DIXIEME CONFERENCE
La signification de l’Idéal du Moi dans la socialisation

 

Mesdames et Messieurs ! Au cours des réflexions qui nous ont conduits à reconnaître deux phases dans l’évolution de l’état carentiel, la phase latente et la phase manifeste, je vous ai aussi fait part d’une observation que font tous ceux qui s’occupent de jeunes carencés : les normes morales de la société n’ont pas, pour les individus déviants, la signification contraignante qu’elles ont pour les êtres humains socialisés. Même s’ils diffèrent considérablement l’un de l’autre dans leurs manifestations carentielles, ils ne présentent dans ce domaine que des différences quantitatives, qui cependant vont parfois si loin que l’on voit apparaître une inefficacité totale des principes moraux reconnus.

J’ai moi-même pu faire sans cesse cette observation aussi bien à l’établissement d’éducation spécialisée qu’au service d’aide éducative. Vous en avez appris un petit peu sur ce sujet lorsque nous avons fait une première visite dans un établissement d’éducation spécialisée moderne. Vous en apprendrez plus si nous poursuivons aujourd’hui la visite que nous avions alors abandonnée. Il nous suffit de regarder les nouveaux enfants, ceux qui viennent d’arriver. Ils nous frappent tout de suite par des traits isolés très particuliers. Il est impossible de ne pas reconnaître le « nouveau » en tant que tel. Ce qui en fait un « ancien », je vous prie de le remarquer, n’est pas la durée de son séjour, mais son intégration dans l’ensemble de l’institution.

Traversons donc les groupes ! Nous trouverons suffisamment de « nouveaux » chez les enfants scolarisés et chez les adolescents. Leurs visages et leurs mains ne sont pas lavés, leurs cheveux mal peignés sont en bataille, leurs vêtements et leurs chaussures ne sont pas propres, et sont même déchirés. Ils se tiennent à l’écart, abattus ou souriant d’un air supérieur, ou au milieu de la cohue la plus dense, repérables par leur comportement sauvage. Si nous leur adressons la parole, ils ne cessent de regarder le sol, restent muets, provocateurs, réticents, ou bien ils nous rient au nez d’une façon impertinente, ou bien encore ils nous tournent le dos. Les personnes en charge de l’éducation nous apprennent qu’ils ne respectent pas l’ordre établi, que lorsqu’ils pensent être victimes d’une injustice, ils réagissent par une révolte ouverte ou contiennent leur rage qui fera quand même irruption très vite, sous quelque forme que ce soit ; lorsque l’un d’entre eux est invité à jouer avec ses camarades, que l’autre n’est pas accepté comme compagnon de jeu, qu’un troisième se voit refuser le rôle de leader qu’il voulait s’approprier, ce sont des pleurs contenus, des provocations, des querelles allant jusqu’à l’agression ouverte, qui perturbent la bonne entente du groupe. Ceux d’entre eux qui doivent suivre leur scolarité ressentent leur matériel scolaire, et les adolescents leurs outils de travail, comme des appendices tellement importuns qu’ils s’en débarrassent très vite définitivement, de sorte qu’on ne puisse les retrouver. Pendant les repas, ils regardent suspicieusement si la plus grosse portion leur a été donnée, et s’agitent considérablement lorsque cela semble ne pas être le cas. Ce sont les plaisirs primitifs, grossiers qui leur donnent de la joie. Les bagarres des autres, celles où ils se battent eux-mêmes, le spectacle d’une bagarre ou l’incitation des autres à se battre, voilà ce qu’ils trouvent beau. Si quelques-uns se décident à improviser une pièce comme des acteurs dramatiques, des « cancans » se font entendre, des gifles feintes ou réelles sont distribuées, les thèmes de la pièce sont des scènes de bagarre, de vol, parfois aussi de suicide et de meurtre. Je pourrais vous citer encore un grand nombre de traits isolés de ce genre ; chaque nouveau en réunit en lui un si grand nombre qu’il attire aussitôt l’attention du profane dans le groupe – mais je pense que nous avons suffisamment illustré la remarque que nous avions faite au début.

Ce comportement des jeunes carencés qui viennent d’arriver est considéré comme une donnée concrète et réelle, qui provoque dans les maisons de correction de style ancien toute la sévérité du personnel, et suscite dans les établissements d’éducation spécialisée modernes la douceur et la bonté. Nous nous demandons si nous devons nous débrouiller avec cela d’une manière ou d’une autre, ou si ce trait tellement typique, justement, ne peut pas être mieux compris. Peut-être est-il même accessible à une conception qui pourrait contribuer à l’élucidation du problème des jeunes carencés.

Essayons donc !

Vu la prudence dont nous faisons toujours preuve lorsque nous abordons un fait, nous ne pourrons pas, même cette fois-ci, aller très loin, et nous nous satisferons d’aperçus qui se révéleront féconds pour des observations ultérieures. Il est indubitable que nous devons auparavant jeter de la clarté sur le fait que la majorité des êtres humains se soumet sans contestation aux normes morales de la société, avant de pouvoir songer à examiner ce qui maintient les jeunes carencés au-delà de cette limite.

Une chose est certaine, j’y ai déjà fait allusion devant vous : les êtres humains sociaux suivent une voix intérieure, une instance critique en eux qui rend impossible une conduite asociale, un impératif catégorique qui prescrit un acte particulier, et oblige à omettre, à réprimer des pensées et des impulsions. Nous sentons très nettement que quelque chose en nous s’oppose en l’observant avec acuité au Moi qui agit, l’encourage, le retient, est satisfait ou non de lui, le loue, le blâme, le condamne. Appelons provisoirement ce quelque chose qui nous est encore inconnu le Moi critique, et permettez-moi d’utiliser une image que vous comprendrez certainement à l’époque de la radio : la société émet constamment dans son domaine sur la longueur d’onde « mn » ses lignes directrices. Notre Moi critique est le récepteur, le Moi acteur est au téléphone, pour recevoir des ordres ou des avertissements, organe exécutif de son instance supérieure. Lorsque la longueur d’onde est imprécise ou fausse, le récepteur réagit mal ou même ne réagit pas du tout, le subordonné reçoit des directives de mauvaise qualité, voire n’en reçoit aucune ; il est abandonné à lui-même, il tangue sans certitude, achoppant et tombant, se fait bosse sur bosse et se met dans une rage aveugle.

Mais laissons de côté cette image et tenons-nous en aux faits. Le Moi acteur reste réellement dépourvu de guide dans la société quand son Moi critique n’est pas accordé sur les exigences de la société, et être socialisé signifie alors d’une façon très générale avoir une semblable instance du Moi et s’y subordonner sans conflit.

Dès que nous avons reconnu cette différenciation au sein du Moi, la question de savoir pourquoi les normes morales ne sont pas reconnues par certains et le sont par d’autres, ou pourquoi ceux-ci sont socialisés et ceux-là déviants, doit nécessairement être posée autrement et se rapporter aux strates situées au sein du Moi. Notre intérêt concerne donc l’instance critique et le Moi acteur, chacun pour soi et dans leurs relations et dépendances réciproques.

Je puis m’imaginer qu’avant que nous ne nous occupions de ces questions, vous voudrez savoir ce qu’est le Moi, pour ne pas entendre parler de quelque chose dont vous ne pouvez vous faire aucune représentation. Le Moi est-il une formation ou une fonction de l’intellect, du psychisme ou du somatique ? S’est-il constitué à partir de deux de ces domaines, ou des trois, et dans ce cas, quelle part prend chacun d’eux ?

Comme souvent auparavant, je crains de devoir rester en dette de réponse à cette question. Il serait magnifique de pouvoir dire par exemple : en dépit des millions de particules qui constituent notre organisme, en dépit du polymorphisme et des opérations les plus diverses qui s’opèrent en nous, nous avons pourtant une conscience très précise d’être non seulement un individu, mais précisément tel individu, et c’est le Moi qui nous donne cette conscience. Or, ce qui précède est irrecevable ; depuis que Freud a découvert qu’une grande partie du Moi était elle aussi inconsciente, nous devons abandonner même la représentation du Moi en tant que conscience d’une organisation homogène des processus psychiques qui se déroulent en nous.

Pour expliquer ce qu’est le Moi, une connaissance préliminaire plus profonde, basée sur la théorie psychanalytique, serait nécessaire, et je ne puis vous la communiquer dans le cadre de ces conférences. Je renonce donc à cette entreprise, et j’en appelle à votre bon sens individuel, qui vous permet de vous faire une représentation, certes pas totalement claire, de votre Moi ; j’estime enfin que bien des choses deviendront plus nettes si nous considérons le chemin qu’a suivi le Moi pour se constituer.

Nous avons déjà fait allusion au Moi critique et au Moi acteur. Nous allons nous en tenir là et pendant quelque temps ne pas penser à quelque strate du Moi que ce soit, mais considérer uniquement le Moi en tant que tel. Nous attendrons d’être suffisamment préparés pour aborder les différences au sein du Moi. Ce n’est pas d’aujourd’hui que leur existence vous paraît possible, elle n’est pas nouvelle pour vous, depuis que nous avons parlé de Moi-plaisir et de Moi-réalité.

La constitution du Moi pose la question des conditions intérieures et extérieures, situées au sein de l’individu lui-même et provenant du monde extérieur. Il faudra donc attribuer un rôle aux réactions des premières impressions issues du monde extérieur.

Nous avons déjà reconnu les effets de ces conditions et de ces relations. Rappelez-vous ce dont je vous ai fait part à propos des relations affectives du petit enfant, lorsque je vous ai montré comment se forme, au niveau du psychisme impersonnel du nourrisson dépendant, en même temps qu’il évolue, une première vie amoureuse bien déterminée revêtant une forme qui durera toute sa vie.

Ce que nous discutions à l’époque nous servira aujourd’hui de point de départ et de base pour nos explications. Les recherches de Freud nous ont montré que le nourrisson, avant même qu’il n’accède à un environnement personnel, utilise comme source de plaisir son propre corps en s’étayant sur la satisfaction de ses grands besoins organiques. Il n’a pas besoin du monde extérieur pour accéder à une satisfaction entière. Son propre corps, qui lui est accessible sans difficulté, suffit parfaitement. Dans la confusion entre son Moi et le monde environnant, le premier, soit lui-même, est, pour lui, monde. La psychanalyse dit de la sexualité infantile qu’elle s’exerce de façon « autoérotique ». Je dois ici insister tout particulièrement sur un fait que j’aurais pu souligner plus tôt à d’autres passages : je n’emploie jamais le terme de sexualité que dans son sens élargi, défini par la psychanalyse, et qu’il ne faut pas confondre avec la génitalité. Lorsque l’on parle de sexualité en dehors de la psychanalyse, on l’imagine toujours liée aux organes génitaux, et se manifestant par leur intermédiaire.

Lorsque le temps de l’activité autoérotique est passé, l’enfant remarque les personnes de son entourage. Il tourne vers elles son attention, son intérêt, sa libido. On désigne ce processus par l’expression dynamique d’« investissement d’objet », entendant par là que l’enfant est parvenu à retirer une partie de sa libido de son utilisation sous forme d’amour-propre pour la tourner vers des objets du monde extérieur, à transformer la « libido narcissique » en « libido objectale ».

Freud a décrit le destin de ces investissements d’objet : l’enfant en constitue toute une série au cours de sa croissance, les abandonne ensuite et les échange contre d’autres. Ces processus psychiques qui s’effectuent dans l’enfant ne disparaissent pas sans laisser de traces. Un investissement d’objet, c’est-à-dire l’inclination pour une personne déterminée, ne peut pas être abandonné sans donner lieu à des répercussions bien déterminées. Que se passe-t-il en règle générale ? Certains traits de la personne aimée sont incorporés à l’être propre et conservent ainsi le souvenir de l’objet autrefois aimé. Nous parlons dans ce cas d’une « identification » accomplie.

Il se pourrait maintenant que vous vous demandiez si un objet doit être abandonné avant qu’une identification puisse avoir lieu, car nous savons bien par expérience que l’amour porté aux parents, par exemple, peut persister même après l’identification avec eux.

Je voudrais faire deux remarques à ce sujet. Tout d’abord, l’identification ne doit pas nécessairement suivre l’amour pour l’objet, tous deux peuvent coïncider dans le temps. Mais en tout cas, l’identification à une personne déterminée persistera au-delà de l’amour objectal pour elle, et conservera, comme nous l’avons déjà remarqué, le souvenir qui s’y rapporte. D’autre part, il est un fait que vous devez particulièrement prendre en considération et à propos duquel vous ne vous êtes certainement pas encore posé de questions : les tendances libidinales procèdent de l’inconscient, investissent un objet du monde extérieur et sont ainsi satisfaites. Le progrès de l’identification pousse tellement l’objet dans le Moi propre qu’en fin de compte, le Moi lui-même se représente à l’inconscient comme objet d’amour, et ce qui vous paraît être amour d’un objet est souvent déjà amour de soi-même. La libido objectale a été transformée en libido narcissique. Notez également qu’il existe aussi une identification sans investissement objectal préalable. Freud a trouvé que le petit enfant, avant même de faire ses premiers investissements objectaux, traverse une phase d’identification directe et immédiate avec son père. Il qualifie cette identification de primaire, et les processus ultérieurs se contenteront de la renforcer. Elle nous éclaire aussi la position particulière du père dans la vie de l’individu et de la société.

Mais je dois encore attirer votre attention sur une erreur toujours susceptible d’être commise, afin de vous en préserver. L’abandon, le dépassement d’un investissement d’objet ne signifie pas que l’objet autrefois aimé est désormais haï. Nous avons vu dans la quatrième conférence, à propos d’un cas dont vous vous souvenez certainement, celui du jeune homme qui se livrait à des agressions violentes sur sa sœur, que la haine avait été causée par un lien incestueux avec elle, et qu’elle était donc la conséquence de l’échec du dépassement d’un investissement d’objet normalement destiné à sombrer. Il s’agissait dans ce cas d’un refoulement, et pour nos réflexions d’aujourd’hui, d’un abandon réel de l’objet.

Si chaque abandon d’un investissement d’objet par identification incorpore à l’être de l’enfant de nouveaux traits, il est compréhensible que celui-ci ne puisse que changer constamment au cours de sa croissance. Nous comprenons aussi ce que veut dire Freud lorsqu’il affirme que le caractère de l’individu est un précipité des investissements d’objet abandonnés, qu’il contient l’histoire de ses choix d’objet. Nous ne devons toutefois pas penser que ces traits sont simplement superposés ou intriqués, représentant par là une espèce de somme. Leur ordre dépend essentiellement de la manière dont l’enfant réagit aux influences provenant de ses choix objectaux, les assume ou s’en défend.

L’âge où se produisent les identifications n’est pas indifférent en ce qui concerne le degré de remaniement du Moi infantile. Nous pouvons facilement imaginer d’une part qu’elles sont d’autant plus actives qu’elles interviennent plus précocement, et d’autre part que les premières doivent être les plus chargées de signification. Faisons ici attention aux faits pour examiner la configuration du Moi : il convient de tenir compte non seulement de la constitution héréditaire de l’enfant et du milieu, des investissements objectaux avec les identifications qui en résultent dans leur succession temporelle, mais il faut encore tenir compte du fait que parmi elles, ce sont les premières qui ont l’effet le plus persistant. Il est aussi très clair que ce sont elles qui s’imprimeront le plus profondément dans le Moi encore excessivement faible et dépendant. Les premiers investissements objectaux s’accomplissent dans le monde extérieur, nous le savons déjà, et se dirigent sur la personne qui prend soin de l’enfant, normalement la mère et le père. Si tout suit son cours naturel, ce sont les parents biologiques qui rendent possibles ces identifications les plus importantes.

Nous avons déjà suivi sur un court trajet les tendances libidinales orientées vers les parents, ainsi que leur destin. D’abord dans la première conférence, chez le jeune homme qui allait à Tulln pour apporter des cerises à sa mère ; puis dans la troisième conférence, chez l’enfant qui avait vécu de façon traumatique la mort effroyable de sa mère écrasée par des courroies de transmission, et enfin dans la quatrième conférence. C’est là que nous en sommes venus pour la première fois à parler du complexe d’Œdipe et que nous avons intégré ce qu’il était important de savoir pour nos recherches de l’époque. J’avais conclu les communications qui s’y rapportaient par les mots suivants : « Au fil ultérieur du développement, des traits des parents sont ainsi incorporés à l’être de l’enfant ».

Nous pourrons maintenant exprimer la même chose d’une façon plus précise, et nous réussirons aussi à suivre plus avant le complexe d’Œdipe. Son destin est scellé lorsque l’enfant se développe sans trouble, il est destiné à sombrer en cas d’évolution normale, et ne domine que la première période sexuelle de l’enfant, qui le dépasse avec sa ruine. Le stade de la « sexualité infantile » est suivi par un deuxième stade au cours duquel normalement aucune tendance sexuelle ne se manifeste, la période de latence.

Avec le naufrage du complexe d’Œdipe, les investissements objectaux qui le conditionnaient sont abandonnés, et il doit en résulter, nous l’avons vu aujourd’hui, une identification avec le père et avec la mère. Les tendances issues des deux orientations du complexe d’Œdipe, positif et négatif, s’associent de la manière que nous connaissons déjà.

Freud a également découvert que les exigences particulières qui résultent de la situation œdipienne et qui sont posées à l’enfant sont extraordinairement élevées, qu’elles ne peuvent être dépassées que par les identifications, et que la précocité de ces identifications produit un résultat également bien déterminé. Lequel ? Les identifications qui en procèdent, concordant l’une avec l’autre d’une manière quelconque, provoquent non seulement une modification du Moi, comme toutes celles qui apparaîtront plus tard, mais encore elles se désolidarisent du reste du Moi, constituent une strate particulière au sein du Moi, gagnent une position spéciale, tout comme le père et la mère en occupaient eux aussi à l’extérieur. Elles s’opposent aux autres contenus du Moi en tant qu’elles forment l’instance critique au sein du Moi, comme en leur temps les parents, à l’extérieur, s’étaient représentés à l’enfant. Freud les appelle le « Surmoi » ou aussi l’« Idéal du Moi ». Ces deux terminologies ne suscitent guère de remarques. Le Surmoi désigne la strate supérieure au sein du Moi ; l’Idéal du Moi est ce à quoi le Moi aspire.

Nous pouvons aussi nous représenter ainsi le devenir de l’Idéal du Moi : père et mère sont aimés, ils accordent et autorisent. Tous deux, mais surtout le père, sont aussi reconnus comme des instances autoritaires. Ils sont réellement présents, et obtiennent de l’enfant, par l’affection ou par la peur, la restriction de sa satisfaction pulsionnelle. Le père ne se contente pas de mettre un point d’arrêt aux tendances libidinales du jeune homme dirigées vers la mère, rendant par là indispensable un détournement du but, mais encore il se fait remarquer par les divers commandements et interdits qui débouchent sur des frustrations. Il pose une série d’exigences qui doivent être accomplies. « Ainsi (comme le père) dois-tu être ». Mais aussi : « Ainsi (comme le père) ne dois-tu pas être, c’est-à-dire ne pas tout faire de ce qu’il fait ; bien des choses lui restent réservées12 ». Et « devenir » comme lui provoque une impulsion, déclenche la tendance à vouloir devenir grand. Le père, qui représente également pour l’enfant les exigences de la société, le contraint, dans l’identification avec lui, à accomplir ces exigences, ce qui n’est possible que si l’enfant se frustre de satisfactions pulsionnelles, détourne ses pulsions de leurs buts primitifs pour les orienter sur des buts supérieurs. Autrement dit : s’il parcourt le chemin qui mène à la civilisation. Ainsi, le père, en exigeant ces frustrations, donne le branle à l’évolution supérieure du psychisme. Ce que le père (la mère) pose réellement comme exigences persiste même après l’identification avec lui (elle), y compris ce qui en lui (elle) paraissait digne de susciter un effort au point de devenir une exigence impérieuse. Tout cela s’édifie dans son contenu et dans sa forme, l’identification étant accomplie, pour constituer l’Idéal du Moi au sein de l’enfant, pour atteindre ce qu’il faut prendre pour modèle, et qui veut être réalisé, parce qu’on l’aime, mais aussi parce qu’on le redoute en raison de ses exigences.

De par sa position spéciale, l’Idéal du Moi a la faculté de maîtriser le Moi. « Monument commémoratif de la faiblesse et de la dépendance passées du Moi, il étend sa domination même sur le Moi mature. De même que l’enfant était soumis à l’obligation d’obéir à ses parents, il se soumet plus tard à l’impératif catégorique de l’Idéal du Moi ». « Et plus le complexe d’Œdipe a été intense, plus son refoulement a été accéléré (sous l’influence de l’autorité, de la religion, de l’enseignement, de la lecture), plus la frustration imposée a été énergique et intense, – et plus la domination ultérieure de l’Idéal du Moi sur le Moi sera intense ».

Lorsque nous lisons dans la littérature psychanalytique que le développement de l’enfant est achevé dans ses traits principaux au cours de sa cinquième ou sixième année, il ne faut pas mal comprendre et mal interpréter ce principe, comme s’il affirmait qu’à partir de ce moment, l’enfant n’est plus susceptible d’être éduqué. Cette assertion signifie simplement que les impressions issues des relations de l’enfant avec ses parents, que nous venons de décrire, exercent l’effet le plus puissant sur la formation de son caractère, qui s’en trouve déterminé dans son cœur. L’Idéal du Moi gagne encore des traits importants, au cours de l’éducation, de la part de l’enseignant, des personnes ayant autorité sur l’enfant et qui prolongent le rôle du père, de la part des héros de lecture qui enthousiasment l’enfant, etc. Il y a tant d’êtres humains qui ne pourraient s’affirmer dans la vie si leur Idéal du Moi restait suspendu uniquement au résultat des relations parentales.

Nous avons désormais repéré l’Idéal du Moi comme étant la strate du Moi d’où procède le jugement critique porté sur le reste du Moi. Nous n’avons pas besoin de chercher des termes susceptibles de désigner ce par quoi l’Idéal du Moi exerce la censure morale. Cette voix intérieure nous est connue depuis longtemps comme constituant la conscience morale (Gewissen).

« Nous voyons de ce fait que la psychanalyse se soucie également de ce qu’il y a de supérieur, de moral, de supra-personnel dans l’être humain, que même pour elle, il y a une essence supérieure dans l’être humain. Ce qu’il y a de supérieur en lui, c’est l’Idéal du Moi, le représentant de nos relations parentales. Lorsque nous étions de petits enfants, nous avons connu, aimé, admiré, craint ces êtres supérieurs, plus tard, nous les avons admis en nous ».

Je le répète : « l’Idéal du Moi doit sa situation particulière au sein du Moi et par rapport au Moi à un moment qui doit être évalué sous deux aspects à la fois ; tout d’abord, il est la première identification intervenue alors que le Moi était encore faible, et deuxièmement, il est l’héritier du complexe d’Œdipe, et introduit donc les investissements objectaux les plus grandioses dans le Moi ». Toutefois, il n’est pas immuable, rigide, mais accessible à des influences ultérieures, et il conserve la faculté, reprise au père, de s’opposer au Moi, de le conduire et de le maîtriser. Nous devons aussi tenir compte du fait qu’à travers le père qui éprouve et qui agit d’un point de vue social, les exigences de la société se manifestent à l’enfant, et que ce dernier gagne, par conséquent, son orientation sociale par le père et auprès du père : l’Idéal du Moi prend de ce fait des traits qui ultérieurement excluront une conduite asociale.

Je dois ici attirer votre attention sur un processus extraordinairement important pour la vie en commun des êtres humains, et qui se déroule également de façon radicalement automatique. Dans les familles à plusieurs enfants, dans les classes d’école, les asiles, les foyers de jour, les établissements d’éducation, il est inévitable que les enfants empruntent des traits identiques à leur père, à leur enseignant, à leur éducateur. Plus ils empruntent de traits similaires, moins l’Idéal du Moi de l’un divergera de celui de l’autre. Les enfants doivent de ce fait établir entre eux des relations au cours desquels ils s’emprunteront réciproquement des traits ; on voit apparaître une compréhension, une indulgence, une entente réciproque, une limitation de la satisfaction des besoins pulsionnels propres, une hiérarchie où chacun trouve sa place. On voit se développer ce que nous appelons des sentiments sociaux. On peut donc dire d’une façon très générale que : « les sentiments sociaux procèdent de l’identification avec autrui basée sur un Idéal du Moi identique ».

Nous avons à présent discuté, dans ses contours schématiques, la question posée au début, concernant la modalité d’apparition de la conduite sociale, et nous pouvons maintenant nous tourner vers les jeunes carencés, soit ceux qui sont considérés par leur environnement comme des individus déviants. Il n’est pas difficile de voir dans quel sens se dirigeront nos recherches. Il ne peut s’agir chez les jeunes carencés que d’une particularité de l’Idéal du Moi, du Moi ou de leurs relations, qui diffèrent de ce qu’ils sont chez les autres êtres humains.

Je considère qu’il n’est pas superflu d’ajouter qu’à leur tour naturellement, les réflexions que nous allons maintenant mener ne pourront guère indiquer beaucoup plus qu’une orientation générale, une direction permettant de considérer un fait à partir d’un point de vue différent de celui que nous sommes habitués à adopter.

Ce que vous avez appris du Moi et de ses différenciations se réfère à leur développement normal, si bien qu’à un Idéal du Moi aux exigences normales s’oppose un Moi analogue, qui reconnaît le bien-fondé des performances exigées, et les accomplit. Mais il n’est pas obligé qu’il en aille toujours ainsi.

Nous trouverons le fondement d’un grand nombre de manifestations carentielles lorsque nous aurons reconnu que l’Idéal du Moi peut manquer des traits mêmes qui prescrivent au Moi une conduite correcte d’un point de vue social, ou bien que l’Idéal du Moi ne pose pas ces exigences, ou qu’il les pose justement dans un sens opposé. Il suffit à un enfant de grandir dans un environnement caractérisé lui-même par des comportements asociaux, d’avoir des parents carencés ou criminels auxquels il s’identifie, pour que son Idéal du Moi le pousse vers une conduite contraire à la société d’une façon tout aussi catégorique que l’Idéal du Moi orienté socialement d’un autre enfant le maintient au sein de la société en évitant tout débordement. Dans ces cas, le Moi et l’Idéal du Moi en soi et dans leurs relations réciproques sont parfaitement normaux, seule leur situation par rapport au monde extérieur diverge de la norme. On peut voir qu’il en va réellement ainsi lorsque des individus de ce type se réunissent en une communauté orientée vers un objectif, constituant des bandes de jeunes carencés, des bandes de criminels. Ils sont parfaitement sociaux au sein de leurs bandes jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur objectif.

On appelle très souvent, de façon inexacte, « criminel né » le cas extrême de ce groupe. On parle de familles de criminels, et même de générations entières de criminels, et l’on pense que les constitutions criminelles, dont on ne se fait aucune représentation ou seulement une représentation très vague, sont sans cesse transmises héréditairement aux enfants par leurs parents. Peut-être en va-t-il ainsi, mais l’éducateur spécialisé n’exclura pas une autre possibilité, même si on lui dit que le père et le grand-père de l’enfant dont il a la charge éducative étaient déjà des criminels. Il connaît les processus d’investissement d’objet et d’identification, ainsi que la force impérieuse des traits empruntés aux parents et intégrés à l’Idéal du Moi propre, qui enjoignent à l’individu de faire ce qu’il a vu faire par son père lorsqu’il était enfant. Même sans aucune constitution criminelle, des générations de criminels peuvent ainsi voir le jour. Lisez la biographie du célèbre chef de brigands Grasel, publiée par Robert Bartsch à partir des archives du Tribunal Fédéral de Vienne : vous apprendrez de la bouche de Grasel lui-même l’importance qu’ont revêtu ses vécus infantiles dans les actes honteux qu’il a commis ultérieurement, et vous ne pourrez pas admettre qu’il est devenu criminel parce que ses parents criminels lui avaient transmis héréditairement leur constitution.

Naturellement, on ne peut contester que de temps en temps, pour des raisons de constitution héréditaire, un Idéal du Moi peut se former avec de tels déficits qu’un état carentiel apparaît. Pour utiliser une autre terminologie, il s’agirait là du jeune carencé par déficits innés. Quelque chose serait donc perturbé dans les facteurs constitutionnels gouvernant les mécanismes d’investissement objectal et d’identification. Il faudrait d’abord mener des recherches pour savoir de quoi il s’agit, si des variations qualitatives ou quantitatives quelconques ne suffisent pas à expliquer le tableau, si des investissements objectaux ou des identifications ou tous deux sont susceptibles d’échouer partiellement. Ce qui reste problématique toutefois, c’est de savoir si les défauts de la constitution héréditaire peuvent être importants au point que l’on admette l’existence d’un criminel de naissance.

Du point de vue de l’éducation spécialisée, nous ne pourrons faire grand-chose dans les cas de carence qui se rapportent à des déficits de la constitution héréditaire, car ce qui est constitutionnel est inaccessible aux interventions éducatives. Nous devrons compter ce type d’individus déviants au nombre de ces éléments inaptes à la civilisation qui doivent être détachés de l’éducation spécialisée.

Lorsque l’appareil psychique de l’enfant est normalement constitué, soit quand les mécanismes d’investissement d’objet et d’identification se déroulent correctement, quand les investissements objectaux et les identifications peuvent s’établir d’une manière correcte, la constitution d’un Idéal du Moi normal, orienté sur la société, n’en est pas pour autant assurée. Nous avons déjà discuté un cas d’Idéal du Moi normal caractérisé toutefois par une orientation asociale due à l’intégration de traits contraires à la société. Il existe encore toute une série de circonstances extérieures autres, qui peuvent rendre difficile voire impossible l’édification d’un Idéal du Moi socialement orienté. Quelques exemples suffiront sans doute à illustrer ces cas.

Le père est un homme brutal qui ne tolère aucune volonté à côté de la sienne propre et qui ne se plie à la subordination que contraint par la violence. Mère et enfants craignent le tyran, qui ne recule pas devant les châtiments corporels de tous les membres de la famille, y compris la mère.

Ou bien le contraire absolu : le père est un faible aux conduites inconséquentes, inconsistant, toujours soumis à des impulsions passagères, jouet de son propre inconscient et des conditions extérieures.

Ou encore : le père est un buveur, présentant à la maison toutes les manifestations d’un homme qui a perdu la raison, tendresses répugnantes allant jusqu’au coït devant les enfants, affects de colère allant jusqu’à la destruction des meubles, et fuite de la famille chez les voisins.

Encore un autre cas : l’enfant grandit au milieu d’un conflit parental. Le père fait partie de ceux que nous venons de décrire, la mère est une femme querelleuse, insupportable, acariâtre, plus homme que femme, tout cela conduisant à des querelles entre les parents et des scènes de ménage.

Et pour finir, la constellation suivante : les parents divorcés sont contraints par la crise du logement de continuer à vivre à côté l’un de l’autre dans la même maison, ou bien des époux vivant séparés font de l’enfant un jouet qu’ils utilisent l’un contre l’autre lors des visites autorisées par la justice.

Votre propre expérience d’éducateur vous a certainement fait rencontrer des conditions familiales similaires ou encore différentes ; après ce que vous venez d’apprendre, elles vous expliqueront les traits extrêmement individuels que les jeunes carencés tirent de leur identification avec leurs parents.

Mais l’édification d’un Idéal du Moi normal, orienté socialement, peut aussi échouer lorsque la constitution du cœur de l’Idéal du Moi, qui, vous le savez, se forme à partir des premiers grands objets d’amour, échoue totalement ou n’aboutit qu’à une instance faible. Les investissements objectaux et les identifications sont fonction du temps, c’est-à-dire qu’ils ont besoin d’une période déterminée avant de s’accomplir. Imaginons par exemple un enfant issu d’une union illégitime, un tout petit enfant devenu orphelin ou un enfant venu au monde sans avoir été désiré, constamment placés d’un foyer à l’autre. Avant qu’un investissement objectal correct ait pu être accompli ou qu’une identification correcte ait pu être réalisée, il se retrouve en plein changement, dans un nouvel entourage, parmi d’autres êtres humains. Des mécanismes en train de se dérouler sont ainsi constamment interrompus, et ne peuvent être menés à terme. Ce qui se constitue ne peut avoir une architecture solide, en reste au stade d’une esquisse débile, et ne suffit pas à exercer un rôle d’indicateur de direction pour la vie ultérieure. Si à cela s’ajoute un traitement dépourvu d’amour dans les différents foyers, nous pourrons nous attendre plus tard à un Idéal du Moi au noyau encore plus faible.

Prenons encore un autre cas : un enfant né en dehors d’une union légitime vit seul avec sa mère, ou un enfant légitime voit son père mourir trop tôt. Aucun autre homme n’est susceptible de prendre sa place, et la mère est une femme faible, très indulgente. L’Idéal du Moi du petit garçon en train de grandir manquera de tous les traits qui constituent plus tard l’impératif catégorique face au Moi, s’il ne les puise pas ultérieurement par des identifications avec d’autres personnes douées d’autorité, assumant le rôle du père en dehors de la famille.

L’éducateur spécialisé devra dériver de ces faits quelques conséquences pratiques pour sa démarche. Lorsqu’il explorera la vie passée de l’enfant, il remontera très loin, insistera pour obtenir des renseignements très précis et des indications pénétrant dans les moindres détails, et ne se contentera pas d’apprendre quand l’enfant est né, quand il a commencé à parler, à marcher, s’il a eu des convulsions, la rougeole et choses semblables. Les relations libidinales de l’enfant dans sa première enfance revêtiront pour lui un intérêt essentiel. Il obtiendra de plus des points de repère importants s’il connaît les différents foyers, s’il sait combien de temps l’enfant est resté dans chacun d’entre eux, comment il y a été traité, pour quelles personnes il a éprouvé une inclination particulière, lesquelles il a rejetées, etc.

J’ai évoqué très schématiquement quelques possibilités qui influencent la constitution de l’Idéal du Moi d’une façon tellement défavorable que la déviance peut apparaître. Je ne voudrais pas clore la discussion à ce sujet sans vous avoir encore présenté une possibilité d’un type bien particulier. Elle apparaît lorsque les mécanismes d’investissement objectal et d’identification, dont nous devons imaginer qu’ils se déroulent normalement d’une façon successive, parallèle ou intriquée, jouent l’un contre l’autre. Il est très difficile de s’imaginer les processus revêtant cette forme dynamique, parce qu’ils n’ont pas encore été examinés dans leurs détails chez le jeune carencé. Nous pourrons donc être satisfaits si nous les appréhendons provisoirement d’une façon schématiquement exacte : les investissements objectaux procèdent de l’inconscient, et s’établissent dans un premier temps sans nulle influence du Moi conscient. En revanche, si s’élève en lui une résistance, celle-ci ne pourra que se répercuter dans l’identification et se manifester finalement, d’une quelconque manière, comme un manque dans l’Idéal du Moi. Un exemple : dans la famille du père brutal, cité ci-dessus, l’enfant investira libidinalement son père et sa mère. Dans l’identification avec la mère, le traitement brutal qu’elle subit de la part du père peut être éprouvé de façon si désagréable par l’enfant qu’une impulsion contre le père est déclenchée. Celle-ci va naturellement perturber la tendance à l’identification avec le père, avec pour conséquence un Idéal du Moi ne correspondant plus d’un point de vue structurel à la norme, et entretenant avec le Moi des relations susceptibles de rendre l’enfant déviant.

Les troubles développementaux d’origine interne ou externe qui accompagnent la constitution de l’Idéal du Moi, que nous avons étudié indépendamment l’un de l’autre, peuvent aussi s’associer sous n’importe quelle forme et dans n’importe quelle proportion ; il est aussi probable que dans chaque cas individuel de carence, on pourra mettre en évidence plusieurs fractions différant d’un point de vue qualitatif et quantitatif, et expliquer ainsi les différences individuelles relativement subtiles au sein des formes typiques de carence. Vous trouverez ici un vaste domaine de recherches inexploré, l’étude intensive de la psychanalyse vous permettant de reconnaître les processus psychiques dans leurs articulations profondes.

Discutons maintenant le cas où le Moi tente de se soustraire aux exigences de son Idéal du Moi. L’Idéal du Moi exige trop, le Moi est trop faible pour faire ce qu’il doit, ou bien il s’en défend.

L’Idéal du Moi reste-t-il silencieux, se laisse-t-il faire ou se comporte-t-il d’une autre manière ? Il ne se tait pas, sa censure morale, la conscience morale, exhorte et pousse à la soumission. Si pourtant le Moi persiste opiniâtrement, l’Idéal du Moi n’abandonne jamais le combat, il déclenche dans le Moi ce que nous connaissons sous les espèces du sentiment de culpabilité. Afin de comprendre comment le conflit entre les deux parties évolue par la suite, nous devons abandonner la comparaison précédente, très vulgarisée, et nous représenter plutôt le processus psychologique.

Nous sommes déjà familiarisés avec le fait que l’Idéal du Moi est l’instance critique qui juge l’activité du Moi, et qu’il soumet à un jugement ses pensées ainsi que ses impulsions. Cette critique de l’instance supérieure serait sans objet si elle ne parvenait pas à la connaissance du Moi, c’est-à-dire si elle n’était pas perçue par lui. S’il n’existe aucune tension entre ce que le Moi fait, pense ou éprouve comme impulsion, la perception de ces processus n’entraîne aucun conflit dans le Moi. Il en va autrement en cas de condamnation du Moi par son Idéal du Moi. Dans la réaction du Moi à la condamnation, celle-ci est perçue comme sentiment de culpabilité. Il nous est facile de comprendre que le Moi sombre dans une situation de conflit d’autant plus sévère que l’Idéal du Moi s’efforce d’imposer ses exigences avec dureté et rigueur ; plus la conscience morale exhorte et menace, plus le sentiment de culpabilité conscient qui en découle cause un tourment intense. Le conflit serait immédiatement réglé si le Moi finissait par se soumettre aux exigences de l’Idéal du Moi. C’est d’ailleurs souvent le cas. Mais cela ne fait pas l’objet de notre discussion. Nous devons examiner ce qui se passe lorsque le Moi veut se soustraire aux exigences de son Idéal du Moi. Dans ce cas, un mécanisme de défense se tient à sa disposition, comme vous l’avez rencontré dans un autre contexte. Si le sentiment de culpabilité commence à être insupportable, le Moi s’en défend comme il se défend d’autres contenus devenus inconciliables avec la conscience. Ceux-ci sont refoulés et deviennent donc inconscients, ce qui est aussi le cas du sentiment de culpabilité, dont le Moi ne sait alors plus rien. « Nous savons qu’autrement, le Moi entreprend la répression au service et à l’incitation de son Idéal du Moi, mais ici, nous nous trouvons en face du cas où il se sert de la même arme que son maître sévère ».

Mais de même que ce qui a été rejeté dans l’inconscient ou gardé d’emblée inconscient n’est pas liquidé, et reste simplement soustrait au contrôle du Moi conscient tout en continuant à exercer ses effets, de même, le Moi ne s’est pas libéré du sentiment de culpabilité lorsqu’il l’a contraint à gagner l’inconscient. On peut alors voir apparaître une affection psychique, mais aussi la déviance, et même, en cas d’accroissement du « sentiment de culpabilité inconscient », le crime. Les manifestations pathologiques qui peuvent en résulter n’entrent pas en ligne de compte dans notre discussion d’aujourd’hui. L’éducateur spécialisé s’intéresse aux enfants et aux adolescents carencés ou criminels. Il veut savoir si l’on peut établir qu’une manifestation ou une conduite déviante se basent sur un sentiment de culpabilité inconscient, et à quoi l’on peut le voir. Il faut dire à ce propos, d’une façon très générale, que les conduites déviantes se basent bien plus souvent sur un sentiment de culpabilité inconscient qu’on ne l’admet habituellement. L’éducateur spécialisé formé à la psychanalyse ne laissera pas échapper l’intensification du besoin de punition inconscient qui en est la contrepartie.

Voici que nous avons, en plus du sentiment de culpabilité inconscient, un besoin de punition inconscient, si bien que nous n’allons bientôt plus savoir que faire de toutes ces notions. Permettez-moi de citer quelques exemples au lieu de donner des explications supplémentaires.

Rappelez-vous ce que je vous avais dit de la jeune fille qui avait volé de la lingerie dans le coffre de sa mère agonisante, qui avait dépensé l’argent qu’elle en avait tiré avec une amie au Prater, et qui, tourmentée par des cauchemars, s’était montrée insubordonnée à l’établissement, et vous avez immédiatement un cas de manifestations déviantes relevant d’un sentiment de culpabilité inconscient ou d’un besoin de punition inconscient.

Pensez aux agressifs placés à Oberhollabrunn, qui s’efforçaient par tous les moyens dont ils disposaient de recevoir une gifle. Le sentiment de culpabilité inconscient n’admet pas l’amour de l’éducatrice et veut déclencher la gifle par la force. La jeune fille et les agressifs se comportaient de telle manière que, selon les expériences qu’ils avaient faites dans leur vie passée, une punition devait se produire.

Un autre cas : un adolescent vole à la maison 200 couronnes et s’achète une casquette à ce prix. Bien qu’il sache qu’on le remarquera nécessairement, il revient à la maison, la casquette sur la tête. Nous emprunterons le chemin le plus sûr dans la découverte des déterminants de ce vol si nous admettons l’existence d’un sentiment de culpabilité inconscient.

Il n’en allait pas autrement chez ce jeune homme qui, pour ne rien oublier pendant sa confession, avait écrit ses péchés sur un papier, notamment le vol de 300 couronnes à son père, et qui avait mis ce papier dans son cahier d’école de telle manière que son père ne pouvait que le trouver en signant le dernier travail, qui portait la mention « très bien ». La pénitence qui lui avait été imposée lors de la confession était trop faible.

Lorsque des enfants dérobent de l’argent pour le distribuer, ce qui arrive très souvent, il se peut qu’ici aussi, un sentiment de culpabilité inconscient ait contribué à déterminer l’acte déviant.

Les criminels qui exécutent leur acte d’une façon ridiculement maladroite justement pour être attrapés, et ceux qui, en dépit du danger qui les menacent et qu’ils connaissent, reviennent sur les lieux de leurs méfaits, succombent simplement à leur besoin de punition inconscient.

Il est possible que cette conception vous cause quelques difficultés, mais une fois que vous vous serez occupé d’un nombre important de jeunes carencés, il vous sera impossible de méconnaître le règne du sentiment de culpabilité inconscient, contre lequel le déviant est impuissant. Freud a attiré notre attention sur le fait « que chez un grand nombre de criminels, jeunes notamment, on peut mettre en évidence un puissant sentiment de culpabilité qui existait avant l’acte, et constitue non pas sa conséquence, mais son motif, comme si la possibilité de rattacher le sentiment de culpabilité inconscient à quelque chose de réel et d’actuel était éprouvée comme un soulagement ».

Les jeunes carencés du type que nous venons de discuter sont véritablement les victimes de leur morale. Ils ont voulu se soustraire aux exigences trop strictes de leur Idéal du Moi et sont punis pour cela.

Nous n’avons toutefois pas besoin d’aller jusqu’aux individus carencés pour pouvoir observer des manifestations du sentiment de culpabilité inconscient. Il nous explique bien des insubordinations à la maison et bien des oppositions à la discipline de l’école. Nous tombons habituellement dans le panneau des enfants en usant de la punition. Si celle-ci a lieu, nous ne faisons qu’aller à la rencontre de l’enfant. Il satisfait sur l’instant son besoin de punition, et l’on n’obtient aucune modification du comportement. Le sentiment de culpabilité inconscient peut se rattacher à quelque chose de réel ; la punition conditionne alors du plaisir au lieu du déplaisir, un soulagement sur le coup, et l’enfant se voit incité à persister dans son insubordination et dans son opposition à la discipline. Les moyens éducatifs habituels ne permettent pas de trouver l’équilibre. Si l’on ne découvre pas le sentiment de culpabilité inconscient, on ne pourra dans un cas semblable rien obtenir d’un point de vue éducatif, que ce soit chez l’enfant normal ou chez le jeune carencé.

Pour des raisons d’exhaustivité, je me contenterai de faire allusion à un fait très complexe, sans entrer dans des explications supplémentaires. Dans le cas des manifestations carentielles qui se basent sur un sentiment de culpabilité inconscient, celui-ci ne doit pas nécessairement avoir été conscient à un quelconque moment. Il est possible qu’un fragment en ait été d’emblée inconscient ; car la genèse du sentiment de culpabilité inconscient est intimement liée au complexe d’Œdipe, qui lui-même appartient à l’inconscient. Ce cas de figure complexe entre donc d’autant moins en ligne de compte pour l’éducateur que celui-ci ne saura entreprendre grand-chose avec un adolescent dont l’acte trouve là sa détermination. Il s’agit d’une tâche de psychanalyste.

Nous pouvons maintenant achever cette partie de nos réflexions, et nous devrons noter que beaucoup de manifestations de carence apparaissent parce qu’un individu veut se soustraire aux exigences trop strictes de son Idéal du Moi, ce qui transforme le sentiment de culpabilité inconscient en un mobile qui pousse à l’action.

J’ouvre à nouveau ici une petite parenthèse. Il existe aussi, naturellement, des modifications de la position du Moi par rapport à son Idéal du Moi qui sont provoquées par des affections psychiques. Freud nous a montré que toutes les relations et les multiples perturbations que la psychanalyse a découvertes dans le rapport du Moi au monde extérieur peuvent apparaître entre l’Idéal du Moi et le Moi. Évidemment, je n’aborderai pas ces troubles qui relèvent de la pathologie, et je ne parlerai pas non plus des manifestations carentielles qui en procèdent. Pour pouvoir le faire, je devrais vous dire bien plus de choses sur la psychanalyse que le cadre de nos conférences ne me le permet.

Nous avons aujourd’hui fait un grand nombre de réflexions, et nous avons ouvert des points de vue tellement nouveaux que vous avez peut-être oublié ce qui, justement, nous avait poussés dans cette direction de pensée. Souvenez-vous, j’ai posé une question au début de cette conférence : « Devons-nous nous habituer, d’une manière ou d’une autre, au fait que les jeunes carencés réussissent à se placer au-delà des limites que posent les normes morales de la société, ou bien pouvons-nous, en comprenant ce trait typique, tirer quelque chose d’utile à la guérison des jeunes carencés ? ».

Si vous considérez globalement ce que vous avez appris aujourd’hui, vous trouverez que la question de savoir si les jeunes carencés doivent être traités aussi sévèrement qu’ils l’étaient dans les anciennes maisons de redressement, ou avec douceur, comme ils le sont dans les établissements modernes d’éducation spécialisée, ne touche nullement le problème. Elle procède de positions affectives opposées par rapport aux jeunes carencés, et ne tient pas compte du fait qu’il est possible que tel jeune carencé soit incité par la sévérité à agir d’une façon correcte pour la société, tel autre par la douceur, et que chez un troisième, ni la sévérité ni la douceur ne soient indiquées, les moyens éducatifs habituels en général ne suffisant plus.

De quoi cela dépend-il ?

L’acte social est garanti par un Idéal du Moi qui déclenche le sentiment de culpabilité conscient normal. En cas d’acte asocial, ce n’est pas le cas chez le jeune carencé. Son Idéal du Moi est soit refoulé, soit peu ou pas développé. Si l’Idéal du Moi est excessivement sévère, par exemple chez le cas limite névrotique avec manifestations carentielles, la douceur et la bonté de l’éducateur, le laisser faire entraîneront une diminution de ses exigences et, par suite, la guérison du sujet déviant. Si le jeune carencé est un être instinctif dépourvu d’inhibitions, qui n’a pas franchi le chemin menant du monde du plaisir à la réalité en raison de restrictions pulsionnelles trop faibles, l’éducateur devra intervenir avec des exigences élevées, et ainsi, chaque type de jeune carencé rendra nécessaire une forme particulière de traitement. Mais dans tous les cas, il s’agit d’une rééducation destinée à la formation de l’Idéal du Moi, et la question doit être posée ainsi : comment est-ce que je situe l’éducation spécialisée au service de la correction individuelle du caractère.

Toutes mes conférences évoluaient dans cette direction, vous le reconnaîtrez maintenant que j’ai particulièrement attiré votre attention là dessus. Vous ne devez toutefois pas oublier que je ne vous ai communiqué qu’une introduction générale, soit que je n’aie fait qu’effleurer d’une façon générale la plupart des choses, que je n’aie parlé qu’allusivement de bien d’autres et qu’il en soit certaines que je n’aie tout bonnement pas abordées.

Je ne puis terminer mes conférences sans attirer votre attention, dans ce contexte, sur la signification toute particulière que revêt, dans l’éducation spécialisée, la personnalité de l’éducateur.

Tout ce que vous avez appris vous indique qu’une correction du caractère du jeune carencé équivaut à une modification de son Idéal du Moi. Celle-ci interviendra lorsque de nouveau traits seront intégrés. L’éducateur spécialisé représente l’objet le plus éminent où ces traits sont puisés. Il est l’objet le plus important à partir duquel l’enfant et l’adolescent carencés rattrapent les identifications manquantes ou défectueuses, liquident tout ce qu’ils n’ont pas pu liquider ou ce qu’ils ont mal liquidé à propos de leur père. À travers lui et grâce à lui, l’enfant va pouvoir établir avec ses compagnons les relations affectives nécessaires qui seules rendent possible le dépassement des tendances déviantes. Le terme de « père-substitut », que j’utilise si souvent en parlant de l’éducateur spécialisé, ne trouve son sens véritable que dans cette conception de sa tâche.

Quel est maintenant le moyen auxiliaire le plus important dont dispose l’éducateur spécialisé pour guérir le jeune carencé ? Le transfert ! Et plus précisément, le fragment de transfert que nous connaissons déjà comme constituant le transfert positif. Ce sont en premier lieu les relations tendres avec l’éducateur qui incitent l’enfant à faire ce que celui-ci prescrit, et à ne pas faire ce qu’il interdit. Mais l’éducateur spécialisé livre aussi à l’enfant, en tant qu’objet libidinalement investi, des traits d’identification, il provoque une modification durable dans la structure de son Idéal du Moi et, par là, une modification durable dans le comportement de l’enfant carencé. Car en tant qu’éducateur spécialisé, nous ne pouvons pas nous imaginer un être humain asocial, l’Idéal du Moi de l’enfant dont nous avons la charge éducative doit donc subir une correction au sens de la reconnaissance des exigences de la société ; la vie communautaire avec l’éducateur doit peu à peu déboucher sur une intégration dans la société, la tâche de l’éducation spécialisée étant ainsi résolue.

Il ne reste plus maintenant qu’à lever un doute qui pourrait surgir si l’on comparait l’éducation spécialisée avec un traitement psychanalytique. On parle dans ce dernier cas de succès transférentiels quand une amélioration de l’état du malade intervient au stade du transfert positif, et l’on sait qu’il ne faut guère lui accorder de valeur, car le bien-être disparaît de nouveau lorsque le transfert se relâche. Devons-nous maintenant effectivement admettre que les succès que nous obtenons dans l’éducation spécialisée ne sont rien d’autre que des « succès transférentiels » de ce genre ? Je ne pense pas que la comparaison entre l’effort éducatif et l’effort analytique soit correctement posée ici ; il faut rechercher ailleurs leur similitude. Ici comme là, nous employons le transfert pour accomplir un travail bien déterminé, différent dans les deux cas. Le névrosé qui se soumet à un traitement psychanalytique ne doit pas tirer de son transfert une amélioration fugitive de son état, il doit au contraire y puiser la force qui lui permettra d’accomplir une opération bien déterminée, transformer un matériel inconscient en matériel conscient, et obtenir ainsi des modifications durables de son être.

Dans l’éducation spécialisée également, nous ne devons pas nous contenter de ces succès passagers qui apparaissent dès que le premier lien affectif se noue entre l’enfant et l’éducateur. Comme dans le travail psychanalytique, nous devons réussir à contraindre l’enfant dont nous avons la charge éducative, sous la pression du transfert, à accomplir une opération bien déterminée. Nous connaissons déjà cette opération. Elle consiste soit en une modification réelle du caractère, en l’édification d’un Idéal du Moi socialement orienté, soit dans le rattrapage de ce fragment de développement individuel dont l’absence a empêché le jeune carencé d’accéder à une pleine aptitude à la civilisation.


12 S. FREUD, « Le moi et le ça » in Essai de psychnalyse, P. B. Payot, 1980, N.D.T.