et l'envie impérieuse d'uriner ; les symptômes permanents : la peur d'avoir des enfants et la frigidité persistant depuis son mariage. Je crois avoir contribué pour une bonne part à l'explication de la migraine chez cette personne autori­taire et coléreuse, et il semble que seules les personnes ainsi faites, avec l'adjonction de l'asymétrie, peuvent présenter le symptôme morbide de la migraine décrite ci-dessus et d'autres algies similaires. Mais je dois encore indiquer quel est le facteur exogène qui a déclenché le dernier accès particu­lièrement grave. Je ne peux pas nier entièrement que dans ce cas le bain froid a déclenché l'accès, mais ce qui m'étonne c'est que la malade, qui depuis si longtemps était renseignée sur l'effet néfaste du froid, se soit montrée prête, il y a sept mois, à prendre sans hésitation le bain froid, sans, comme elle dit, avoir pensé an danger. Sa vague de colère serait-elle montée à ce moment ? Son accès survint-il à ce moment précis parce qu'il avait trouvé une occasion favorable ? Avait-elle un adversaire, comme son mari qui l'aimait, qu'elle voulait frapper et prit-elle le bain froid comme quelqu'un qui commet un suicide par vengeance, pour punir une personne dévouée ? Est-elle toujours encore en colère contre elle-même, parce que en colère contre un autre ? Est-ce qu'elle se plongeait dans la lecture sur la migraine, consultait-elle des médecins et cherchait-elle à se pénétrer de la conviction qu'elle ne pourrait jamais guérir, afin d'ajourner la solution des problèmes de la vie, qui l'effrayent parce qu'elle manque de sentiment social ?

Elle estime son mari, mais elle est assez éloignée de l'amour et n'a jamais vraiment aimé. À la question posée à plusieurs reprises, sur ce qu'elle ferait si elle était guérie d'une façon définitive, elle répondit enfin ; elle quitterait la province pour se rendre dans la capitale, pour y donner des leçons de violon et entrer dans un orchestre. Celui qui a acquis grâce à l'enseignement de la psychologie individuelle l'art de la divination, comprendra facilement que ceci signifie la séparation d'avec son mari, lequel est lié à sa ville de province. Confirmation : sa sensation de bien-être dans la maison de sa belle-sœur et les reproches contre son mari. Comme son époux la vénère et lui donne la meilleure occasion de laisser libre cours à ses tendances dominatrices, il lui est naturellement très difficile de se séparer de lui. Ici je dois vous mettre en garde contre l'idée de lui faciliter le chemin de la séparation par des conseils et de bonnes paroles et je déconseille, surtout dans ce cas et dans des cas semblables, de recommander un amant. Ces malades savent bien ce qu'est l'amour, mais ne le comprennent pas, et seraient exposées à de graves décep­tions, pour lesquelles elles rendraient le médecin responsable si elles suivaient son conseil. Le problème, dans de tels cas, consiste à rendre la femme plus apte au mariage. Mais auparavant il faut faire disparaître les erreurs dans son style de vie.

Constatation après examen détaillé : le côté gauche de la figure est légère­ment plus petit que le côté droit, en conséquence le bout du nez est légèrement dévié à gauche. L’œil gauche, actuellement malade, présente une fente palpébrale plus rétrécie que le droit. Je ne peux pas expliquer pourquoi le symptôme se présente parfois aussi du côté droit. La malade se trompe peut-être en déclarant cela.

Un rêve qu'elle eut : j'étais allée au théâtre avec ma belle-sœur et une sœur aînée. Je leur disais qu'elles attendent un peu, qu'elles allaient me voir sur la scène. Explication : elle essaye toujours de se distinguer devant ses parents. Elle voudrait aussi jouer dans un orchestre de théâtre. Elle croit ne pas être suffisamment estimée par ses parents. La théorie que j'ai émise de l'infériorité organique avec compensation psychique (fait, qui comme je voudrais l'établir, se trouve à la base des constatations de Kretschmer et Jaensch) se trouve être valable ici aussi. Il est certain qu'il existe un défaut dans l'appareil visuel de cette femme, comme d'ailleurs chez son frère qui souffre de la même maladie. Je ne peux pas décider si c'est quelque chose de plus qu'une anomalie de l'irri­gation ou des trajets nerveux. La vision est normale, ainsi que le métabolisme basal. La thyroïde n'est apparemment pas modifiée. Le rêve du théâtre et celui où elle désire se montrer sur la scène plaident nettement en faveur du type visuel préoccupé de l'apparence extérieure. Son mariage, son domicile en province l'empêchent de se produire au dehors, la grossesse et un enfant constitueraient un obstacle identique.

La guérison complète s'effectue au cours d'un mois. Auparavant vint l'explication du facteur exogène, qui avait amené le dernier accès. Elle avait trouvé dans la poche du veston de son mari la lettre d'une jeune fille, lettre qui ne contenait que quelques mots de salutation. Son mari put calmer sa suspicion. Néanmoins elle persista dans une humeur méfiante, devint jalouse, ce qu'elle n'avait jamais ressenti précédemment. De cette époque date son bain froid et le début de son accès. Un de ses derniers rêves, qui suivit la mani­festation de sa jalousie et de sa vanité blessée, prouve encore le maintien de sa suspicion et met en évidence une attitude circonspecte et méfiante vis-à-vis de son mari. Elle vit un chat attraper un poisson et se sauver avec. Une femme poursuivait le chat pour lui reprendre le poisson. L'explication s'impose sans grande science. Elle essaye par un langage métaphorique, où tout est exprimé d'une façon plus puissante, de se défendre contre un enlèvement semblable de son mari. Il résulte d'une conversation qu'elle n'a jamais été jalouse, étant donné que sa fierté lui avait interdit cette vilaine habitude, mais qu'elle avait pris en considération la possibilité d'une infidélité de son mari depuis la trou­vaille de la lettre. Ayant pris en considération cette infidélité, sa colère augmenta contre la soi-disant dépendance de la femme vis-à-vis de l'homme. Son bain froid était donc la vengeance de son style de vie face au fait qu'elle croyait que sa valeur dépendait maintenant certainement de son mari, et face à la reconnaissance insuffisante de cette valeur de la part de son mari. Si elle n'avait pas eu ses accès de migraine à la suite de choc déclenché chez elle, elle aurait été obligée de se considérer comme étant sans valeur. Or ceci aurait été la pire chose qui pourrait lui arriver.


5   Voir Smuts,Wholeness and  Evolution, Londres.

6   Voir Adler, Heilen und Bilden, Munich.

7   Voir Cannon, The wisdom of the body, New York.