TROISIEME CONFERENCE
Quelques causes de carence (1)

Mesdames et Messieurs ! Nous avons déjà été rendus attentifs au fait que le résultat d’une analyse symptomatique unique ne suffit pas à nous autoriser à penser que toutes les manifestations de carence doivent être ramenées à un mécanisme unique et identique. Nous devons être particulièrement vigilants, car la tendance à généraliser, très répandue, est pour l’éducateur spécialisé précisément un danger constant. La joie que lui procurent des réflexions justes et des mesures éducatives réussies va le marquer et l’induira facilement à tirer des conclusions analogiques en présence de manifestations similaires chez d’autres enfants dont il a la charge éducative. Il faudra souvent plusieurs semaines pour que l’échec de ses efforts lui fasse comprendre qu’il n’a pas tiré ses conclusions à partir des réactions du jeune qu’il doit éduquer, mais que c’est le jeune qu’il a, d’une façon parfaitement inconsciente, fait cadrer avec ses conclusions, négligeant ce qui lui semblait ne pas trouver place dans son édifice théorique.

Je ne pense pas non plus superflu de vous dire que vous devez aller à la rencontre du jeune carencé sans idées préconçues, et que vous ne devez pas soupçonner chez chacun d’entre eux un problème d’ordre psychanalytique. Il ne faut pas voir dans n’importe quel déviant le « problème intéressant » que l’on recherche. Essayez toujours dès le début de réussir avec les moyens auxiliaires les plus simples. Si vous observez bien l’effet de vos mesures éducatives, vous atteindrez tout à fait spontanément, au cours du travail éducatif, les profondeurs qui doivent être mises en lumière. Ne vous effrayez pas si tout ne peut être résolu ; il existe souvent aujourd’hui encore, même pour l’éducateur ayant une longue formation psychanalytique, des opacités impénétrables.

Il me semble peu judicieux d’approfondir dès maintenant notre conception en présentant des phénomènes de carence d’évolution similaire ; ce qui me semble plus important, c’est de vous donner une idée de la variété de formes que peut prendre le problème de la déviance en vous présentant des cas différents.

Mais demandons-nous encore auparavant s’il est déjà possible, à partir des faits que nous avons entre-temps mis en évidence, d’établir une formule ayant une validité universelle qui persistera quelles que soient les nouvelles connaissances.

Il est possible de tenter cette entreprise, si nous nous contentons d’avoir approché de plus près qu’auparavant un état de faits, et si nous n’exigeons pas d’avoir immédiatement un aperçu particulier sur des articulations profondes.

Si, conformément à la psychanalyse, nous considérons toute conduite comme l’effet de combinaisons de forces psychiques, la conduite déviante sera conditionnée de la même manière, et la formule que nous cherchions se résumera en une phrase simple : « Les manifestations de carence sont des indices montrant que les mécanismes qui conditionnent le comportement social d’un individu ne se déroulent plus normalement ». Cet énoncé très général, qui du reste se base lui aussi sur un jugement de valeur issu de l’idéal social en vigueur, nous permet pourtant déjà de concevoir en partie d’une manière psychanalytique le problème de l’état carentiel, et nous indique la direction dans laquelle trouver sa solution. La manifestation de carence a trouvé une expression dynamique ; elle est une forme de manifestation susceptible d’être ramenée aux effets de certaines forces psychiques et qui, en tant qu’état quelconque constituant le terme d’un processus de devenir, est devenue repérable grâce à elles. Ainsi par exemple, le vol et la fugue de notre jeune garçon de la dernière fois sont les manifestations de l’état carentiel, les effets de combinaisons de forces psychiques n’ayant plus d’orientation sociale, soit des symptômes indiquant que le mineur se trouve dans un état déviant de l’état normal : il est carencé.

En ayant ainsi séparé la manifestation ou le symptôme de carence de l’état carentiel lui-même, nous avons établi entre eux une relation identique à celle qui existe entre le symptôme d’une maladie et la maladie. Ce parallèle nous permet par exemple de reconnaître que l’absentéisme scolaire et le vagabondage, le vol et le cambriolage, ne sont que des symptômes de carence, comme la fièvre, les inflammations, les râles, les zones sensibles à la pression sont des symptômes de maladie.

Si le médecin se contente d’éliminer les symptômes de la maladie, s’il met en œuvre un traitement symptomatique, la maladie n’en est pas pour autant toujours guérie, il peut rester une aptitude à l’apparition de nouvelles maladies. Il exclut en revanche ce cas de figure s’il se fixe pour tâche non seulement l’élimination du symptôme, mais aussi la guérison de la maladie. Aucun autre symptôme ne pourra désormais prendre la place des premiers symptômes. Dans l’éducation des enfants carencés, les choses sont analogues, ce qui est en jeu n’est pas l’élimination des manifestations de carence, mais la levée de l’état carentiel. Ce présupposé devrait être considéré comme évident, et pourtant, il est fréquent que ces relations logiques ne soient pas aperçues. Aussi bien lors de l’accueil éducatif qu’à l’institution d’éducation spécialisée, nous voyons constamment le symptôme de la carence assimilé à la carence elle-même. Ce qu’entreprennent habituellement les parents et ce à quoi finit par aboutir lui aussi notre système pénal n’est, en fin de compte, que la création d’un état psychique dans lequel une conduite déviante est maintenue réprimée.

La tâche est considérée comme résolue lorsque celle-ci a disparu, et l’on méconnaît la possibilité de sa réapparition lors d’une occasion favorable. Faire disparaître une manifestation de carence ne signifie pas nécessairement que la carence a été supprimée. Lorsqu’une combinaison de forces psychiques se voit simplement barrer une possibilité d’expression, alors que persiste la combinaison des énergies qui la conditionnent, elle peut, suivant la trace d’une résistance moindre, emprunter une nouvelle direction et, comme c’est le cas chez notre jeune garçon, la manifestation de carence maintenue réprimée sera remplacée par une autre : il est possible de voir survenir un symptôme nerveux. Mais il semble bien plus fréquent qu’intervienne une intensification venue d’on ne sait où ; car après une période d’existence parfaitement sociale, les manifestations carentielles originales réapparaissent, mais désormais plus solidement ancrées, plus profondément fondées, plus prononcées et renforcées. Nous avons l’habitude d’avoir à faire, dans le cadre de l’éducation spécialisée, à une deuxième édition de ces manifestations de carence. Vous comprendrez aussi maintenant pourquoi j’entends que l’on établisse une distinction très stricte entre symptôme de carence et carence.

Les manifestations de carence n’ont qu’une signification diagnostique, c’est l’état carentiel qu’il faut traiter.

La considération dynamique à laquelle la psychanalyse nous a conduits nous donne dès maintenant une vision plus nette, et nous serons bientôt capables de rectifier une confusion fréquente. Lorsque j’interroge les parents d’enfants déviants pour savoir comment ils s’expliquent que leur enfant soit carencé, j’entends régulièrement une énumération des causes suivantes : ce sont les mauvaises fréquentations, les dangers de la rue, qui constituent l’occasion favorable. D’une certaine manière, c’est exact, et pourtant, des milliers d’autres enfants grandissent dans des conditions aussi défavorables sans sombrer dans la déviance. Il faut certainement que quelque chose existe au sein de l’enfant lui-même pour que le milieu puisse déployer ses effets dans le sens de l’état carentiel. Baptisons provisoirement ce quelque chose qui nous est encore inconnu la disposition à la carence, et nous aurons le facteur dont le défaut rend impuissantes même les influences les plus défavorables de l’environnement.

La notion de disposition implique une aptitude déterminée faisant partie intégrante de la constitution héréditaire. La psychanalyse nous a montré que la constitution héréditaire n’est pas toujours responsable de tout, et que pour certaines affections nerveuses, les premiers vécus de l’enfance exercent une action conjuguée déterminante et très importante. Encore une fois, les expériences que nous faisons dans le cadre de l’éducation spécialisée nous permettent de tracer ici aussi un parallèle. La disposition à la carence, elle non plus, ne se borne pas à ce que l’enfant apporte avec lui lors de sa naissance ; les relations affectives, que son premier environnement lui impose, soit les premiers vécus infantiles, la déterminent définitivement. Ce qui ne veut pas dire que toute disposition à la carence doive nécessairement conduire à l’état carentiel. Les mauvaises fréquentations, les dangers de la rue et bien d’autres choses équivalentes comptent indubitablement au nombre des facteurs nécessaires. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup pensent, tout cela n’est pas la cause, mais uniquement l’occasion immédiate ou médiate de l’état carentiel.

Cette rectification nous a permis de faire une petite avancée, sans nous mener encore là où je voulais vous conduire aujourd’hui. Le jeune carencé s’expose sans cesse au risque de supporter les vécus de déplaisir qui sont la conséquence de ses conduites (punition !). Nous ne nous intéresserons pas encore aux raisons qui expliquent pourquoi ces vécus, malgré tout, ne le font pas changer, mais seulement au fait que son comportement est en contradiction avec les exigences de la réalité. Le psychanalyste ne s’en étonnera pas, il sait que le névrosé, comme le psychotique, a sa propre réalité ; pourquoi le jeune carencé n’aurait-il pas la sienne ? L’état carentiel apparaît alors sous un autre jour, il est accessible à des méthodes d’examen psychanalytique, et nous pouvons employer des termes psychanalytiques (expressions spécialisées). Ici, le terme « manifeste » est utilisé pour indiquer l’aspect repérable des manifestations, le terme « latent » caractérisant le même état lorsqu’il n’est pas repérable.

Si, par l’introduction de ces deux notions, nous divisons les états carentiels en deux phases, l’une latente, l’autre manifeste, c’est en présence de la phase manifeste que nous nous trouvons lorsqu’apparaissent des troubles carentiels. Le jeune garçon qui fait l’école buissonnière, vagabonde, vole, cambriole, est manifestement carencé ; l’autre, chez qui manque ce type d’expressions dans la réalité, soit les symptômes de carence, mais qui a déjà constitué les mécanismes psychiques nécessaires, se trouve en phase de carence latente. Il n’est plus besoin que de l’occasion correspondante pour effectuer le passage de la phase latente à la phase manifeste, pour mettre en route les mécanismes psychiques. Ce que l’on présente habituellement comme cause (société, rue) semble désormais correctement situé par rapport à des états carentiels.

De même, chercher la cause de l’état carentiel ne signifie pas observer ce qui fait passer l’état de carence latente à un stade manifeste, mais sonder les raisons qui provoquent l’état de carence latente. Lever l’état carentiel ne consiste donc pas à éliminer les manifestations de carence par un traitement symptomatique, éventuellement par l’emploi de mesures punitives, tout en laissant persister l’état de carence latente : il faut aborder les moments qui causent l’état carentiel et par là lever l’état de carence latente.

L’éducation spécialisée sera d’autant plus à la hauteur de sa tâche qu’elle fera disparaître la tendance aux manifestations de carence, et qu’elle réussira à démanteler l’état de carence latente. Seule la suite de ces conférences nous montrera qu’il s’agit là d’une chose identique à une modification de la structure du sujet.

Lorsque nous songeons que l’occasion de l’état carentiel est confondue avec sa cause, que le phénomène de carence est pris pour l’état carentiel lui-même, nous comprenons que l’on se forge souvent une idée fausse du sort qui doit être réservé aux jeunes carencés ; nous ne nous étonnons plus non plus des carences qui marquent les tentatives de solution du problème de la déviance.

La levée de l’état carentiel sans exploration préalable de ses causes est une opération contingente, précieuse pour l’un, vaine pour tous ceux qui ont besoin d’aide. La première tâche d’un éducateur spécialisé procédant de façon systématique consistera donc à rechercher les causes de l’état carentiel. Découvrir la cause signifie trouver la constellation de forces qui a conduit à l’état carentiel. Or il s’agit là, vous ne l’ignorez plus, des problèmes dynamiques, économiques et topiques de la psychanalyse.

Les phénomènes de carence que j’ai l’intention de vous présenter aujourd’hui sont tirés, à une exception près, de l’établissement d’éducation spécialisée. L’un des cas remonte à quatre ans, les autres ont été amenés au service d’aide éducative il y a six mois. Sans que cela ait un rapport immédiat avec notre thème, je mentionnerai ici que les enfants ayant bénéficié d’une éducation spécialisée sont sortis guéris de l’institution, et que des comptes rendus réguliers s’étendant jusqu’à ces tout derniers temps témoignent de comportements parfaitement corrects.

Début 1919, un adolescent pas encore âgé de seize ans était, pour employer le terme consacré, placé chez nous. Pour vous orienter, je vous indique que chaque enfant relevant de l’éducation spécialisée est suivi par ses documents les plus importants ainsi que par un extrait de sa feuille de renseignements. La feuille de renseignements est un imprimé servant à enregistrer toutes les données importantes parvenues à l’Office de la Jeunesse ; l’assistante sociale apprend la plupart de ces renseignements lors de ses visites à domicile.

L’extrait concernant cet adolescent mentionnait notamment qu’après la mort de sa mère, il était allé chez sa sœur mariée, y était resté sans surveillance et avait sombré dans l’état carentiel à force d’errer dans les rues. On l’accusait en particulier de vagabondage et d’absentéisme scolaire.

L’expertise pratiquée dans le service médico-éducatif de la Clinique pédiatrique de Vienne, où chaque enfant doit être examiné avant d’être placé chez nous, très brève, était ainsi formulée : « indication pour Ober-Hollabrunn ». (L’établissement d’éducation spécialisée se trouvait dans un ancien camp de baraquements pour fugitifs à Ober-Hollabrunn en Basse-Autriche). Le défaut d’indications particulières semblait exclure un déficit psychique relativement profond. Le directeur du service médico-éducatif – en même temps notre psychiatre consultant – n’aurait pas omis d’attirer notre attention sur un élément important.

Les résultats obtenus à la fin de la 2e classe de collège étaient en morale : 1, application : 2, progrès : 2. Ayant intégré tard l’école, notre adolescent n’avait pas atteint la 3e classe, alors qu’il n’avait jamais redoublé. Les résultats scolaires permettaient de supposer une intelligence au moins normale. La note de morale montrait qu’il n’avait commencé à vagabonder qu’après avoir quitté l’école ; sinon, il aurait été signalé à la rubrique absentéisme scolaire spontané, et aurait obtenu une moins bonne note en morale. Le test d’intelligence entrepris chez lui révéla une intelligence normale. Le seul élément remarquable était le mauvais résultat au test d’Aschaffenburg. Vous connaissez probablement le test d’Aschaffenburg ; pour ceux qui ne le connaîtraient pas, indiquons que le probant doit, les yeux fermés, énoncer rapidement les mots qui lui viennent à l’esprit ; le résultat est mesuré pendant trois minutes, toutes les trente secondes. Dans nos cas, la moyenne est de 65 mots prononcés dans le laps de temps prescrit. Le jeune homme, avec 16 mots proférés très lentement, d’une façon hésitante et entrecoupée de pauses, se trouvait bien au-dessous. Ce cours extraordinairement inhibé des représentations se reflétait également dans l’impression générale qu’il dégageait : physiquement très bien développé, grand, vigoureux, d’un aspect pas désagréable, avec en même temps des mouvements très indolents, un comportement poli, mais incroyablement retenu, réservé, fermé, sans besoin de communiquer, une nature plutôt passive. Selon toute apparence, un être humain bon, un jeune carencé inoffensif, en tout cas l’un de ceux qui ne font guère attendre de difficultés de conduite.

Je ne citerai que ce qui est essentiel aujourd’hui pour nous dans ce qu’il m’a dit, qui s’étendait naturellement sur des mois et concernait les choses les plus diverses : « Mon père était manœuvre et est mort le… à l’hôpital… » (il se rappelle précisément la date de sa mort dès que nous en venons à parler pour la première fois de la mort de son père). « Ma mère m’a fait grand pitié parce qu’elle était désormais toute seule ». « J’ai une sœur plus âgée, de quinze ans ; quatre frères et sœurs sont morts, je ne les ai pas connus ». « Nous avions une chambre et une cuisine, je dormais entre mon père et ma mère, ma sœur dormait sur le divan ». « Quand elle s’est mariée, j’avais douze ans ; mais j’ai continué à dormir avec mes parents ». « Quand mon père est mort, je me suis couché dans son lit et je me suis beaucoup plus occupé de ma mère ». « J’ai rangé la maison, je l’ai chauffée et je l’ai arrangée pour qu’on puisse y faire la cuisine lorsque ma mère quitte l’usine et rentre à la maison ». « Ma mère est morte en 1918. »

Les premières indications de la mort de la mère étaient prononcées d’une façon totalement impassible, sans mouvement, comme quelque chose qui semblait ne pas le toucher. Manquaient également tous renseignements précis sur la manière dont elle était morte. Il ne rapporta ces détails qu’au fil du temps, en pleurant sans doute, mais sans expression affective réellement intense. Même la date du décès ne lui revint que relativement tard. La mère avait eu une fin affreuse. Elle avait été happée par une machine, épouvantablement mutilée et tuée.

Le jeune garçon en reçut la nouvelle parfaitement à l’improviste : « J’étais à la maison à midi, une femme est venue et elle a dit que ma mère s’était évanouie à l’usine ». « Je suis tout de suite allé avec ma sœur à l’usine et au bureau, ils nous ont raconté avec précision l’accident de ma mère ; je me suis senti si mal que je suis tombé ». « Lorsque je suis revenu à moi, ma sœur était debout à côté de moi et m’a dit qu’elle était déjà allée dans la chambre mortuaire et nous sommes allés à la maison ». « La nuit, elle est restée avec moi tellement j’avais eu peur ; ils ne m’ont pas laissé aller aux funérailles ». « J’ai joué au Matador6 parce que je n’arrivais pas à pleurer et que ma mère éprouvait toujours beaucoup de joie quand j’avais fait quelque chose de beau ». « Ensuite j’ai emménagé chez ma sœur, les meubles ont été vendus et nous avons partagé ; elle n’a pas voulu que je la paye, mais quand je gagne quelque chose, elle prend tout ». « En juillet, je suis allé en apprentissage chez un mécanicien, j’y suis resté deux mois ». « Je n’éprouvais aucune joie ; je ne pouvais pas m’empêcher de toujours penser à ma mère, à son aspect après l’accident, alors j’ai quitté l’apprentissage ». « Ensuite je suis allé chez un aubergiste à la campagne, nous avons fait nous-mêmes l’abattage, mais les bêtes m’ont fait tellement pitié que je n’ai pas pu regarder, et je suis reparti ». « Ensuite je suis allé chez un menuisier, mais tout de suite je ne m’y suis pas plu ; mon tuteur était très méchant avec moi, et il a dit que j’étais fainéant et qu’il allait me placer dans une maison de correction ». « Alors je me suis cherché moi-même un apprentissage, mais là non plus, je ne suis pas resté longtemps ; je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas supporté ». « La plupart du temps, j’étais au Prater et je regardais les soldats faire l’exercice ; beaucoup de gens regardaient et ça me plaisait beaucoup ; le plus beau, c’était quand la musique militaire marchait devant les soldats, dans ce cas je la suivais toujours ». « Mon tuteur et ma sœur me martelaient dans la tête que je devais apprendre un métier ; du coup je ne suis même plus allé dormir à la maison, je couchais la nuit sous la Reichsbrücke7 ». « La police m’a souvent attrapé et amené à l’Elizabethpromenade » (maison de détention de la police). « Mon tuteur a dit qu’il ne voulait plus continuer à me voir me transformer en voyou, et un jour, il est allé avec moi à l’Office de la jeunesse, mais ils ne m’y ont pas gardé ; au bout d’une semaine, un monsieur est venu, il m’a pris avec lui et m’a conduit au Nordwestbahnhof8 ; il y avait déjà d’autres garçons et filles et nous sommes tous partis ».

Je vous dirai encore, à propos de son séjour chez nous, qu’il ne s’est particulièrement attaché ni à ses camarades ni à son éducateur. Même avec moi, il n’a noué aucun rapport particulièrement intime, bien qu’il soit devenu de plus en plus communicatif au cours de nos entretiens assez fréquents. – Nous n’avons pas pratiqué de traitement analytique par défaut d’analyste. – Son attitude à l’égard de ses camarades et des éducateurs se révélait avec le plus de netteté lorsqu’un enfant faisait des choses inconvenantes. Il se comportait lors du règlement de la querelle de telle manière qu’il ne faisait de tort à personne, que les éducateurs ne se fâchaient pas ou ne s’énervaient pas, et que l’enfant s’en sortait sans punition. En dépit de son intelligence supérieure à celle de ses camarades de travail en agriculture, matière où il avait été affecté, il n’essayait jamais de prendre un rôle de leader. Il était fier de ses connaissances dans sa discipline, et considérait sa distraction importante comme son pire défaut. Pendant son séjour à l’institution, son humeur dépressive disparut, laissant seulement un résidu minime. Sa distraction diminua considérablement, son désir de travailler augmenta, mais sa rapidité au travail ne s’accéléra pas de façon significative, et après comme avant, on ne repérait aucun besoin d’attachement particulier. Il resta chez nous jusqu’à la fermeture du foyer de jeunesse – c’était le nom officiel de l’établissement d’éducation spécialisée – puis il alla dans une grande entreprise agricole et depuis, il n’a pas montré le moindre phénomène de carence, si bien qu’il doit être considéré comme guéri.

Si nous voulons maintenant tenter de déterminer la cause de l’état carentiel de ce jeune garçon, nous devons nous garder de confondre phénomène de carence et carence, ainsi qu’occasion et cause. Souvenons-nous aujourd’hui de ce que nous avons déjà vu à ce sujet. Les manifestations ou phénomènes de carence ne sont que les symptômes d’une combinaison de forces ayant perdu chez l’individu leur orientation sociale. Ils n’ont qu’une signification diagnostique. Avant que n’apparaissent les phénomènes de carence, il existait déjà un état que nous avons appelé état de carence latente. Dans cet état, les mécanismes de carence sont déjà formés, l’individu a désormais une tendance à présenter des manifestations carentielles. Il n’est plus alors besoin que d’une occasion correspondante pour mettre en route les mécanismes de telle sorte que ce qui était resté jusque-là caché, apparemment dépourvu d’existence, se manifeste à présent d’une manière nettement repérable. L’état de carence latente devient manifeste, constituant l’état que l’on qualifie habituellement d’état carentiel. L’occasion de l’état carentiel ne conditionne que les troubles carentiels manifestes, et n’a aucune influence sur le devenir de l’état carentiel latent. Plusieurs facteurs concourent à la constitution de l’état de carence latent ; il serait possible de les rassembler sous la rubrique des causes de carence. Il s’agit d’abord de la constitution déterminée par la disposition héréditaire, puis, pour autant que nous réussissions à les repérer jusqu’à maintenant, des premiers vécus infantiles ou autres qui doivent être identiques à ceux qui revêtent de l’importance dans l’étiologie (cause) de la névrose et de la psychose. Il reste encore à élucider dans quelle mesure il existe des différences. Pour autant donc que des facteurs exogènes, extérieurs, provenant de l’environnement, entrent en ligne de compte, nous pourrons utiliser avec profit la psychanalyse, sa méthode de recherche et ses résultats. Nous nous calquerons sur elle, nous déploierons dans notre propre travail le même soin et la même prudence, et nous n’entreprendrons pas notre examen en espérant obtenir du premier coup des résultats parfaitement satisfaisants.

Interrompons-nous ici afin d’accéder à une certaine compréhension de la psychologie des névroses. Il arrive que certains êtres humains ne soient pas capables de liquider un vécu effrayant, chargé d’un affect intense. Ils ne réussissent pas à élaborer le surcroît de stimulation dans le laps de temps dont ils disposent, comme il serait normalement nécessaire de le faire. L’excédent brutal d’énergie qui touche l’individu agit à la manière d’un choc et endommage certains mécanismes psychiques au point qu’ils resteront perturbés d’une façon permanente. Lorsqu’un vécu chargé d’un affect intense a de telles conséquences, nous disons qu’il a exercé une action traumatisante, et nous parlons également d’un vécu traumatisant ou d’un traumatisme psychique. Dans certaines circonstances, ils conduisent à la névrose, que nous ne pourrons aborder ici car cela nous éloignerait de notre tâche. Je me contenterai de vous citer un passage des « Vorlesungen » de Freud : « Des indices nets montrent que les névroses traumatiques se basent sur une fixation au moment de l’accident traumatique ». « C’est comme si ces malades n’avaient pas pu régler la situation traumatique, comme si celle-ci se tenait devant eux comme une tâche actuelle irrésolue » (Introduction à la psychanalyse).

Revenons maintenant au jeune garçon en souffrance. Que voyons-nous ? Parmi les phénomènes de carence : vagabondage, abandon de l’apprentissage et manifestations dont l’ensemble constitue l’état carentiel général. Ces dernières sont présentées comme étant à l’origine du placement, et l’errance sans surveillance dans les rues comme la cause de l’état de carence.

Les phénomènes de carence surviennent après la mort de la mère, peu après l’emménagement chez la sœur, et augmentent à vue d’œil jusqu’au placement à l’institution dans l’éducation spécialisée.

Notre conception indique que l’état de carence latente devait avoir existé avant même que l’adolescent aille chez sa sœur, soit avant que ne surviennent les phénomènes de carence ; dans le cas contraire en effet, il n’aurait pu devenir manifeste du fait des influences de la rue, qui ne sont que l’occasion déclenchante et non la cause. Nous devons chercher les causes qui ont conditionné l’état de carence latente dans la constitution, dans des vécus infantiles et autres, similaires à ceux qui conduisent autrement à la névrose. La constitution ne présente aucune déviation par rapport à la norme ; quant aux vécus de la première enfance, nous ne pouvons rien en dire puisque nous n’avons pas pratiqué de psychanalyse. Mais nous savons quelque chose : la mort épouvantable de sa mère lui a été racontée sans aucune préparation. L’effroi qu’elle lui cause le jette littéralement à terre. « Je me suis senti si mal que je suis tombé ». La sœur a aussi dû passer la nuit avec lui parce qu’il avait peur. Le fait qu’on ne l’ait pas laissé aller aux funérailles montre très nettement combien son entourage avait reconnu l’aspect anormal de son état. On le repère également au fait qu’il joue avec sa boîte de construction de Matador alors que l’on porte sa mère en terre – comportement certainement anormal chez un adolescent de quatorze ans –. Il avait subi au bureau de l’usine un traumatisme psychique qui avait entraîné une perturbation permanente de certains mécanismes psychiques. Il dit lui-même que l’abandon de ses apprentissages est en rapport avec ces événements : « Je n’éprouvais pas de joie, je ne pouvais pas m’empêcher de penser sans cesse à ma mère, à l’aspect qu’elle avait après l’accident ». Il est vrai que plus tard, il refoulera tout ce qui est en rapport avec la mort de sa mère. C’est ce que nous concluons du fait qu’au cours des entretiens, il ne se souvient que peu à peu des détails. C’est pourquoi l’état carentiel dont il souffre continue à progresser.

Nous pouvons imaginer que ce vécu traumatique seul n’a pas pu faire venir au jour l’état de carence latente, car il est certainement possible que le même événement conduise un jeune enfant à une névrose, alors que d’autres s’en tireraient sans dommage permanent. Mais nous pouvons admettre que le traumatisme psychique est le maillon ultime d’une chaîne, que le terrain était déjà préparé par des événements infantiles précoces. Il nous est toutefois impossible d’admettre, pour cet état carentiel, une étiologie parfaitement identique à celle de la névrose traumatique. Il semble que le vagabondage tienne lieu d’une névrose, peut-être échappe-t-il aussi de cette manière à une mélancolie. Actuellement, nous ne pouvons pas dire quelles articulations doivent être découvertes pour accéder à une compréhension parfaite de cet état carentiel. Nous ne pouvons encore savoir si une psychanalyse serait capable, dans des cas semblables, de lever l’état carentiel, mais nous pouvons toutefois l’admettre ; en tout cas, elle nous aurait ouvert des aperçus dans les vécus infantiles qui l’ont causé ou dans d’autres articulations, et nous n’en serions pas réduits à des présomptions. L’hypothèse qui s’impose à nous, c’est que l’accident n’aurait pas déployé d’effets traumatiques si le jeune garçon avait moins aimé sa mère. Il peut sembler au premier abord très paradoxal de chercher la cause d’un état carentiel dans une inclination trop intense. Le rapport entre le garçon et sa mère et celui du garçon avec son père étaient réellement très intimes ; nous l’apprenons par ce dont il nous fait part, et une vision globale de la situation familiale nous fait paraître tout cela compréhensible. Sur six enfants, seuls deux sont restés en vie, l’aînée, la sœur plus âgée de quinze ans, et lui, le cadet. Il est couvé, dort entre son père et sa mère, alors que la sœur dort sur le divan. À douze ans, le divan devient libre car la sœur se marie ; pourtant il ne l’utilise pas, et continue à coucher entre ses parents. Après la mort du père, il prend son lit et se soucie beaucoup de sa mère. Il me le dit lui-même : « Lorsque mon père est mort, je me suis couché dans son lit et je me suis beaucoup plus occupé de ma mère ». « J’ai rangé la maison, je l’ai chauffée et j’ai préparé la cuisine quand ma mère revenait de l’usine à la maison ». Ces relations durent jusqu’à la mort de la mère.

La conduite du jeune garçon nous permet de repérer une identification exagérée au père ainsi qu’une relation avec sa mère divergeant de la norme. Il a vécu avec elle comme s’il était le père. Ne vous méprenez pas ici quant à ce que je vous dis, comme si je voulais sous-entendre qu’il y avait également eu entre eux des relations non autorisées. Mais sa manière de réagir à l’annonce de la mort de sa mère nous donne l’impression que c’est quelque chose de plus que sa mère qui lui a été arraché. Les relations anormales avec elle pourraient avoir contribué à l’intervention, au sein de la combinaison de ses forces psychiques, des troubles d’où résultera plus tard l’état carentiel.

Nous aurons dans les prochaines conférences plusieurs fois encore l’occasion de voir que des relations tendres précocement exagérées avec les parents ou les membres de la fratrie peuvent ultérieurement conduire à un état carentiel. Pour aujourd’hui, notons seulement d’une manière très générale que l’inclination tendre de l’enfant envers les membres de sa famille fait partie des conditions normales de développement. Toutefois, cette inclination ne doit pas dépasser un stade qui lui interdirait de se relâcher à la puberté ; car dans cette période, l’enfant qui grandit doit abandonner les objets libidinaux intra-familliaux et réussir à les échanger contre des objets extérieurs à la famille. Lorsqu’il n’y réussit pas, lorsque les relations tendres sont trop intenses, lorsqu’une fixation apparaît, une voie s’ouvre qui mène à la névrose, et souvent aussi, c’est ce que nous devons admettre chez notre jeune garçon, à la carence.

Pour poursuivre, nous allons maintenant nous pencher sur l’état carentiel d’une écolière âgée de presque quatorze ans, dont je me suis occupé au service d’aide éducative, l’école ayant signalé que l’enfant était maltraitée à la maison. Nous allons naturellement tenter à nouveau de découvrir la cause de l’état carentiel. Pour ce faire toutefois, vous devez auparavant en savoir autant que possible sur les faits.

La mineure – appelons-la Léopoldine –, orpheline de père et de mère, est hébergée par le frère marié de sa mère, petit homme d’affaires dans un canton extérieur de Vienne. Afin d’avoir un premier aperçu, je fais venir la fillette avec sa mère adoptive. Celle-ci ne dégage aucune impression défavorable et il me semble qu’il n’y a pas maltraitance d’enfant au sens habituel, mais qu’il faut chercher des articulations quelconques, encore non repérables. Je parle d’abord avec la tante en l’absence de la fillette. Elle déplore que Léopoldine, presque âgée de quatorze ans, saine, vigoureuse, ne leur cause que des soucis et des désagréments, au lieu de reconnaître avec gratitude ce que font pour elle son oncle et sa tante. Ses deux parents sont morts ; elle aurait été placée chez des étrangers si son mari n’était pas allé la chercher dans son village tchèque. Il est clair qu’aucun intérêt matériel ne l’y a incité ; car personne ne leur donne quoi que ce soit pour l’entretien de l’enfant. Mais son mari avait promis à la sœur de se charger de Léopoldine, et c’est maintenant ce que tous deux font : elle est considérée dans la famille comme leur propre enfant. Elle ne peut être employée à aucun travail domestique, elle déambule ou s’assoit sans s’occuper lorsqu’elle revient de l’école, il faut sans cesse la pousser à faire quelque chose ou lui faire des remontrances ; elle n’est pas ponctuelle, elle est rétive, peu fiable et menteuse. Elle ne peut même pas s’occuper de l’enfant âgé de trois ans et demi car là aussi, il est à craindre que, perdue comme elle l’est, quelque chose n’arrive un jour à l’enfant. On voit combien elle est dépourvue de sentiments parce qu’elle ne pleure jamais ses parents morts, parce qu’elle n’a pas pleuré lors des funérailles et ne montre aujourd’hui encore aucune émotion lorsque l’on en vient à parler de ses parents.

La description des conditions qui régnaient dans la maison parentale permet d’apprendre que le père dirigeait dans un petit village tchèque la même entreprise que l’oncle à Vienne, vivait dans des conditions matérielles parfaitement correctes, mais qu’il était buveur et tuberculeux. L’enfant a toujours été traitée affectueusement et bien tenue dans la maison parentale. Après la mort du père, la mère avait vendu l’affaire, mais elle avait très vite compris quels dommages matériels elle avait essuyé en la vendant. Elle voulut la récupérer sans y réussir et mourut six mois après le père à la suite de ces bouleversements.

Pour conclure, la tante insiste encore sur le fait qu’il ne saurait être question d’un traitement dépourvu d’amour, mais que l’on doit trouver compréhensible que le comportement odieux de la fillette lui fasse souvent perdre patience. Elle admet aussi sans difficulté qu’elle a puni physiquement Léopoldine, lorsque les remontrances restaient sans résultat, mais il n’y a jamais eu de mauvais traitements.

Cette dame livre toutes ces indications sans affect, convaincue qu’il ne peut s’agir que d’un malentendu, et nullement mue par le sentiment de devoir se justifier.

Je vais maintenant opposer pour vous aux déclarations de la tante celles de l’enfant, avec laquelle j’ai parlé peu après, entre quatre yeux naturellement.

Léopoldine se met aussitôt à parler de l’école et rapporte qu’elle y va très volontiers, qu’elle éprouve une inclination particulière pour la maîtresse de sa classe (elle aussi avait signalé des mauvais traitements), mais que par ailleurs elle n’a pas beaucoup de relations, et qu’elle ne peut dire d’aucune camarade d’école qu’elle a avec elle un lien d’amitié particulier. Bien qu’elle doive étudier en allemand alors qu’elle parle tchèque, elle n’éprouve pas de difficultés particulières.

Elle ne parle que prudemment et avec une hésitation anxieuse des conditions qui règnent à la maison, bien qu’elle soit au courant de la déclaration de mauvais traitement et sache que la convocation à l’Office de la jeunesse est une mesure en sa faveur. Elle ne mentionne pas les punitions physiques, mais le fait que sa tante la dispute très souvent. Lorsqu’on lui demande pourquoi sa tante la dispute si souvent, elle se tait quelque temps et dit ensuite : « Je ne peux pas m’empêcher de penser très souvent que je suis à la maison avec mes parents ».

L’expression de son visage, jusqu’alors embarrassée, est à cet instant déformée par un rictus trahissant que la phrase a touché un point faible. Je me vois donc incité à me pencher d’une façon plus précise sur cette allusion, et j’apprends qu’elle souffre d’une nostalgie constante, qu’elle ne peut s’empêcher de penser à la vie dans la maison de ses parents à travers des rêveries qui reviennent sans cesse et qui s’imposent d’une façon totalement involontaire, qu’elle est tourmentée par des rêves pleins d’angoisse et en particulier qu’elle voit constamment devant elle le moment de la mort de ses deux parents.

Elle décrit maintenant avec une grande précision un épisode où son père, au dernier stade de la tuberculose, alors qu’elle était seule avec lui, lui demanda à boire de l’eau ; elle lui tendit le verre, il but, eut une crise de toux qui se poursuivit par un accès d’étouffement dont il ne se remit pas, retombant mort sur son oreiller. Personne n’entra, bien qu’elle appelât au secours avec effroi ; elle n’osa pas sortir, et assista à l’agonie. La mère n’apparut que plus tard.

Six mois plus tard, le matin du dimanche de Pâques, sa mère l’envoya à l’église. Quand elle lui dit au revoir, elle essuyait la fenêtre avec un chiffon. Un claquement résonna alors et poussa Léopoldine à retourner vers sa mère, à lui prendre des mains le chiffon et à regarder d’où venait le bruit. Elle trouva une corde dans le chiffon. Sa mère ayant déjà voulu s’étrangler avec une toile à sac, l’enfant prit la corde et la jeta. Lorsqu’elle revint de l’église, la mère pendait morte à la croisée des fenêtres.

En remémorant ces scènes devant moi, elle adopta un comportement extrêmement particulier. Elle était assise les mains croisées, la tête penchée de côté, et s’abandonnait à ses pensées, le regard dirigé vers le sol. Elle semblait alors ravie à la réalité et eut ensuite de la peine à s’orienter. Lorsque je lui demandais si elle s’asseyait aussi souvent de cette manière chez sa mère adoptive, elle me répondit qu’il était fréquent qu’elle ne la regarde pas en face et qu’elle l’écoute en détournant la tête ; ainsi en effet, elle pouvait à la fois répondre et malgré tout s’abandonner à ses propres pensées sans être obligée de les chasser. Mais lorsqu’on l’appelle à voix haute, elle s’effraie et ne peut pas revenir tout de suite aux autres. Lorsqu’on la laisse seule à la maison l’après-midi, elle aime se coucher sur le sofa dans la pénombre afin de mieux pouvoir rêvasser. Il lui est facile de faire la sourde oreille à ce qui la dérange, sa mère adoptive lui dit souvent qu’elle sonne déjà depuis une demi-heure à la porte de la maison. Elle n’éprouve aucune confiance en elle pour pouvoir lui confier quoi que ce soit, et utilise alors toutes sortes de prétextes qui sont percés à jour et paraissent le fruit d’un mensonge, ce qu’ils ne sont pas, chose que personne ne sait. Les pensées qui viennent toutes seules et ne peuvent pas toujours être chassées ne sont pas constamment terrifiantes, et lui causent souvent de la joie, parce qu’elles lui remettent en mémoire des événements heureux vécus dans son village natal de Tchécoslovaquie. Ils se présentent avec une grande précision, apparaissent également pendant le travail, pendant qu’elle joue avec l’enfant et s’imposent même dans la rue, surtout le matin, souvent après des rêves ; c’est seulement à l’école que ce n’est pas le cas, car là, elle peut les chasser intentionnellement. Elle n’aime pas les travaux domestiques, ni même s’occuper de l’enfant, elle n’aime pas jouer avec lui, parce qu’elle a toujours des ennuis avec sa mère adoptive s’il s’énerve ou pleure. Par dépit, elle ne dit rien, sa mère adoptive devient alors très méchante, elles en viennent à des affrontements extrêmement désagréables qui finissent par une kyrielle de qualificatifs désobligeants la traitant de renfermée, de provocatrice et de méchante.

Les indications de l’enfant me semblent d’autant plus crédibles que l’ensemble de son comportement dégage une impression d’authenticité.

Afin d’avoir un tableau aussi complet que possible, je dus solliciter aussi un rapport de l’école communale. Léopoldine s’y comportait d’une manière complètement différente. L’institutrice la décrit comme appliquée et attentive, sérieuse et méticuleuse dans son travail, aimée par les autres élèves comme une camarade agréable et indulgente. La fillette ne s’était plainte qu’auprès des autres élèves de ses mauvais traitements, et celles-ci en on fait part à l’institutrice, qui a mis en route le signalement de mauvais traitements.

Vous avez maintenant entendu les déclarations de la mère adoptive, de l’enfant et de l’école, et vous pensez certainement comme moi qu’en dépit de l’exhaustivité de ce que chacun a dit, nous ne savons pas encore quelles mesures nous devons prendre de notre côté.

Comparons les descriptions de la mère adoptive avec ce que nous avons entendu de Léopoldine, nous ne pourrons effectivement pas repérer de mauvais traitement au sens habituel du terme. Elle paraît à la maison méchante, provocante, menteuse, impossible à employer au moindre travail domestique, peu fiable, elle présente donc d’une façon prononcée des phénomènes de carence qu’elle reconnaît d’ailleurs, sans le dire expressément. À l’école en revanche, son comportement est indiscutablement correct.

D’après ce que nous savons déjà sur l’état carentiel, il ne paraît plus étonnant que la mère, ici aussi, confonde phénomène de carence et carence, et tente, par des mesures sévères, de lever l’état en éliminant ses indices.

Laissons pour l’instant en suspens la question de savoir si les manifestations déviantes de la fillette procèdent effectivement d’un état carentiel, et admettons qu’il en va ainsi, le problème gagne alors en difficulté par rapport à celui que nous avons déjà discuté aujourd’hui, où l’errance sans surveillance dans les rues était l’occasion de la transformation de l’état carentiel latent en troubles carentiels manifestes, celui-ci persistant alors de manière permanente. Chez Léopoldine, nous voyons un état latent ne se manifester que de temps en temps, à la maison, mais pas à l’école. Or, cela nous gêne ; car nous ne sommes préparés qu’au cas où un traumatisme psychique compte au nombre des causes qui transforment d’une façon patente un état de carence latente en un état manifeste. Bien qu’il existe un traumatisme, l’expérience effrayante de la mort des deux parents dans des conditions aussi affreuses, les phénomènes de carence ne se constituent que de temps en temps, comme le montre le comportement tellement contradictoire entre la maison et l’école. Nous devons d’abord chercher à nous expliquer cet état de fait.

Les phénomènes de carence à la maison recouvrent deux choses : le fait que Léopoldine est tourmentée par le retour involontaire de représentations effrayantes, et le fait qu’elle sombre dans des souvenirs chargés de plaisir, que nous appelons rêveries diurnes.

Vous devez savoir ce que sont les rêveries diurnes. Chacun de nous traverse des moments dans sa vie où, non satisfait par la réalité qui l’entoure, il se retire dans un monde imaginaire plus beau, bâtissant des châteaux en Espagne. Pour utiliser la terminologie psychanalytique, nous disons que dans ces moments-là, nous avons retiré de la réalité un fragment de notre intérêt, de notre libido. Nous abandonnons des investissements d’objet et surinvestissons des représentations présentes dans l’imagination, leur faisant ainsi gagner une signification élevée. Aussi longtemps que nos relations avec le monde environnant n’en sont pas perturbées, il s’agit d’un processus normal. Un trouble apparaît uniquement quand une quantité trop importante d’intérêt ou de libido est soustraite à la vie réelle, et employée dans ces rêveries diurnes. Il en résulte que les rêveries diurnes remplacent un fragment de la réalité, qu’elles consomment des énergies qui devraient déployer leur activité dans la vie réelle et que la vie imaginaire, chargée de plaisir, rend difficile l’adaptation à la rude réalité. Vous savez que tout cela n’est pas le cas chez nous, les normaux. Nous sommes toujours capables de laisser s’effondrer les plus beaux châteaux en Espagne lorsque les exigences de la vie quotidienne, la réalité l’exigent, et nous sommes habitués à ne pas nous faire troubler par eux lorsque nous effectuons nos tâches quotidiennes, et à réserver les rêveries diurnes pour les instants de loisir, comme les promenades, les voyages en tramway, la période précédant l’endormissement.

Pouvez-vous vous imaginer qu’il y a des êtres humains chez lesquels ces rêveries diurnes s’imposent lorsque le déplaisir devient trop intense dans la réalité, et que ces êtres ne sont pas toujours capables de se libérer de leurs rêveries ? Nous dirions, d’un point de vue psychanalytique, que ces personnes ont déjà retiré du monde extérieur une quantité de libido supérieure à la quantité normale.

Pouvez-vous encore vous imaginer que l’intérêt pour la vie réelle peut littéralement disparaître, qu’il y a des êtres humains pour lesquels le monde imaginaire revêt une telle signification qu’il occupe le centre de leur vie ? Nous sommes alors en présence d’un cas pathologique ; la libido dans sa totalité est retirée de la réalité.

Fermons cette parenthèse théorique et revenons à Léopoldine. Vous savez déjà que les vécus effrayants peuvent entraîner des traumatismes psychiques qui provoquent une perturbation de l’action des mécanismes psychiques, de telle sorte que dans certaines conditions que nous ne connaissons pas encore à vrai dire, l’état de carence latente est provoqué. Le traumatisme psychique n’est que la dernière des causes dont l’ensemble provoque l’état carentiel. Léopoldine liquide maintenant le traumatisme psychique, mais pas comme l’adolescent, et nous pouvons voir qu’elle se trouve tout juste sur la voie menant à la liquidation définitive. L’adolescent réussit à refouler le traumatisme psychique ; le changement de milieu lui permet de tirer du plaisir de ses conduites déviantes. Nous ne pouvons dire pourquoi il en va ainsi, et supposons que des vécus infantiles très déterminés entrent en ligne de compte. Elle, en revanche, n’a parcouru que la moitié du chemin. Les vécus effrayants ne sont pas encore oubliés, ils continuent à s’imposer sous forme de souvenirs chargés d’angoisse. Le changement de milieu lui enlève tous les êtres humains familiers, les amies et les connaissances qu’elle aime, il la coupe des choses qui lui sont devenues chères et de sa terre natale. Elle subit une frustration (Versagung) extérieure extrêmement intense qu’elle cherche à annuler dans ses rêveries diurnes chargées de plaisir. Il est très probable que celles-ci lui offrent aussi la possibilité de liquider définitivement le traumatisme psychique. Nous voyons également l’enfant qui sombre des heures durant dans ses rêveries diurnes trouver, parfois difficilement déjà, le chemin du retour à la réalité et paraître carencé dans la réalité de la vie quotidienne. Nous devrions dès maintenant admettre l’existence d’un trouble psychique grave, si l’enfant ne présentait pas à l’école un comportement radicalement différent. Là, elle est capable – elle le dit elle-même – de repousser la montée des fantasmes et de ne pas se laisser troubler par eux.

Il n’y a plus aucun doute sur la manière dont cet enfant doit être considérée : elle se trouve sur la voie menant à une maladie psychique sérieuse, bien plus inquiétante que l’état carentiel. Si l’on ne réussit pas à mettre un point d’arrêt à ces rêveries diurnes, l’enfant perdra de plus en plus son rapport avec la réalité et finalement, l’ensemble de la libido ayant été retiré de la réalité, elle sombrera dans un monde imaginaire.

La question qui se pose à nous est celle de ce que nous devons susciter ! Par son comportement, Léopoldine nous indique la voie. Elle se comporte normalement là où elle se sent bien, quand elle peut reproduire réellement un fragment de sa vie chargée de plaisir dans son pays natal et satisfaire son besoin d’attachement. Elle se comporte de façon anormale là où cela lui est impossible. Le premier cas de figure correspond à l’école, le second à la maison. À l’école, elle est aimée des institutrices et des autres élèves, elle est bien vue et retrouve un fragment de la vie gaie et sociale dans sa région natale. Dans la maison des parents adoptifs en revanche, elle est loin d’être seulement tolérée, elle ne trouve pas beaucoup de prévenance et au lieu de son ancienne place d’enfant unique dans la maison de ses parents, elle a la place de la bonne d’enfants chargée de la cousine âgée de trois ans et demi. Il s’y ajoute encore l’absence totale de compréhension, – il n’y a certainement pas de méchanceté, – dont fait preuve la mère adoptive surtout à l’égard de l’être entier de l’enfant.

Il est très probable que nous n’arriverons pas à faire comprendre à cette mère adoptive l’exactitude de nos réflexions, pas plus que nous ne réussirons à l’inciter à changer son comportement à l’égard de l’enfant. Vu qu’en outre, nous ne pouvons exercer aucune influence sur les conditions qui règnent dans le lieu de placement, il sera impératif de placer Léopoldine ailleurs. Un entretien avec les parents adoptifs confirma notre hypothèse, et il ne restait plus qu’à réfléchir pour trouver où mettre l’enfant. Il ne nous parut pas approprié de confier la fillette à une autre famille, parce qu’il est difficile de trouver dans des familles d’accueil la compréhension nécessaire pour une situation psychique aussi difficile, et la bonne volonté seule ne suffit pas ici. Elle fut confiée à une éducatrice compréhensive, formée à la psychanalyse, qui par des entretiens lui offrit la possibilité de se libérer des répercussions des vécus traumatiques, et se retrouva dans un environnement qui lui assura une vie plus riche qu’auparavant par la vie en communauté avec des enfants de même âge. Nous supposions que le plaisir offert par la réalité entrerait victorieusement en contradiction avec celui des rêveries diurnes. Je puis aussi vous dire que les conditions de développement favorables que nous avons ainsi offertes à Léopoldine ont déjà produit en elle, en un peu plus d’un an, des modifications telles qu’elle peut attendre paisiblement son évolution ultérieure. Bien qu’il n’ait pas existé d’état carentiel chez Léopoldine, en dépit des phénomènes de carence à la maison, je vous ai parlé d’elle pour attirer votre attention sur le fait que l’on nous présente bien des cas pathologiques comme des cas de carence. L’éducateur spécialisé, qui a appris à ne pas confondre symptômes et état, sera très prudent et évoquera toujours la possibilité de phénomènes carentiels procédant d’une disposition pathologique.

Les répercussions des anciens vécus effrayants peuvent aussi se révéler à l’établissement par les difficultés de conduites que présentent certains pensionnaires. Je vais vous en présenter deux cas. En premier, une jeune fille d’un groupe d’enfants ayant achevé leur scolarité, qui avait toujours été sérieuse, appliquée et très serviable, mais qui présenta subitement et d’une façon apparemment tout à fait immotivée un comportement radicalement différent. Le deuxième, celui d’une écolière de douze ans, qui se faisait désagréablement remarquer du fait qu’à compter du jour de son admission, elle essayait constamment d’effrayer ses camarades.

L’éducatrice des jeunes filles tenta tout ce qui était possible pour dépasser une difficulté de conduite aussi inattendue et inexplicable. Plus elle s’occupait de la mineure, plus celle-ci devenait insupportable, perturbatrice et rechignant au travail, de sorte que la jeune fille ayant fini par perdre tout équilibre, il n’était plus possible de rien faire dans le groupe.

On me la présenta ; après un temps relativement bref, la jeune fille éclata violemment en sanglots dont il fut impossible de déceler immédiatement la cause. Elle raconta encore en pleurant que depuis quelques jours, elle était toujours tourmentée par le même rêve et qu’elle éprouvait alors une grande angoisse. Voici brièvement ce rêve : sa mère déjà morte sort du coin de la chambre à coucher et vient vers elle, s’assoit sur le bord du lit, lève lentement les mains vers son cou et l’étrangle. À chaque fois, avant qu’elle soit tout à fait morte, elle se réveille et s’entend encore hurler. Une fois qu’elle a raconté le rêve, je lui demande comment elle s’est comportée à la maison et si sa mère a toujours été satisfaite d’elle. Elle décrit la vie avec sa mère de telle manière que l’on aurait pu croire qu’il n’y avait pas meilleure fille qu’elle. La présentation emphatique des rapports avec sa mère, cependant, laissait deviner le contraire. Lorsque je lui demandais si elle n’avait jamais causé du chagrin à sa mère, elle devint curieusement silencieuse. Je commençai à parler d’autre chose et revins imperceptiblement à la mère. Elle mentionne maintenant qu’avant sa mort, sa mère avait été longtemps alitée et, juste en passant, qu’un jour, elle lui avait volé du linge. Je ne me contente pas de cette allusion et j’exige une description plus précise du vol. Elle raconte maintenant la chose suivante : sa mère gît sur son lit de mort. C’est le soir, elle-même se trouve avec une amie à la porte de la maison, et l’amie insiste pour voler du linge à la mère, arguant de l’absence de danger de ce larcin. Une fois qu’elle serait morte, dit-elle, personne ne saurait combien elle avait d’affaires, et il ne pourrait donc jamais y avoir de problèmes. Le lendemain matin, notre jeune fille est au foyer et cuisine au moment où l’amie vient chercher le linge volé. Il se trouve toujours dans le coffre. La jeune fille n’avait pu se résoudre à voler et se défend maintenant encore contre l’influence de la tentatrice ; elle ne veut pas voler. L’amie se fait de plus en plus insistante. Elle réussit enfin à dissiper ses scrupules en mettant en avant la facilité qu’il y aurait à exécuter ce vol : « On voit le coffre à linge depuis la porte de la cuisine ; il suffit d’y aller sur la pointe des pieds, de marcher prudemment et de ne rien heurter, puis d’ouvrir doucement le coffre, et ta mère, dont le lit est sans doute en face du coffre, mais qui est couchée le visage tourné vers le mur, ne remarquera rien ». La résistance est surmontée et la jeune fille, hésitant pourtant encore, va dans la chambre. L’ami reste à la porte de la cuisine et fait des signes pour encourager la jeune fille encore irrésolue, au moment où elle veut faire demi-tour à mi-chemin. C’est maintenant seulement qu’elle succombe à l’influence de son amie. Arrivée au coffre, elle remarque qu’il n’est pas fermé et qu’il était donc superflu qu’elle amène la clef. La porte du coffre grince lorsqu’elle l’ouvre et saisie par une grande frayeur, elle laisse tomber la clef. Une angoisse effroyable la gagne à l’idée que sa mère mourante puisse se retourner et la voir. Envahie par une émotion extrêmement puissante, elle prend tout ce qu’elle peut saisir, se précipite dans la cuisine et donne le linge volé à son amie en train de rire. Maintenant satisfaite, celle-ci s’éloigne, non sans que les deux jeunes filles aient fixé un rendez-vous pour le lendemain ; l’amie se charge de la vente. De fait, elles se retrouvent ; elles ne partagent pas le gain, mais décident de faire ensemble une excursion au Prater. Elles font un tour de carrousel, puis de grande roue, vont dans diverses boutiques et dépensent le reste de l’argent dans une auberge du Prater. Aucune pensée pour la mère ; au contraire, elles s’amusent comme des folles. Lorsque la jeune fille revient tard le soir à la maison, sa mère est morte. Cela ne lui fait rien ; la seule chose qui l’agace, c’est que des parents présents dans la maison lui fassent des reproches. Elle se montre impertinente avec eux, parce qu’ils veulent savoir où elle a passé tout l’après-midi. Elle n’a aucun remords à propos du vol, même pas quand des proches, qui connaissaient l’inventaire de linge, soupçonnent le tuteur d’en avoir emporté.

La jeune fille me rapportait ces faits d’une façon hachée, ses phrases étaient décousues, elle pleurait considérablement et se retrouva dans un grand état d’excitation. C’est la première fois qu’elle parle de ces choses qui ne la tourmenteront plus longtemps. Lors de son entretien avec moi, elle pense qu’elles ont commencé à lui être insupportables depuis que sa tante, c’est ainsi qu’elle appelle son éducatrice, s’est prise d’affection pour elle. Elle me dit littéralement : « Je voulais déjà tout dire à ma tante, mais j’ai eu peur qu’elle ne m’aime plus. Si elle sait quelle crapule je suis, elle ne pourra plus m’aimer. » Nous avons ensuite parlé tous les deux avec l’éducatrice qui réagit avec une grande compréhension dans la situation en question. Elle retourna au groupe avec la jeune fille considérablement soulagée. Celle-ci se mit aussitôt au travail, et toute opposition envers l’éducatrice et ses camarades avait disparu. Mais il restait beaucoup à faire pour l’éducatrice. Pendant quelque temps, elle s’occupa d’elle plus intensément avant son coucher. Au cours de leurs entretiens, elles évoquaient toujours la mère morte. Beaucoup de choses vinrent au jour et la jeune fille réalisa que sa grande faute l’aurait rendue indigne de l’amour de l’éducatrice. Nous discuterons dans la dernière conférence, « Criminel par conscience morale », le fait qu’un comportement de ce genre peut réellement naître de ce cas de figure. L’angoisse que lui inspirait le rêve disparut au fur et à mesure que son sentiment de culpabilité s’amoindrissait et que le progrès de son identification avec son éducatrice entraînait une modification constante de son attitude par rapport à la vie.

Je vous ai déjà signalé un deuxième cas où des difficultés de conduite au sein de l’institution peuvent avoir été conditionnées par des vécus effrayants ; il s’agit du cas de l’écolière qui essayait toujours d’effrayer ses camarades. Ce qui était frappant, c’est que l’enfant âgé de douze ans n’utilisait pour ce faire que des choses très particulières de couleur rouge susceptibles de servir de masques ou de coiffes inquiétants. Elle développa aussi une manie tout à fait particulière et une habileté extraordinaire à s’approprier des affaires rouges. Ce qui pouvait servir à effrayer était aussi employé dans ce sens : papier, tissu, rubans, etc.

Il fallut assez longtemps avant de pouvoir mettre en évidence, sans grande difficulté d’ailleurs, la cause de cette difficulté de conduite et par là l’éliminer. Nous avons d’abord découvert que la fillette avait été considérablement effrayée en première classe d’école communale. Le jour de la Saint Nicolas, elle était allée chercher, comme d’habitude, de la bière à l’auberge voisine pour le compagnon de sa mère, et avait rencontré dans l’escalier, au crépuscule, un homme déguisé avec un masque rouge. Saisie par l’effroi, elle laissa tomber le verre et retourna en hurlant à la maison. L’homme déguisé sauta à sa suite, la frappa avec sa badine et ne la laissa pas tranquille même dans la maison, bien qu’elle se soit cachée sous le lit. La petite se rappelle encore que l’homme déguisé l’en avait tirée. Elle ne sait plus ce qui s’est passé ensuite.

Lors de nos entretiens, ce vécu fut répété avec beaucoup d’émotion, sans qu’il soit possible de repérer par la suite une modification de son comportement. Il fallut réussir à découvrir un vécu plus précoce encore pour obtenir un résultat.

Alors qu’elle avait quatre ans – cet âge put être déterminé avec certitude parce que la séparation des parents eut lieu immédiatement après – sa mère la portait dans ses bras chez une femme aux cheveux roux. Il y eut entre elles deux une explication violente puis une altercation au cours de laquelle sa mère saisit la femme rousse de telle manière que sa coiffure se détacha. L’enfant, qui pendant la dispute avait été posée à côté de sa mère, tomba, le visage en sang. La dispute se termina par l’expulsion de la mère et de l’enfant hors de la maison de l’autre femme. La dernière impression que la petite conserve de cet événement est un visage ensanglanté, encadré de cheveux roux, celui de la femme qui les avait expulsées de la maison. Lorsqu’elles revinrent chez elle, une dispute éclata entre les parents après que la mère ait poussé de grands cris. L’enfant sait que depuis, elle n’a plus revu son père. Nous savons que la première altercation entre la mère et la maîtresse du père avait eu lieu et qu’immédiatement après, la mère quitta le père.

Je ne puis aujourd’hui vous expliquer pourquoi la fillette veut maintenant infliger à d’autres l’effroi qu’elle a subi, car nous manquons pour cela d’éléments que je ne vous donnerai que plus tard. Cela n’est d’ailleurs pas notre tâche pour l’instant. Nous devons découvrir pourquoi des vécus effrayants peuvent entraîner des traumatismes psychiques et par là un état carentiel ou des phénomènes de carence.

 


6 Jeu de construction, N.D.T.

7 Pont de Vienne, N.D.T.

8 Gare, N.D.T.