CINQUIEME CONFERENCE
Quelques causes de carence (3)
Une guérison dans le transfert

Mesdames et Messieurs ! Il n’est pas toujours nécessaire, pour découvrir les causes des manifestations déviantes, de raisonnements aussi profonds que ce n’était le cas pour les agressions du jeune homme que nous avons discutées dans la conférence précédente. Il n’est pas non plus nécessaire, pour introduire les mesures éducatives adéquates, d’aller jusqu’aux facteurs ultimes. Il suffit dans un premier temps de déterminer leur direction ; le fil de l’éducation conduira ensuite lui-même aux profondeurs nécessaires.

Je vais maintenant vous parler d’un jeune homme de l’établissement d’éducation spécialisée ; une seule réflexion, résultant à vrai dire d’un point de vue psychanalytique, suffit pour donner à l’éducateur spécialisé un tableau suffisamment clair de ce cas. Mais sachez que je n’ai pas l’intention, au cours de cette conférence, de vous présenter de manière strictement séparée l’occasion de l’état carentiel et la cause de l’état carentiel. Ce serait encore trop difficile pour nous dans ce cas, et d’ailleurs parfaitement impossible à partir du peu que vous allez entendre. Vous devez seulement comprendre à partir de quelle situation l’éducateur spécialisé élabore sa réflexion.

Mais trêve de précautions oratoires, abordons notre sujet ! L’établissement d’éducation spécialisée reçoit, avant d’accueillir l’enfant qu’on lui confie, sa feuille de renseignements. Un ouvrier menuisier âgé de seize ans est placé. Vous savez déjà ce qu’est la feuille de renseignements. Celle-ci nous apprend, entre autres, que le jeune homme a appris le métier de menuisier à l’atelier de son père il y a quelques mois et qu’il y est resté comme ouvrier. La raison invoquée pour le placement est la suivante : vols répétés dans l’atelier et dans la réserve de bois de son père. Au cours du temps, il avait dérobé des quantités non négligeables d’alcool à brûler, toujours disponible en grandes quantités pour préparer le vernis, ainsi que des planches rabotées et non rabotées. Ni les remontrances, ni, celles-ci restant vaines, la sévérité très inhabituelle de son père, caractérisé par une pensée extrêmement droite, ne réussirent à faire cesser ses vols. Les parents, inquiets, espéraient d’un séjour chez nous une amélioration du jeune homme.

Une remarque notée sur la feuille de renseignements attira mon attention ; elle mentionnait que pour dissimuler le vol d’alcool à brûler, il urinait dans la bouteille. On peut ne pas s’arrêter à ce fait, le juger contingent, se satisfaire en expliquant que ce type de substitution lui paraissait commode et sans risque, qu’il avait trouvé dans l’urine un moyen lui permettant d’imiter non seulement la quantité dérobée, mais aussi la couleur de l’alcool à brûler dénaturé, on peut certainement, en réfléchissant un peu, trouver encore quelques autres possibilités expliquant pourquoi il a agi ainsi et non autrement, sans pour autant accéder au sens de ce geste, si l’on ne tient pas compte des connaissances que la psychanalyse a révélées.

Au cours d’une lecture, je me rappelai l’interprétation d’actes similaires pendant une psychanalyse, et j’eus l’idée que le geste déviant du jeune homme n’était peut-être rien d’autre qu’un geste compréhensible pour nous chez le névrosé ; j’interprétai donc la miction dans la bouteille comme un acte de vengeance contre le père, exécuté au moyen de l’organe même par lequel l’adolescent se sentait lésé par son père. Il est possible que je suscite ainsi chez vous la contradiction et que vous rejetiez, sans plus réfléchir, cette hypothèse comme trop absurde ou parfaitement inacceptable. Vous ne devez pas adopter d’emblée un point de vue négatif. Lorsque vous aurez appris plus tard à considérer les choses autrement que d’habitude, vous serez moins défensif et vous vous direz qu’il pourrait en aller ainsi. Est-ce réel, nous ne le savons pas encore, il faut d’abord pour cela que le jeune homme se trouve dans l’institution.

J’attache beaucoup d’importance à une autre réserve de principe contre l’interprétation – pas précisément contre elle, mais contre l’interprétation de traits isolés et les conclusions que l’on en tire en général. Si nous voulons nous épargner une exploration plus profonde de l’enfant, nous serons entraînés à méconnaître des faits, nous emprunterons ainsi trop facilement une fausse direction et agirons contre la règle importante qui nous prescrit d’aller à la rencontre du jeune carencé sans préjugé, sans parti pris, sans attente déterminée, et d’être seulement prêt à le laisser agir sur nous avec toutes ses manifestations. Je n’ai vraiment aucun mérite à avoir réellement découvert, dans le cas de cette conduite déviante, une articulation semblable à celle que l’on trouve souvent lors de l’analyse des névrosés.

Lorsque le mineur, un jeune homme vigoureux, beaucoup plus grand que son âge ne le laissait prévoir, arriva, je m’en chargeai comme je le fais pour chaque nouvel arrivant, c’est-à-dire sans lui prêter d’attention particulière pendant quelque temps. Pourquoi agir ainsi, nous le verrons lorsque nous parlerons de l’établissement des relations affectives entre l’éducateur spécialisé et l’enfant. Après environ quatorze jours, à une période où je ne m’étais pas encore particulièrement occupé de lui et où je n’avais pas eu d’entretien approfondi avec lui, tout en étant précisément informé par l’éducateur de ses faits et gestes, une jolie femme âgée de vingt-quatre à vingt-cinq ans apparut et demanda de ses nouvelles. Je pensais que c’était sa mère. Mais il se révéla rapidement que j’avais à faire à sa belle-mère. Par l’éducateur de son groupe, je savais aussi qu’il parlait beaucoup de sa belle-mère à ses camarades et qu’il lui avait déjà écrit deux lettres. J’ignorais tout de leur contenu, car il n’existe chez nous aucune censure, les enfants qui nous sont confiés ayant le droit d’écrire quand ils veulent et ce qu’ils veulent. La femme parla d’une façon approfondie de son beau-fils, et s’exprima d’une façon très compréhensive à son égard, en dépit des nombreux désagréments qu’il avait causés. Lorsqu’elle en vint à parler des voisines, qui la rendaient responsable de l’état carentiel du jeune homme, – parce que c’est toujours ce que l’on pense des belles-mères, – elle fut très émue, pleura, et se défendit affectivement à l’idée qu’on puisse la considérer comme fautive. Elle n’est pas une marâtre, elle traite bien le jeune garçon, il le dira lui-même ; parce qu’il l’aime bien. Je lui demandai comment elle savait que son beau-fils l’aimait bien. Un peu embarrassée, elle hésita pour répondre. Alors que j’insistais pour qu’elle parle, elle dit que cela pouvait facilement donner lieu à malentendu, que je pouvais imaginer des choses qui n’avaient aucune raison d’être. Je lui assurai que je ne m’imaginerai rien, mais que je me contenterai d’écouter, et que ce qu’elle me dirait pouvait être très important en me permettant d’appréhender correctement son garçon. Elle abandonna alors sa résistance : « Quand nous marchions ensemble dans la rue, il se tournait souvent vers moi en disant : « Regarde, maman, comme les gens nous regardent ». J’avais alors toujours le sentiment qu’il se sentait totalement homme. Il m’a aussi écrit deux lettres pour que je vienne lui rendre visite ici, et dans toutes les deux, il me demande de mettre mes vêtements marron, afin que les gamins regardent ». Je voulus savoir si elle portait le vêtement désiré. « Oui, il faut bien que je lui fasse plaisir ». Nous parlâmes d’autre chose, ainsi que de ses propres relations avec le jeune homme et le père de celui-ci, son mari ; celles-ci sont tout à fait normales et bonnes. Mais elle recommença à parler des relations du jeune garçon avec elle. Il lui vint à l’esprit qu’à maintes reprises, il l’avait incitée à lui dire si elle avait besoin d’argent ; il prendrait des planches à son père et lui donnerait l’argent qu’il en tirerait. Elle n’a jamais accepté quoi que ce soit de lui ; pendant longtemps, elle n’a rien su des vols, et elle pensait que cette proposition était une plaisanterie. Elle fut pourtant la première à être au courant de ses actes malhonnêtes. Toutes ses interventions pour l’améliorer furent vaines, si bien qu’elle finit par se résoudre à en faire part au père. Celui-ci n’arriva à rien, ni par la bonté, ni par la sévérité. Le jeune garçon se fit de plus en plus odieux, il devint même si brutal envers son père qu’il fallut l’orienter vers l’institution, parce que si on l’avait placé chez un autre maître, il aurait été à craindre qu’il le vole lui aussi. Au cours de l’entretien, la femme prit confiance au point de déclarer tout à fait spontanément que le jeune homme éprouvait pour elle plus de sentiments que les enfants n’en éprouvent d’habitude pour leur belle-mère ; c’est pourquoi d’ailleurs elle ne comprend pas pourquoi ses exhortations à changer de comportement n’avaient eu aucune suite. Elle douta par la suite qu’il l’aime vraiment. Il n’y avait jamais eu de relations plus intimes entre eux, c’est ce qui ressortait très nettement de l’impression générale que dégageait cette femme ainsi que de sa manière de relater les faits.

Elle est mariée depuis trois ans avec le père du garçon. Elle était une amie de son épouse aujourd’hui décédée et bien avant son mariage, elle venait très souvent au domicile de son amie. Le jeune garçon avait douze ans, lorsqu’elle noua amitié avec sa mère. À l’époque déjà, il se présentait à elle comme un jeune garçon attentif, plaisant, faisant également preuve d’une grande tendresse enfantine.

Nous pouvons facilement nous imaginer le conflit dans lequel il se trouve. Au moment de sa puberté, une jeune femme surgit dans la maison, qui n’est pas âgée au point de rester exclue comme objet d’amour. Il tourne effectivement vers elle ses tendances libidinales. Les relations persistent sans être troublées pendant deux ans, elles n’ont rien d’interdit, sont les rêveries parfaitement normales de l’homme en devenir. Si sa mère avait encore été en vie, on peut supposer que la belle mère n’aurait signifié pour lui qu’une phase évolutive. Le père la prend pour épouse alors qu’elle occupe encore le centre de ses motions amoureuses juvéniles, dont la tonalité érotique inconsciente, nous le savons, est très proche de l’irruption dans la conscience. Celle-ci est désormais interdite et donc maintenue refoulée, et le jeune homme se retrouve dans une position impossible par rapport à son père. Non seulement celui-ci lui a pris sa bien aimée, mais encore il la lui impose aussi comme mère. Toute la haine se dirige alors contre lui, et nous comprenons maintenant le geste du jeune homme, y compris la manière dont il est accompli10.

Les voisines de la femme ont raison, la « belle-mère » est réellement, en partie, la cause de l’état carentiel de l’adolescent ; mais naturellement dans un sens tout autre que celles-ci ne le pensent, dans un sens que ni la belle-mère ni les voisines ne pressentent.

Je termine ici la discussion des causes de l’état carentiel, car nous ne pouvons leur accorder trop de temps, si nous voulons également discuter d’autres questions d’éducation spécialisée.

Contrairement à notre habitude antérieure, consistant à tirer immédiatement des conclusions théoriques, je vais vous parler d’un jeune garçon depuis le moment où il m’a été amené jusqu’au moment où il a renoué avec la socialité, et j’exposerai à la fin les réflexions théoriques nécessaires. Nous ne suivrons pas très longtemps les causes de l’état carentiel, et nous étudierons plutôt le processus de guérison.

Un directeur d’usine se présente au service d’aide éducative avec son fils âgé de dix-sept ans, un apprenti cordonnier, et demande à le placer à l’institution parce que sa conduite ne lui permet plus de le laisser en liberté. Le dialogue avec son père livre les détails suivants. Son fils Hans avait été jusqu’à l’été de l’année précédente un garçon très gentil qui n’avait jamais donné l’occasion de se plaindre ni à la maison, ni sur son lieu de travail. Un jour, il demanda à son père 70000 couronnes parce qu’il pouvait avoir pour un prix modéré chez son maître un morceau de cuir à chaussures et l’ornement qui va avec, et confectionner pour lui-même à l’atelier une paire de chaussures. (Le jeune garçon était encore apprenti à cette époque). Il reçut la somme indiquée, ne revint pas à la maison le soir et renseignement pris chez le maître le lendemain, il apparut qu’il n’était pas allé à l’atelier. Comme il ne s’était jamais comporté ainsi, la famille fut extraordinairement inquiète, craignant un accident, n’excluant pas même un crime. La disparition fut signalée, et l’on prit quotidiennement des nouvelles à la police. Le sixième jour, on informa la mère qu’il avait été appréhendé complètement démuni à Grace et qu’il était déjà en route pour Vienne. La joie de le revoir fut grande mais, en raison de la modification extrême de son comportement, de courte durée. Le garçon restait laconique et lorsque son père voulut savoir pourquoi il n’était pas allé travailler, et où il avait séjourné pendant la semaine, renfermement et réticence augmentèrent, il était absolument impossible de tirer de lui autre chose que ce que l’on savait déjà, à savoir qu’il était allé à Grace. Le père en fut tellement irrité qu’une scène violente éclata, qui se termina par une punition sévère de Hans. À partir de ce jour-là, les choses déclinèrent rapidement. Il était difficile de le faire aller travailler, il restait de moins en moins à la maison, il traînait à longueur de journée dans les rues ou allait au café, au point que l’on finit par l’attendre la moitié de la nuit. Mais ce n’est pas tout ; il dérobait de l’argent à son père et à son maître. Le père essaya d’abord de remettre l’enfant sur le droit chemin en faisant preuve d’une sévérité de plus en plus grande. Comme il était par la suite encore plus odieux et rejetait encore plus sa famille, la mère se chargea de lui et incita également le père à se montrer bon avec lui. Ce traitement par la douceur n’amena qu’une amélioration de quelques jours, après laquelle il fut à nouveau impossible de faire quoi que ce soit de lui. Il ne voulait pas se comporter de façon décente, si bien que la mère réalisa la vanité de ses efforts et que le père usa d’une sévérité encore plus grande. La sévérité extrême et la bonté alternèrent quelques fois, mais Hans ne cessait de sombrer. Le père termina son rapport par ces termes : « Vous ne pouvez pas vous imaginer combien c’est difficile, et tout ce que nous avons tenté, les bonnes paroles, l’indulgence, la sévérité et les coups en quantité, tout cela sans le moindre résultat. Nous ne savons plus quoi faire si ce n’est le placer dans un établissement. Peut-être en tirera-t-on quand même quelque chose ».

Jusque-là, le père s’était limité à présenter les manifestations de carence et les tentatives faites pour les lever, sans donner nulle indication sur lui-même, les membres de la famille et les conditions de vie habituelles. Pourtant, être orienté à ce propos fait partie des conditions incontournables de l’intervention éducative, c’est pourquoi j’amenai la discussion sur ce sujet.

Dans la maison vivent Hans, le père, la belle-mère, un frère plus âgé de deux ans qui passera son examen de fin d’étude prochainement, et une sœur âgée de cinq ans. Le père est marié pour la deuxième fois depuis douze ans, la petite fille est un enfant du second mariage. Il n’y a pas de troubles dans les relations entre les époux, la situation économique est bonne. Le père considère comme exclue l’existence d’un sentiment de relégation de Hans par rapport à son frère aîné, parce que tous deux ont été éduqués de la même manière et s’entendent donc très bien depuis toujours. Mésentente et dissensions ne sont apparues que depuis que Hans s’est mis à mal tourner, et le fossé entre eux ne s’est approfondi notablement que ces derniers temps. On ne peut non plus évoquer de jalousie due à une préférence accordée à la demi-sœur. Elle est tellement plus jeune. Hans ne s’occupe pas beaucoup d’elle, il n’est ni particulièrement affectueux avec elle ni rejetant. Le père est très amer et déplore également que le changement du jeune homme ait entièrement détruit la beauté et l’harmonie de leur vie de famille. Alors qu’autrefois, les membres de la famille s’asseyaient ensemble soir après soir, lisant divers auteurs ou faisant de la musique, il est maintenant irrité, quand il rentre à la maison, en entendant ce que Hans à encore fait, ou lorsqu’il marche à sa recherche jusque tard dans la nuit.

Hans s’était orienté vers la cordonnerie contre la volonté de son père. Il avait échoué en troisième classe technique et ne voulait plus continuer à aller à l’école, il était impossible de le décider à redoubler. La persuasion et l’insistance étaient restées vaines ; il imposa son idée de devenir cordonnier comme le père de sa belle mère. Je voulus alors savoir s’il était possible que des relations entre ce garçon, en fin de compte déjà adulte, et des jeunes filles soient la cause de sa première fugue. Connaissant précisément l’attitude de son fils à l’égard du sexe féminin, le père considéra cela comme impossible. Lorsque je lui demandais s’il avait déjà trouvé comment expliquer la modification si brutale du comportement de son garçon, il me répondit littéralement : « Soit le mauvais esprit s’est emparé de lui, soit il est devenu fou ». « Dans ce cas, il n’aurait pas sa place dans une maison de redressement », répliquais-je alors. « Vous ne devriez pas prendre cela tellement au pied de la lettre, mais tout est arrivé si vite ».

Je parlai ensuite avec Hans en l’absence de son père. C’est un jeune homme mince, bien habillé, qui paraît un peu plus âgé que dix-sept ans. Je ne vous restituerai littéralement qu’une partie de notre entretien.

« Est-ce que vous savez où vous êtes actuellement ? » – « Non ! »

« À l’Office de la jeunesse. » – « Ah ? Mon père veut me placer dans une maison de correction. »

« Votre père m’a raconté tout ce qui est arrivé, et je veux vous aider. » – « Ça ne marche pas. » (Ici, il hausse les épaules et prend un air totalement opposant).

« Si vous ne voulez pas, ça ne marchera certainement pas. » – « Vous ne pouvez pas m’aider. »

« Je comprends que vous n’ayez pas confiance ; nous sommes encore trop étrangers. » – « Ça oui, mais ça ne marche quand même pas ! » (À nouveau la mine très opposante.)

« Est-ce que vous voulez parler avec moi ? » – « Pourquoi pas ? »

« Il faut que je vous pose plusieurs questions et je vous fait une proposition à ce sujet ! » – « Laquelle ? » (Le ton de sa voix révèle une attitude de grande attente.)

« Refuser de me répondre à chaque question qui vous sera désagréable. » – « Comment ça ? » (Il pose la question d’une façon étonnée et incrédule.)

« Pour les questions auxquelles vous ne voulez pas répondre, vous pouvez vous taire, si vous le voulez, ou me dire que cela ne me regarde pas. » – « Pourquoi est-ce que vous me permettez cela ? »

« Parce que je ne suis ni juge d’instruction, ni agent de police, donc je ne dois pas tout savoir, et parce que de toute façon, vous ne répondriez pas la vérité aux questions désagréables. » – « Comment le savez-vous ? »

« Parce que tout le monde fait comme ça, et que vous n’êtes pas une exception. Moi-même, je ne dirai pas tout à quelqu’un que je rencontre pour la première fois. » – « Mais si je parle quand même et que je vous mente, est-ce que c’est interdit ? »

« Non ! Mais ce serait dommage. Et cela ne vous est pas nécessaire, puisque je ne vous obligerai pas à me répondre. » – « À la maison aussi, ils me disaient toujours qu’il ne m’arriverait rien, et quand j’avais parlé, c’était encore pire. J’ai perdu l’habitude de parler. »

« Ici c’est un petit peu différent. Je me contente de ce que vous voulez vraiment dire. Mais je dois être sûr que je n’entendrai rien de faux. » – « C’est bon. »

« Vous êtes donc d’accord ? » (Je lui tends ma main qu’il tope vigoureusement) – « D’accord ! »

Pourquoi avoir débuté ainsi cet entretien et quelle était alors mon intention, nous en discuterons lorsque nous en viendrons à parler de l’établissement de la relation affective entre l’enfant relevant de l’éducation spécialisée et l’éducateur spécialisé. Vous verrez bientôt que le contact affectif s’est très bien établi. C’est maintenant seulement que commence notre véritable dialogue que j’amorce désormais en usant du « tu », comme toujours lorsque la relation affective est établie.

« En quelle classe as-tu arrêté d’aller à l’école ? » – « En troisième classe de l’école technique. »

« Pourquoi as-tu cessé d’aller à l’école ? » – « J’ai échoué dans trois matières et alors je n’ai plus voulu continuer mes études. »

« Est-ce que ton père n’a pas fait de difficultés pour être d’accord ? » – « Il aurait préféré que je redouble la classe. »

« Comment en es-tu précisément venu à devenir cordonnier ? » – « Mon grand père est cordonnier, et je voulais l’être aussi. »

« Puisque tu es allé à l’école technique, tu connais l’histoire du plan incliné ; quand on y monte, on glisse vers le bas. Alors je ne m’intéresse pas à tout ce qui s’est passé, mais seulement au début. Pourquoi es-tu allé à Grace ? » – « Je ne sais pas ! »

« Il doit bien y avoir une raison pour que tu sois allé à Grace. Tu aurais tout aussi bien pu aller à Linz ou à Salzbourg, alors pourquoi Grace ? » – « Je ne le sais vraiment pas ! »

« Cela ne date pourtant pas de si longtemps, à peine un an. Réfléchis un peu, peut-être que quelque chose va te revenir à l’esprit ? » – « Peut-être parce que mon frère est allé à Grace l’an dernier en colonie de vacances… » (Ici, il hésite manifestement, mais reste muet.)

« Est-ce que tu veux me dire encore autre chose ? » (Je ne pose cette question qu’après avoir attendu un peu, lorsque je remarquai qu’une lutte intérieure n’arrivait pas à se départager.) – « Si vous me promettez que ce que je vais vous dire maintenant, vous ne le direz pas à mon père, alors je vais vous dire quelque chose ! » (Il dit cela en étant interrompu par des sanglots violents, après m’avoir regardé droit dans les yeux lorsque je lui posai la question, la tête inclinée vers le sol.)

« Je jure que je n’en parlerai pas ! » (Il prend ma main que j’ai levée et la serre violemment). – « J’ai voulu me tuer. »

« Quand ? » – « L’an dernier. »

« Avant ou après avoir pris les 70000 couronnes à ton père ? » – « Avant. »

« Pourquoi ? » – « Mon frère est allé avec une tante en Tchécoslovaquie et comme je ne suis qu’un apprenti cordonnier, j’ai dû rester là. Je suis encore allé au travail pendant huit jours, mais pas pendant trois jours, et j’ai eu peur que mon père ne l’apprenne. C’est là que j’ai voulu me tuer. »

« Est-ce que tu as fait une tentative de suicide ? » – « Non ! J’ai pensé m’en aller et ne plus revenir, j’ai pris l’argent chez mon père et je suis allé à Grace. Quand l’argent a été épuisé, je n’ai pas su que faire et je suis retourné à la maison. À la maison, il y a eu un scandale effrayant, et depuis je n’ai de joie à rien. »

« Comment est-ce que tu t’entends avec ton frère ? » – « Très bien ; moins bien ces derniers temps, parce qu’il est toujours du côté de mon père. »

« Est-ce que tu as été rejeté à la maison ? » – « Non ! »

« Est-ce que cela ne te fait rien que ton frère suive des études et que toi, tu sois cordonnier ? » – «… »

Parmi les autres renseignements dont il m’a fait part, je mentionnerai les éléments suivants : le jeune garçon était âgé de quatre ans lorsque sa mère mourut. Le père n’est resté veuf qu’un an. Le grand père, maître cordonnier, est le père de la belle mère. Il y a entre eux deux une relation d’une grande beauté ; elle lui est attachée avec une tendresse enfantine et il doit être, selon la description du jeune garçon, un homme extraordinairement compréhensif. Hans avait très vite transféré sur sa belle mère son inclination pour sa mère biologique, si bien que l’on ne retrouve pas le rapport habituel avec une belle-mère. Les relations avec son père étaient également très bonnes jusqu’à l’année dernière. En dépit de son opposition actuelle, il le décrit comme un bon père de famille, se souciant de tout, souvent à la maison, n’allant pas au café et s’occupant beaucoup de ses enfants. La situation financière est tout à fait correcte. Il n’est pas inintéressant de savoir comment Hans justifie le vol des 70000 couronnes. Son père a donné de l’argent à son frère pour son voyage avec sa mère, par conséquence, il est lui aussi en droit d’en demander. S’il avait dit à son père sa destination réelle, il aurait refusé. C’est pourquoi il devait lui mentir. Le fait qu’il rende responsable son père du choix de son métier nous est pour l’instant incompréhensible. « Mon père aurait dû être plus intelligent que moi. J’étais un gamin idiot. À quatorze ans, on ne sait pas encore ce que l’on veut faire. Mon père aurait dû insister, il aurait dû me forcer ; alors j’aurais déjà redoublé la troisième classe de l’école technique. Si seulement il avait insisté, je l’aurais suivi et moi aussi je serais étudiant aujourd’hui », dit-il.

Alors qu’il venait de me dire tout ce qui précède, je lui demandais s’il pensait qu’il était possible de rétablir l’entente entre lui et son père. Je me déclarais prêt à apporter mon aide. Il ne refusa pas, comme au début de notre rencontre, mais se montra très sceptique. « J’ai parlé à plusieurs reprises avec mon père, et c’était parfaitement vain », dit-il. Je lui expliquai alors que son père ne pourrait pas le comprendre aussi longtemps qu’il ne saurait pas ce qui se passait en lui. Il devait donc me permettre de lui communiquer ce qu’il m’avait dit. Il me délivra sans difficulté de mon devoir de silence.

Le jeune homme va dans la pièce attenante et m’envoie encore une fois son père, avec lequel je reste longtemps, jusqu’à ce que je puisse lui faire comprendre que, sans le savoir et sans le vouloir, il a auparavant vécu à côté de son fils, et non avec lui, et ce que le pauvre garçon avait souffert. Il écoute d’abord avec étonnement, puis secoue la tête avec incrédulité, s’indigne, comprend très lentement et finit par être tellement ému qu’il ne peut retenir ses larmes. Il s’excuse, honteux, disant qu’il n’avait pas pleuré depuis son enfance, et qu’il ne peut se dominer maintenant. Je lui explique que son émotion est une réaction parfaitement naturelle à ce que je lui ai dit et, pour moi, une preuve de son amour réel pour son enfant. Il se calme un peu et conserve un esprit conciliant, si bien qu’il me paraît que le temps est venu d’essayer de réconcilier le père et le fils.

Une petite interpolation est ici nécessaire pour ne pas laisser survenir un malentendu toujours possible. Je vous ai dit dernièrement que ce serait une erreur que d’établir un compromis dans des situations de conflit, de persuader l’un et l’autre de céder un peu. Ce que je tente là avec le père et le fils, ne contredit pas ce qui précède. L’entretien entre le père et le fils a pour but de faire en sorte que le fils lui-même dise à son père les motifs de sa conduite, de rendre ainsi au fils les relations perdues avec son père, et donc d’établir désormais sur une base plus sûre le bon rapport qui existait auparavant entre eux.

J’appelle donc Hans ; je sers d’intermédiaire au début de l’entretien puis je m’éloigne en ayant le sentiment que tous deux doivent maintenant être seuls et qu’un tiers ne ferait que les perturber. Vingt minutes après environ, je reviens et je trouve le père et le fils en larmes, assis muets l’un à côté de l’autre. Le père répond à mon regard étonné et interrogateur : « Ça ne sert à rien, il ne parle pas ». – Je sais que l’éducateur ne doit pas s’irriter et que j’aurais dû comprendre la situation du père, mais quoi qu’il en soit, je fus pris de rage contre lui ; je m’étais acharné pendant presque deux heures avec lui pour lui expliquer de la façon la plus précise possible de quoi il s’agissait, lui montrer comment il devait faire pour que le pauvre gamin puisse retrouver son équilibre, et maintenant ce comportement maladroit. – Sans me soucier du père, je vais vers le jeune homme, je caresse sa tête avec ma main et lui dis : « Tu vois, Hans, il n’est pas toujours nécessaire de parler ; deux hommes peuvent aussi s’entendre sans dire un mot. » Sur ce, Hans éclate en sanglots violents. Je ne sais plus maintenant si le père a compris ou si le jeune homme s’est dressé le premier, mais l’instant d’après, tous deux se tenaient dans les bras et s’embrassaient. (Je vous avoue très franchement que cette scène n’a pas été sans m’émouvoir.) Lorsqu’ils se furent un peu calmés, je voulus éloigner pour un temps bref le jeune homme, car je devais encore attirer l’attention du père sur quelque chose d’important. Le moyen le plus discret me parut être d’envoyer Hans me chercher des cigarettes. J’expliquai alors rapidement au père – le garçon devait revenir très rapidement – que les premières réconciliations de ce genre ne constituaient pas, et de loin, la fin du conflit. Il devait s’attendre à ce que Hans se comporte de manière encore plus odieuse les jours suivants. Comme je ne pouvais entamer une longue explication, je l’incitai seulement à venir tout de suite me voir si Hans faisait quelque chose, afin que je puisse le conseiller et lui indiquer ce qu’il fallait entreprendre. À la demande du garçon, nous tombâmes encore d’accord pour que le père, dès qu’il serait sorti de chez moi, aille avec lui chez son maître, afin qu’il puisse reprendre le travail dès le mercredi. Hans était très soulagé et semblait joyeux de retourner tout de suite à l’atelier. Le père et le fils me quittèrent bras dessus bras dessous, et partirent ainsi, comme si une concorde durable était établie.

Dès le lendemain matin, le père m’attendait à la porte de l’institution. Il était désolé, abattu, complètement désespéré. Il fallut que j’écoute un flot de paroles : « Tout est vain. Il n’y a rien à faire avec le jeune. Il faut le placer dans une maison de redressement. Vous avez vu hier combien il était contrit, et maintenant c’est à nouveau la vieille histoire. La bonté ne marche pas du tout avec lui. » « Qu’est-ce qu’il se passe donc ? » demandai-je très calmement au père. Vous comprendrez que je n’étais pas particulièrement ému ; je lui avais bien dit la veille qu’il se passerait encore quelque chose. Seule la rapidité avec laquelle l’événement attendu était arrivé ne m’était pas tout à fait compréhensible. Le père continue : « Nous sommes partis parfaitement réconciliés. Sur le chemin, je l’ai encore bien persuadé qu’il devait désormais se conduire de façon décente, puisque je lui avais tout pardonné. Il m’a écouté et n’a rien dit, si bien que j’ai eu de la peine à ne pas me mettre encore en colère. Chez le maître d’apprentissage, il ne s’est rien passé de particulier, je ne lui ai pas non plus donné d’explication parce qu’il pense que Hans n’est pas venu travailler parce qu’il était malade. Or au lieu de commencer l’après-midi comme convenu, le garçon a traîné jusque tard dans la nuit dans les cafés. »

Je voudrais faire ici une remarque brève : vous vous rappelez que j’avais envoyé le jeune homme chercher des cigarettes afin de pouvoir attirer l’attention du père sur le fait qu’il fallait s’attendre à une rechute. Elle était effectivement là. Alors que le père, d’après ce que je lui avais dit, aurait dû y être prêt, il avait fait au jeune garçon des reproches les plus violents, remettant ainsi considérablement en question tout ce que nous avions atteint la veille. On comprend que par suite de sa propre participation affective intense, l’interprétation du « fils ingrat » lui est plus proche que l’interprétation exacte, celle que nous allons entendre tout de suite. Les situations critiques de ce genre sont mal comprises régulièrement par les parents, souvent par le personnel éducatif, et comme le processus réel est rarement reconnu d’une façon exacte, on voit apparaître des déraillements, qui constituent d’un point de vue éducatif le risque le plus grand.

Ce qui se passe là chez le jeune carencé a beaucoup à faire avec un sentiment de culpabilité inconscient, dont nous ne pouvons cependant pas parler encore. Nous pouvons malgré tout avoir une vision claire d’une partie de la détermination par des réflexions très simples. On comprend facilement qu’un jeune homme qui, par suite de ses manifestations de carence, subit toujours un traitement sévère de la part de son entourage, ne peut que devenir méfiant, lorsque les mêmes personnes – le père dans notre cas – présentent subitement un comportement radicalement différent. Il ne croit pas au changement de mentalité et l’éprouve donc en jouant d’autres tours. Elle n’a réellement lieu que quand la punition n’a pas lieu de façon durable. Le déviant n’est donc pas satisfait lorsque les personnes en question sont au début douces et conciliantes, il les irrite par des manifestations carentielles encore plus graves. Au lieu de comprendre cela, les parents estiment qu’il s’agit là d’une preuve de ce que la bonté ne permet pas d’atteindre quoi que ce soit. Le traitement sévère qui recommence rétablit l’ancien état et l’on ne peut attendre nulle amélioration. Mais si par exemple le père est compréhensif, s’il ne se fait pas induire en erreur et évite la contrainte le poussant à adopter l’ancienne attitude, il en résulte une situation critique pour le jeune carencé. Les manifestations déviantes n’ont alors – quand elles sont déterminées par une attitude opposée au père – plus aucun sens. Mais cela ne peut pas être, car autrement la déviance serait privée de base. Et quand initialement l’amplification des manifestations de carence est l’expression de la méfiance, elle se transforme plus tard en une exhortation : « Sois avec moi comme tu l’étais auparavant ! » Cela deviendra beaucoup plus net pour vous lorsque nous parlerons dans la huitième conférence des « agressifs ». Il faut d’abord que toute provocation reste vaine pour que l’édifice qui tient l’état carentiel s’effondre et qu’apparaisse un reflux par vague des phénomènes de carence. La durée varie, en fonction de la profondeur de l’ancrage inconscient. Nous avons ici à faire à un processus que j’ai pu très souvent observer, mais dont je ne peux vous donner ici la fondation théorique. Il ne pourra être parfaitement déterminé sans objection que lorsque nous disposerons de suffisamment d’analyses de cas de ce genre.

Revenons maintenant à notre adolescent. Je vois que le père, en raison de sa propre constellation affective, n’est pas capable d’effectuer un travail éducatif susceptible de mener au succès, je dois donc l’exclure comme facteur auxiliaire et tenter de réussir sans lui. Lorsque je lui demande où se trouve le jeune garçon actuellement, il me répond : « À l’atelier, chez son ancien maître. » Je demande au père de m’envoyer Hans à sept heures du soir à un endroit précis, parce que je veux discuter de quelques choses avec lui.

(Je fais souvent venir des adolescents qui ne peuvent quitter leur travail pendant la journée, le soir et je parle avec eux sur le chemin entre le service d’aide éducative et la maison). Hans m’attendait à l’heure et me salua très cordialement, le dialogue ne fut pas très prolixe. En général, il parle peu, il fait partie des êtres humains qui se sentent bien dès qu’ils sentent que l’autre est simplement à côté d’eux. Je l’interrogeai sur son état, sur son travail de la veille et du jour. Il me mentit avec une assurance étonnante en me racontant tout le travail qu’il avait effectué la veille, alors qu’il n’était pas du tout, nous le savons, à l’atelier. Je ne laissai naturellement pas remarquer que je savais ce qu’il en était. Nous en vînmes aussi à parler de son père. Il remarqua alors comme en passant que je ne le connaissais pas encore bien. Lorsque je lui demandais : « Comment sais-tu cela ? », il répondit : « Parce que vous le croyez bien meilleur qu’il ne l’est réellement. » « Est-ce qu’il est méchant ? » « Non, mais il n’est pas gentil avec moi. Tout le temps où nous rentrions à la maison hier, il m’a importuné en me disant que maintenant qu’il m’avait tout pardonné, je devais rester décent. » Nous avons là sûrement un point de repère expliquant pourquoi le jeune homme a présenté à nouveau aussi vite des conduites déviantes. Pour lui, son père avec ses sermons zélés n’est pas l’homme compréhensif qu’il paraissait être avec moi. Il l’accule à nouveau dans une situation désagréable.

Pendant notre dialogue, nous marchions lentement dans les rues. Il pleuvait doucement, c’est pourquoi je finis par vouloir prendre le tramway pour rentrer à la maison. Mais il n’accepta pas que je lui dise au revoir, alors qu’il habitait dans une autre direction. Il pouvait m’accompagner un bout de chemin et en changeant à une autre station allez chez lui. Il m’accompagna ; nous parlâmes entre autres de musique. Il s’extériorisa alors un peu et me dit que ses proches étaient très doués pour la musique, son père jouant du violon, son frère du piano et lui de la flûte. Lorsque nous arrivâmes à la station où il devait descendre, il fut impossible de le faire rentrer chez lui, et il resta à côté de moi en disant : « Maintenant je vous accompagne jusqu’au bout ». Juste avant de descendre, il me demanda quand nous pourrions nous rencontrer de nouveau. Je lui proposai dans trois jours. « C’est trop long, est-ce que ne n’est pas possible plus tôt ? » « Si, demain, si tu veux m’attendre à 7 heures dans la rue… » Il m’accompagna encore jusqu’au portail et prit congé de moi en disant : « Transmettez de ma part un baise main à Madame votre femme. » Nous n’avions pas dit un mot de ma femme, et encore moins du fait que j’étais marié, mais il considérait cela en tout cas comme évident. Je restai au portail. Après environ cinquante pas, il se retourna et agita son chapeau en signe de salut, et je lui répondis. Cela se répéta plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il monte dans le tramway à la station éloignée d’environ trois cents mètres. Le lendemain soir, il était à l’heure au lieu convenu. Il proposa de marcher, et non de prendre le tramway, car sinon nous nous séparerions trop vite. Le chemin à pied dure environ une heure. À nouveau, nous ne parlâmes pas beaucoup. Mais il me proposa de lui rendre visite à la maison, car il voulait organiser une soirée musicale. Il n’était pas sûr que le père jouerait lui aussi, mais son frère avait déjà accepté de l’accompagner au piano. Je lui signifiai que j’étais un auditeur très critique, difficile à satisfaire, et qu’il faudrait que lui et son frère aient étudié à fond un programme musical avant que je vienne les écouter. Je voulais naturellement exploiter d’un point de vue éducatif une proposition émanant de lui, le faire rester à la maison pendant assez longtemps grâce à une activité qui l’intéressait.

Comme j’étais à l’époque très occupé, je ne pouvais me consacrer au jeune homme que tout au plus trois fois par semaine, chaque fois une demi-heure ou une heure, et uniquement le soir dans les rues, sur le chemin menant à ma maison. Si je voulais obtenir des résultats éducatifs dans ces circonstances défavorables, ses relations affectives avec moi devaient être très intenses. L’interroger à ce sujet aurait été vain. Pour me convaincre de leur intensité, je devais l’exposer à une expérience de stress, et attendre pour voir s’il la supporterait. Je lui donnais donc rendez-vous de telle manière que je ne pouvais moi-même arriver que deux heures plus tard. Lorsque j’arrivais, il était parti. J’appris cependant qu’il avait attendu plus d’une heure et demi. Il n’était pas parti en colère, mais il avait demandé de lui dire quand et où nous devrions nous revoir.

Nous nous rencontrâmes dès le lendemain, et je prévoyais de le récompenser à la première occasion pour sa persévérance, convaincu qu’une occasion se présenterait bientôt. Celle-ci, vous le verrez bientôt, ne se fit effectivement pas attendre longtemps.

Lorsqu’il me salua, il était aussi amical que d’habitude, ne me fit aucun reproche, trouva au contraire très compréhensible qu’occupé comme je l’étais, je ne pouvais pas toujours respecter des rendez-vous convenus. De nouveau, nous partîmes à pied. Il me parla de son maître et de ses travaux spéciaux qui lui avaient récemment été comptés, d’une façon si heureuse que son sentiment de soi élevé transparaissait nettement. Mais il parla de choses désagréables qui se passaient dans l’atelier telle que celle que d’un apprenti qui enviait la préférence qu’on lui accordait et qui faisait la tête et ne pouvait pas l’entendre siffloter un air qui lui procurait un grand plaisir ces derniers temps. Lorsque le thème de l’atelier fut épuisé, il me parla de la maison. Il s’étendit notamment avec beaucoup de précision sur le programme de la représentation musicale. Car il était très satisfait de son frère, qui suivait son désir de bonne grâce. Il me montrait ainsi la direction dans laquelle je devais chercher sa récompense. – Ma visite ! – Je déterminai la date avec lui. Mais comme je voulais le maintenir encore quelque temps à la maison en lui fixant un but, nous fixâmes comme jour de la visite le dimanche après-midi en quinze. Le jeune homme était très heureux de savoir désormais le jour où je viendrai, sans être impatient de devoir attendre encore aussi longtemps.

Nous marchâmes ensuite silencieusement l’un à côté de l’autre ; lui totalement perdu dans ses pensées, moi l’observant. Au bout de quelques temps, je lui demandai à quoi il pensait. Il se défendit d’abord et devint fort embarrassé. Mais j’insistai et il finit par abandonner sa résistance, disant que c’était vraiment trop idiot, de ne pas parler, qu’il ne pensait à rien de particulier, que j’allais peut-être me moquer de lui, s’il le disait maintenant : mais c’est toujours comme ça. D’abord, quelque chose lui paraissait être une chose particulière, il ne pouvait pas en parler correctement et se contentait donc d’une allusion. Si l’autre ne cédait pas, il réalisait subitement avec clarté qu’il en avait trop fait, éprouvait de la honte et ne pouvait pas du tout ouvrir la bouche. Je lui fis comprendre que je n’attendais rien de particulier et que si le dépassement lui coûtait, il pouvait se taire. Nous fîmes encore quelques pas et il proféra de manière très hésitante : « Si mon père était avec moi comme vous l’êtes, je n’aurai pas fait tout cela. » Je prends cette phrase comme occasion pour discuter avec lui quelques choses sur sa relation avec son père. Ce qu’il dit recouvre pour l’essentiel ce dont je vous ai déjà fait part.

En ce qui concerne nos trois rencontres suivantes, je rapporterai que notre dialogue a tourné essentiellement autour de ses relations avec les différents membres de sa famille, et que bien des choses concernant son attitude par rapport à son père furent éclairées.

Quand, après une pause de presque huit jours, nous nous retrouvâmes un samedi, il vint vers moi rayonnant. Son salaire hebdomadaire avait été augmenté d’un tiers. La chose était d’autant plus étonnante qu’au cours des deux semaines précédentes, il avait bénéficié d’augmentations salariales moins importantes. L’attribution d’un travail difficile, dont il m’avait déjà fait part, et l’augmentation notable de son salaire nous permettent de conclure que Hans a désormais adopté une attitude radicalement différente par rapport au travail. Nous voyons qu’il est avantageux, y compris d’un point de vue économique, de retrouver un ordre intérieur ; car ce n’est certainement pas par amour du jeune homme ou pour des considérations éducatives que le maître s’est décidé à le payer beaucoup plus qu’auparavant ; d’autant qu’il ne savait nullement que quelqu’un faisait un travail éducatif avec Hans. – Je remarquerai à ce sujet que par principe, je ne m’adresse jamais aux enseignants des jeunes gens. Même si cela serait souvent précieux, je ne puis m’y aventurer, car les jeunes gens se retrouveraient alors trop facilement dans des situations ambiguës. Maîtres, aides et camarades d’apprentissage apprennent des choses qui pourraient être utilisées contre lui au moindre incident dans l’atelier.

Passons maintenant à la visite du dimanche !

Toute la famille s’était rassemblée. Hans était manifestement surexcité, et je cherchais à le calmer en réclamant la représentation. La musique fut excellente, plus que suffisante pour une pratique domestique. Hans faisait preuve d’un zèle ardent. Je manifestai ma satisfaction nettement, mais sans exagération. Il vit en tout cas que je me réjouissais. Il n’y avait rien de factice dans cette rencontre. Tous étaient intérieurement joyeux, on pouvait le lire sur le visage de chaque membre de la famille, je ressentais le souffle d’un bien-être réel.

Pendant les courtes pauses, nous nous asseyions autour de la table, ici et là, parlant de diverses choses, des événements du jour, des soucis de la mère quant au budget, du métier du père et de ses désagréments, mais pas du comportement antérieur de Hans ni de sa tenue actuelle. Ce furent presque trois heures de rassemblement agréable pour tous.

Le père m’accompagna un bout de chemin, heureux de la tournure favorable que prenaient les choses. Autant il était désespéré quelques semaines auparavant, autant il se montrait maintenant enthousiaste. Et de même qu’à l’époque, j’avais dû le secouer car tout n’était pas encore perdu, il me fallut maintenant le modérer, car il était possible que tout ne soit pas encore gagné, et des surprises désagréables n’étaient pas encore exclues. Le père me dit entre autres : « Quand je pense que je voulais placer le garçon dans une maison de correction parce que j’étais déjà épuisé et que nous ne savions où trouver de l’aide, j’ai l’impression que c’était un rêve. Les choses sont redevenues chez nous comme elles l’étaient auparavant. Hans va régulièrement au travail. Le maître m’a convoqué, il est très satisfait de lui. Le soir, il revient à l’heure à la maison, il sort son instrument et les deux gamins jouent ensemble pendant des heures. Ils forment à nouveau un seul cœur et un seul esprit, comme autrefois. Je ne peux pas vous dire combien je suis heureux que tout soit rentré dans l’ordre ».

Le lendemain soir, je rencontrai de nouveau Hans. Il ne me restait pas beaucoup de temps pour lui, car je devais parler devant une assemblée de parents. Il m’y accompagna en tramway et commenta quelques détails de ma visite, concluant par ces mots : « Je suis allé me coucher tôt et j’ai tout repassé dans ma mémoire ; c’était réellement très beau. »

Nous nous rencontrâmes encore quelques semaines, toujours le soir aux jours convenus. Il m’accompagnait à chaque soir jusqu’à ma maison, mais jamais à l’intérieur, ce que je voulais intentionnellement éviter. Nos rencontres furent interrompues par mes vacances que je ne passais pas à Vienne. Vous ne serez pas étonné d’entendre que pendant cette période, je n’abandonne pas les relations nouées notamment avec certains adolescents, et que je reste en relations épistolaires avec eux. Je m’efforce d’éviter tout ce qui pourrait particulièrement affaiblir le transfert à une époque où il doit encore être efficace d’un point de vue éducatif. En fait partie une séparation géographique assez longue sans relation épistolaire. Il est évident que l’enfant dont nous avons la charge éducative devra plus tard accomplir cette séparation. Ce n’est toutefois pas ici le lieu d’en parler, nous y consacrerons un autre chapitre. Comme à quelques autres, mon adresse de vacance fut communiquée à Hans. Il était un écrivain particulièrement zélé. Je recevais hebdomadairement de lui une lettre et même, lorsque je répondais, une deuxième lettre. Dans l’une de ces lettres, il me communiqua également que sa mère et sa sœur étaient parties chez des parents en Tchécoslovaquie. Il avait refusé, comme étant superflue, une domestique que sa mère voulait engager, car il tenait lui-même la maison en ordre. Il se livrait aussi dans ses lettres à des descriptions sur l’économie de la jeunesse, à laquelle son père et son frère devaient se soumettre selon ses prescriptions. Si l’ordre n’était pas respecté, il faisait un scandale et le père se soumettait beaucoup plus vite que le frère. Il devait être particulièrement patient avec lui. Peu à peu, le ton de ses lettres devint notablement plus froid, sans que leur nombre ou leur longueur diminuent. Je lui annonçai mon retour à Vienne, il était à l’arrivée et montra son ancienne cordialité en me saluant ; il s’enquit de choses personnelles et parut très heureux lorsque je convins avec lui d’une rencontre deux jours plus tard, à l’endroit et à l’heure habituels. Mais il ne vint pas, s’excusa par lettre et me proposa une rencontre deux jours plus tard, que j’acceptai. Mais à nouveau, il n’apparut pas, et ne se montra plus du tout sans s’excuser. Son absence ne me mit pas en colère. Je ne puis dire non plus que je me réjouissais du succès éducatif et de son détachement si réussi de moi. J’étais par ailleurs à nouveau tellement occupé que je ne pensais plus à lui pendant quelque temps. Lorsque je me souvins de lui deux semaines plus tard environ, je fus un peu inquiet. Je rattachais son absence à une rechute, bien loin d’envisager un succès durable. Je lui écrivis et reçus tout de suite une réponse. Il me dit qu’il se sentait très bien, et qu’il faisait maintenant des heures supplémentaires ; il avait beaucoup à faire et il ne lui était donc pas possible de venir le soir. Dans quelques semaines, le pire serait passé, et il se réjouissait de pouvoir alors de nouveau me rendre visite. Lors d’une rencontre fortuite avec son père, celui-ci se déclara très satisfait du comportement irréprochable de son fils et exprima son espoir qu’il persiste également à l’avenir.

Pendant quelques semaines, le jeune homme ne se montra pas. Il vint à Noël, envoya une carte au Nouvel An, puis je n’entendis plus parler de lui pendant des semaines. Nous nous rencontrâmes par hasard dans le tramway au printemps. Il se trouvait dans le meilleur état. À partir de ce moment-là, je reçus pendant un an et demi des nouvelles épistolaires de lui, notamment pour les jours fériés importants. Etant donné que depuis trois ans, tout est dans un ordre parfait, une rechute n’est guère envisageable. D’un point de vue éducatif, nous n’avons provisoirement plus rien à faire, l’affaire est pour nous liquidée d’une manière satisfaisante. Il est indubitable que la vie elle-même a ici bien des choses à organiser, notamment libérer pour le jeune garçon la voie qui le conduira à des relations correctes avec le sexe opposé.

Je viens de vous rapporter quant à cette affaire éducative bien des choses essentielles jusqu’à la fin, mais j’ai dû, pour ne pas dépasser le cadre qui m’est imparti, laisser de côté nombre de détails intéressants et instructifs ; je vais maintenant vous soumettre des réflexions qui devraient nous procurer un aperçu des articulations causales. Mais dans ce cas précisément, je dois, bien plus que je ne l’ai toujours fait auparavant, attirer votre attention sur le fait que sans analyser le jeune homme, les interdépendances réelles ne pourront jamais être clairement reconnues. Sans analyse, nous en sommes réduits à des conclusions probables. Le fait surprenant et certainement impossible à expliquer de façon convaincante sans analyse est la guérison rapide, persistant même après le détachement, qui, c’est clair pour le psychanalyste, ne peut être qu’un succès thérapeutique dans le transfert. Dans la prochaine conférence, nous lèverons les doutes qui pèsent sur l’obtention de semblables résultats durables.

Je vous ai déjà dit, au début de notre discussion, que je n’entendais pas cette fois-ci poursuivre particulièrement loin les articulations causales. Je dois aussi aborder les conclusions probabilistes sur des explicitations théoriques, qui allaient trop loin pour une première introduction. Nous devrons de ce fait rester relativement superficiels. Les faits semblent montrer clairement qu’il s’agit d’un acte de vengeance du jeune homme contre son père. Il se sent relégué par rapport à son frère aîné, parce que celui-ci bénéficie, du fait qu’il est étudiant, d’avantages qui lui sont refusés parce qu’il est apprenti. Et pourtant, nous ne comprenons pas parfaitement pourquoi à dix-sept ans il reproche à son père d’être devenu cordonnier, et lui en fait même porter la responsabilité, alors qu’à quatorze ans, il avait opposé une résistance aussi intense à l’insistance de son père qui voulait qu’il devienne étudiant. Nous savons par son père et par Hans que l’apprentissage de la cordonnerie n’était pas agréable au père. Il doit y avoir eu une impulsion très intense à ne plus aller à l’école mais à devenir cordonnier, qui disparut quelques années plus tard. Nous devons maintenant considérer qu’à dix-sept ans, le jeune homme ne se trouvait plus dans la même situation psychique qu’à quatorze ans, et nous allons de ce fait tenter de reconstruire une partie de la situation psychique du jeune homme au début de son apprentissage. Peut-être qu’une déclaration du mineur, qui ne me semble pas dénuée d’importance, nous donnera un point de repère dans ce sens. Rappelez-vous qu’il avait dit, au portail, alors que nous nous séparions pour la première fois : « Transmettez de ma part un baisemain à votre charmante épouse ! » Il ne peut s’agir d’un hasard ; il n’y a également aucune raison de le prendre comme une expression de politesse. Nous n’avions pas dit un mot de ma femme, seule mon alliance peut avoir attiré son attention, à moins qu’il n’ait admis comme évident que j’étais marié. Pour lui en tout cas, c’était un fait assuré, sinon sa mission aurait été impossible. Cette évidence est également manifeste ; c’est qu’il m’avait mis à la place du père. Nous le savons par une déclaration ultérieure : « Si mon père avait été avec moi comme vous, je n’aurais pas fait tout cela ». Or, dans ce contexte, les salutations qui me sont confiées s’adressent à la mère. Maintenant, lorsque semblables déclarations s’expriment à partir de l’inconscient sans aucune incitation externe directe, elles doivent de quelque manière que ce soit être chargées d’un affect très intense. Peut-on affirmer l’existence de relations aussi intenses avec sa mère ? Celle-ci est morte depuis des années et c’est la belle mère qui vit dans le cercle familial ! Nous nous aventurons à avancer cette conclusion probable parce que nous trouvons des points de repère de ce sens. D’abord le même habitus féminin, le comportement anxieux, réservé, féminin, qui a déjà attiré notre attention une fois sur un lien infantile incestueux. Ensuite, les très bonnes relations avec la belle mère, que le père nous indique, que Hans lui-même signale et que nous avons l’occasion d’observer. L’amour porté à la mère biologique semble intégralement transféré sur la belle mère. Le lien infantile incestueux agit après-coup, la vague de refoulement de la puberté est largement plus intense qu’elle ne l’est normalement, autrement dit, l’abandon des objets d’amour au sein de la famille et le choix d’autres en dehors de la famille échoue. Nous voyons aussi chez Hans, comme autrefois chez un autre adolescent, la même attitude à l’égard de la femme : il la rejette. Dans les cas semblables, le père reste le concurrent non avoué consciemment de l’amour de la mère. Son rejet est refoulé, parce qu’il faut aimer son père. S’il n’étudie pas à partir de ce rejet devenu inconscient par refoulement ou resté inconscient du père, il le touche, lui le fonctionnaire privé aux fonctions de directeur, qui désire conduire son fils à un métier intelligent, et liquide par là un fragment de vengeance inconsciente. Mais il ne se contente pas de ne pas vouloir étudier, et veut devenir cordonnier. Il saisit le métier du père de sa belle mère. Nous savons que celle-ci lui est attachée par la plus grande tendresse. S’il devient cordonnier, alors il contraint la belle-mère à le placer au-dessus de son père et à l’aimer autant que son père, son grand père. Nous pouvons sans doute en conclure que l’effort du père visant à lui faire poursuivre ses études ne pouvait qu’être vain, même si nous négligeons le déplaisir réel de l’écolier qui échoue.

Deux ans plus tard, lorsque les manifestations déviantes apparurent, il se trouvait dans un état psychique foncièrement différent. Nous pouvons déjà nous imaginer que le motif affectivement maintenu, qui le conduisait à la cordonnerie, ne pouvait qu’être affaibli par les nombreuses expériences de déplaisir qu’impliquait le statut d’apprenti pour un enfant issu d’un milieu de fonctionnaires. Un enfant né dans ces conditions se sent déclassé, surtout lorsqu’il vient de l’école moyenne comme Hans. Il lui reste la possibilité permanente de comparaison avec son frère resté étudiant. Celui-ci bénéficie par ailleurs de nombres d’avantages, va en vacances à la campagne alors que lui doit rester. La colonie de vacances à Grace fait une impression extraordinairement profonde sur Hans. Et même le sacrifice fait pour sa belle mère – c’est pour elle qu’il est devenu cordonnier – est devenu sans objet ; ce n’est pas lui qu’elle amène chez ses parents, mais l’autre. Nous comprendrions maintenant indubitablement que surgisse en Hans une haine à l’égard de sa belle mère, et que se manifestent des agressions à son égard. Mais nous n’en remarquons rien. Nous devons donc envisager que le jeune homme, entre son entrée en apprentissage de cordonnerie, deux ans auparavant, et son voyage à Grace alors qu’il est âgé de dix-sept ans, à liquidé une autre partie de sa puberté et se présente donc à nous dans une autre phase de développement. Quelle que soit l’intensité de la vague de refoulement, la poussée libidinale doit quand même avoir intensifié l’agression masculine. Nous avons déjà vu qu’il n’y a pas de haine consciente contre la belle mère, laquelle serait certainement présente si le lien incestueux à elle ne s’était pas relâché. Or, si ce relâchement a eu lieu, il doit se manifester par un rapprochement par rapport au père. Nous observons aussi la tentative d’un retour vers le père. Il lui dérobe 70 000 couronnes et justifie son geste en disant que son frère a lui aussi reçu de l’argent pour son voyage. Il veut paraître au père dans la même situation que son frère. Le fait qu’il choisisse pour ce faire le mauvais moyen ne change rien au fait. Il ne reconnaît pas ce mauvais moyen, mais n’aperçoit que l’échec de sa tentative d’approche, et tout s’effondre. Nous devons seulement nous imaginer le combat qui fait rage dans l’inconscient et la conscience du jeune homme : les expériences de déplaisir au cours de son apprentissage, la relégation par le père parce qu’il est devenu cordonnier, le père comme objet d’amour qui rejette cet amour, et en même temps le concurrent pour l’amour de la belle mère : l’inutilité du sacrifice fait pour la belle mère et finalement le retour bloqué vers le père. Nous ne nous étonnerons pas que Hans, qui voit désormais son plan de vie détruit, veuille se suicider. S’il n’accomplit ce suicide que symboliquement par son voyage à Grace, il le doit à son amour propre, son narcissisme, pour utiliser la terminologie psychanalytique, qui après quelques oscillations lui donne encore une issue hors de ses tourments.

Nous aurions ainsi, sans pénétrer jusqu’à des connexions très profondes, discuté pour l’essentiel ce que nous pouvons apprendre des connexions causales sans analyse directe. Les connexions théoriques du processus de guérison, qui suscitent également notre intérêt, nous deviendront partiellement claires lorsque nous aborderons quelques points sur le « transfert » dans la prochaine conférence. J’ai utilisé cette expression à maintes reprises aujourd’hui, mais en raison de l’heure avancée, je ne puis l’aborder si ce n’est en vous disant ce que nous avons à nous représenter par là : les relations affectives qui s’établissent entre l’analyste et l’analysant. Si vous voulez bien vous le rappeler, j’y ai déjà fait allusion dans la première conférence.


10 L’acte déviant de ce jeune homme peut donc être évalué comme un symptôme névrotique causé par des désirs sexuels inconscients.