SIXIEME CONFERENCE
Le transfert

Mesdames et Messieurs ! Nous avons déjà souvent utilisé le terme de transfert et nous avons même parlé, en décrivant le dernier cas d’état carentiel, d’une guérison dans le transfert, alors que nous ne connaissions guère auparavant que le mot.

Nous allons donc aujourd’hui aborder un peu plus précisément les relations affectives ainsi désignées. Pendant une psychanalyse, l’analysé accorde à l’analyste un rôle éminent dans sa vie affective ; il est sans doute retiré à la fin de la cure, mais est de la plus grande importance pour son déroulement. Le patient noue avec celui qui le traite des sentiments d’amour et de haine qui dépassent tellement la mesure attendue, par la variabilité considérable de leur intensité et de leur ampleur, que depuis longtemps ils ont également suscité l’intérêt théorique des psychanalystes. Freud lui-même a étudié précisément ces phénomènes, il les a élucidés et les a rassemblés sous le nom de « transfert ». Nous verrons pourquoi il a choisi précisément ce terme.

Je ne puis vous communiquer la totalité des recherches théoriques de Freud sur le transfert, et je me limiterai à ce qui est essentiel pour nous.

Lorsque nous parlons de transfert dans le cadre de l’éducation spécialisée, nous entendons par là la relation affective que l’enfant noue avec son éducateur, sans affirmer qu’il s’agit précisément de la même chose que dans la situation psychanalytique. Le « contre-transfert » est constitué par les relations affectives de l’éducateur spécialisé à l’égard de l’enfant dont il a la charge. Les relations affectives que l’enfant construit à l’égard de son éducateur se basent aussi, naturellement, sur des relations antérieures avec une personne quelconque. Et lorsque nous voulons étudier ces relations, nous devons connaître ces personnes. Or, les relations tendres dont se compose la vie amoureuse de l’enfant ne nous sont plus étrangères, les conférences précédentes nous ont appris bien des choses. Nous avons vu que le petit enfant prend son père et sa mère comme objets d’amour, et nous avons suivi les tendances qui résultent de ce rapport, au-delà de la situation œdipienne, du complexe d’Œdipe, jusqu’à son déclin, avec ses répercussions évoluant vers une identification paternelle et maternelle. Nous avons déjà eu l’occasion de prendre connaissance des rapports entre frères et sœurs, de voir comment le penchant concurrentiel originel entre eux se transforme en amour des frères et sœurs sous la pression de la même inclination pour les parents, et de voir enfin que l’enfant pendant la puberté détache sa libido des premiers objets intérieurs à la famille et doit normalement les transférer sur des personnes étrangères, extérieures.

Notre tâche d’aujourd’hui consiste à considérer ces premiers vécus d’un point de vue radicalement différent : l’établissement, l’existence et le naufrage des relations amoureuses de l’enfant à l’intérieur de la famille n’agissent pas seulement, nous l’avons dit, comme un événement intense, qui laisse dans l’identification des manifestations résiduelles sous forme de contenus bien précis, il détermine aussi en même temps la forme du déroulement de toutes les relations amoureuses à venir.

Sans songer d’ailleurs à des éléments rigides et radicalement immuables, Freud compare ces formes à des clichés imprimables, et a démontré grâce à ses recherches qu’au cours de notre vie, nous ne faisons pour l’essentiel rien d’autre, sur le plan de nos relations affectives, que rééditer sans cesse tel ou tel cliché aperçu pendant notre enfance et déjà fixé. Ainsi, la manière dont la vie amoureuse de notre enfance prend forme devient une question de destin ; car elle persiste toute la vie durant. Il ne vous sera pas difficile maintenant de comprendre pourquoi Freud a précisément choisi le terme de transfert pour désigner les relations affectives de l’analysé à l’analysant. C’est uniquement parce que des sentiments existant depuis longtemps, venant d’ailleurs, sont déplacés sur l’analyste, transférés. Et la connaissance des mécanismes de transfert est indispensable pour l’éducateur spécialisé parce que lui aussi doit conduire les enfants dont il a la charge jusqu’à la situation de transfert, afin de pouvoir lever l’état carentiel.

L’étude du transfert chez le jeune carencé montre régulièrement, dans sa première enfance, une vie amoureuse perturbée en raison d’un besoin d’amour trop peu satisfait ou exagérément assouvi.

Les conditions qui président à la genèse de la socialité comptent une constitution héréditaire qui rend possible la socialité, ainsi qu’une première vie amoureuse qui se meut au sein de certaines limites. Celles-ci sont en général conditionnées par chaque ordre social, tout autant que le sont les formes qui impriment leur sceau à la première vie amoureuse infantile. En ce qui concerne l’ordre social actuel, l’enfant se développe normalement, – il s’intègre à la société – s’il peut entretenir dans son enfance des relations d’amour qu’il réussira à perpétuer à l’école puis plus largement dans un environnement toujours plus vaste, si l’attitude par rapport aux parents peut être reportée sur l’enseignant, et l’attitude par rapport aux frères et sœurs sur les camarades d’école, et si pour chaque nouvelle personne qui apparaît, il existe toujours, en fonction de sa position d’autorité ou d’égalité par rapport à l’adolescent, une relation établie auparavant et susceptible d’être répétée exactement ou avec des divergences extrêmement minimes. Les êtres ainsi constitués n’ont donc aucune difficulté dans leur situation affective par rapport à l’autre : ils réussissent à nouer des relations, à les approfondir et à les rompre sans conflit, si la nécessité l’exige.

Nous n’aurons maintenant aucune difficulté pour savoir où se détermine la résistance psychique contre la transformation de l’ordre social actuellement en vigueur, et où le défenseur radical d’un autre ordre social aurait à mettre le levier de son action. Une norme très précise régit notre attitude à l’égard des individus membres de la société et de la société elle-même. Nous trouvons ses traits essentiels dans la structure de la famille et dans les relations affectives que nous établissons en son sein. Ici, c’est aux parents et notamment au père qu’échoit une signification éminente pour l’orientation sociale de l’enfant. Les relations libidinales de l’enfance, tenaces et impossibles à effacer, sont des faits, avec lesquels tout réformateur social doit compter. Si donc, ce qui d’ailleurs est le cas, la famille est le meilleur préalable à l’ordre social actuel, il faudrait, pour en établir et en assurer un autre, ruiner cette colonne fondamentale et la remplacer par un autre environnement personnel dans la petite enfance. Discuter la forme qu’il prendrait dépasserait le cadre de notre conférence, et constitue d’ailleurs la tâche de ceux qui aspirent à une nouvelle structure de société. Nous sommes des éducateurs spécialisés, nous devons reconnaître ces implications sociologiques, nous pouvons d’un point de vue personnel prendre le parti de n’importe quel ordre, mais notre voie est strictement tracée : nous devons faire en sorte que la jeunesse déviante d’aujourd’hui retrouve sa place dans l’ordre social.

Si la première vie amoureuse infantile est bouleversée par de graves déceptions ou vécue dans l’excès, il ne se forme pas les clichés susceptibles d’être imprimés exactement, pour employer à nouveau une image de Freud. Ceux-ci sont incomplets, endommagés, ou doués d’une capacité trop minime de résistance, car les traits qu’ils contiennent sont trop faibles. En tout cas, ils ne permettent pas plus tard les investissements libidinaux objectaux que l’idéal social reconnaît comme normaux. Le défaut de cette préparation à la vie future – régulation interne des tendances libidinales inconscientes et conscientes, création de représentations d’attente libidinale ne déviant pas trop de la normale – fait apparaître non seulement les plus grandes incertitudes dans les relations avec les prochains, mais constitue aussi très souvent l’une des premières et des plus importantes conditions de l’état de carence latente. Ainsi considérées, les causes premières de l’état carentiel doivent être cherchées dans la petite enfance, là où sont établis les premiers liens d’objet libidinaux déviant de la norme. L’état carentiel lui-même n’est alors que l’expression de relations avec des personnes et des choses différentes de celles que la société autorise.

Le jeune carencé – nous faisons ici abstraction des cas individuels et nous nous en tenons au cas typique – ne laisse naturellement pas reconnaître immédiatement, par le type de ses manifestations carentielles, les troubles de sa vie amoureuse infantile qui ont fait naître sa déviance. Tant que nous ne disposons pas de descriptions des formes de carence basées sur la psychanalyse, il faudra que vous vous contentiez d’apprendre que celles-ci peuvent en général être divisées en deux groupes principaux : les cas limites avec phénomènes de carence, et les états carentiels chez lesquels on ne peut mettre en évidence de traits névrotiques dans la partie du Moi d’où provient l’état carentiel. Dans les cas du premier type, l’enfant souffre d’un conflit intérieur conditionné par le type de ses relations d’amour : une instance de défense à l’intérieur de lui-même – nous en parlerons plus précisément dans la prochaine conférence – révèle dans certaines situations des tendances amoureuses associées à un interdit. La réaction suscitée fait apparaître l’état carentiel. Dans les cas du deuxième type, le déviant se trouve en conflit ouvert avec une partie ou la totalité de l’environnement : c’est ce à quoi ont conduit les tendances amoureuses non satisfaites dans la première enfance.

Pour nombre de raisons, il faut considérer avec attention les différences essentielles entre les formes de carence. Nous autres éducateurs devons même pouvoir les apprécier instantanément, parce que l’établissement du transfert passe dans les deux cas par des voies différentes.

Nous savons tous que chez l’enfant normal, il apparaît pour ainsi dire spontanément grâce à l’activité bienveillante de l’éducateur. Ce dernier répète par son comportement des situations que l’enfant connaît depuis longtemps, et fait naître ainsi en lui des relations d’enfant à parent centrées sur sa propre personne. Il ne se contente pas de les maintenir, mais il les approfondit en demeurant plus longtemps en situation parentale.

Quand un enfant névrotique présentant des manifestations de carence bénéficie d’une éducation spécialisée, la tendance à transférer des relations parentales sur l’éducateur occupe le devant de la scène. L’éducateur spécialisé adoptera un comportement identique à celui qu’il adopte face à un enfant normal et suscitera en lui un transfert positif, tout en diminuant notablement sa propre activité pour éviter que ne se répète avec lui une situation identique à celle qui avait conduit au conflit intérieur. – La répétition de cette situation précisément est importante pour le traitement analytique. – L’éducateur spécialisé sera le père, la mère, et pourtant pas tout à fait ; ils représentera leurs exigences et pourtant pas comme eux ; il fera reconnaître au jeune carencé, au moment opportun, qu’il l’a percé à jour, et pourtant il n’en tirera pas les mêmes conséquences que les parents ; il répondra au besoin de punition et pourtant ne le satisfera pas tout à fait.

Il se comportera autrement lorsqu’il se trouvera face au jeune carencé qui se trouve en conflit ouvert avec son environnement. Il s’alliera d’abord avec lui, comprendra qu’il a raison, il sera d’accord avec son comportement et dans les cas les plus difficiles, il lui fera même comprendre que lui, l’éducateur, n’agirait pas autrement. Je remarque ici rapidement que le sentiment de culpabilité, si net chez le cas limite névrotique présentant des phénomènes de carence, ne manque pas non plus dans ces cas. Cependant, il ne provient pas du « Moi carencé », mais d’ailleurs.

Demandons-nous pourquoi l’éducateur spécialisé se comporte de façon si différente dans ce deuxième cas de carence ? Il doit également entraîner ces enfants vers le transfert positif, et ce qui est applicable et indiqué chez l’enfant normal et le carencé névrotique produirait ici le contraire. L’éducateur attirerait sur lui toute la haine que le jeune carencé éprouve à l’égard de la société, aboutissant non pas au transfert positif, mais négatif, soit à un état inexploitable par l’éducation spécialisée.

Les réflexions théoriques que je viens de vous communiquer n’éclairent sans doute que les contours schématiques des faits, mais elles devraient suffire pour une première introduction. Celui qui veut approfondir les problèmes de l’éducation spécialisée d’orientation psychanalytique devra toutefois étudier de près ce chapitre très difficile.

Dans la pratique, l’application du point de vue que nous avons découvert se heurte à de grandes difficultés, car nous avons le plus souvent à faire à des formes mixtes, le comportement de l’éducateur ne pouvant alors rester aussi uniforme que celui que je viens de vous décrire. Les formes individuelles de carence sont toutefois encore trop peu décrites pour qu’il soit possible de donner des directives tenant compte des moindres détails. Les règles générales que nous pouvons établir s’épuisent aussi rapidement, si bien qu’actuellement, il est à peine possible de définir un procédé correct qui n’ait pas recours à l’appréhension intuitive de l’individualité du jeune carencé.

Avant tout, il convient de conduire l’enfant dont nous avons la charge éducative vers le transfert positif. L’éducateur spécialisé ne devra pas se rendre dépendant d’éléments contingents, et devra se comporter consciemment de telle manière que des sentiments d’inclination pour lui naîtront chez l’enfant, et être prêt à ce que tout travail éducatif soit impossible aussi longtemps que ceux-ci font défaut. Appréhender la situation du déviant sera l’objectif le plus important pour l’éducateur spécialisé dans cette première phase de communauté avec lui ; car c’est alors seulement qu’il pourra conformer son propre comportement à ses objectifs. Ici surgit une nouvelle difficulté liée au comportement du jeune carencé, qui s’efforce de dissimuler sa vraie nature, simule et ment. Nous devons considérer comme une donnée objective et compréhensible le fait qu’il ne se montre pas tel qu’il est réellement.

Cela ne doit ni nous étonner, ni nous déséquilibrer. Songez donc que le jeune carencé ne vient pas volontairement vers nous, mais qu’il nous est amené contre sa volonté ; habituellement avec la menace : « Tu vas bien voir ce qui va t’arriver ! ». Les parents se comportent là plus méchamment encore que les parents qui effraient leurs enfants avec l’école. En règle générale, ils ne viennent au service d’aide éducative que quand tout ce qui est possible et impossible a été tenté en vain, habituellement aussi quand les châtiments les plus violents sont restés inefficaces. Je représente alors pour le jeune carencé une nouvelle arme encore plus puissante utilisée contre lui, je suis un adversaire, devant lequel il doit s’armer avec une précaution particulière et se tenir sur ses gardes, et non pas celui qui veut l’aider. Il existe une différence importante entre la première situation psychanalytique et la première situation d’éducation spécialisée. Le patient va librement chez l’analyste, qui doit le délivrer de sa maladie, il est une aide. Pour le jeune carencé, je suis un danger, le plus grand danger même, car je représente pour lui la partie de la société avec laquelle il vit en conflit. Et face à ce danger extrême, il se protège naturellement en étant particulièrement précautionneux dans ce qu’il dit, en tendant à ne pas se dévoiler. En outre, il est souvent très difficile de le faire parler : il reste selon sa particularité individuelle silencieux et réticent. Et ils ont tous une chose en commun : ils mentent ! Parfois d’une manière maladroitement sotte, parfois d’une manière pitoyablement sotte, mais plus ils sont âgés, plus leurs mensonges sont raffinés. Une apparence particulièrement soumise, ou très élégante et joviale, ou bien encore pénétrée de sincérité, tout cela ne change rien : ces sujets sont alors d’un abord particulièrement difficile.

Nous connaissons si bien ce comportement des jeunes carencés que nous ne sommes ni étonnés ni indignés de trouver encore et toujours la même chose confirmée. Le débutant se fâche facilement, notamment quand les mensonges sont pratiquement transparents. Il doit pourtant laisser être les choses. Le jeune carencé le remarque aussitôt. Sans lui dire qu’il connaît ce comportement, l’éducateur doit prendre ses premières mesures.

Il n’y a rien non plus de particulier dans le comportement du déviant. Ce qui se manifeste dans ce domaine ne se distingue que quantitativement du comportement du sujet normal. Lui aussi dissimule beaucoup sa vraie nature, dépense une grande partie de son énergie psychique à montrer à son prochain comment il « n’ » est « pas ». Lui aussi porte à longueur de journée un masque, plus ou moins épais selon la nécessité, qui recouvre bien autre chose que ce que le « prochain » aperçoit. Ce n’est qu’à de vrais élus qu’il est donné de voir ce qui se passe réellement en nous. La plupart des êtres humains vivent dès la première enfance la nécessité de se donner tels que l’environnement l’exige, et c’est pour cela que se constitue le masque, qui est ensuite maintenu la vie durant par des forces inconscientes et conscientes.

Celui qui est sur le point d’entrer dans une chambre d’enfants remarquera avec quelle rapidité les enfants se dissimulent lorsqu’entre l’adulte. La plupart des enfants réussissent aussi à se comporter comme ils pensent que l’on attend qu’ils se comportent. Semblable comportement permet d’éviter les dangers, mais c’est aussi comme cela que les visages et les paroles prennent durablement la forme de la convenance. Combien de parents se soucient réellement de savoir ce qu’est, derrière le masque, la vraie vie de l’enfant ? Et ce masque, est-il nécessaire la vie durant ? Je n’en sais rien, mais il semble que celui auquel on a imposé pendant l’enfance un masque bien tourné a une aptitude à la réalité supérieure aux autres. Nous voyons si souvent, dans la vie quotidienne, que tel fait naufrage, qui s’était montré ouvertement.

Pourquoi se montrer tellement étonnés en voyant que le jeune carencé se masque encore plus et que la conscience contribue à forger ce masque bien plus que ce n’est le cas chez le sujet normal ? Il tire seulement les conséquences des mauvaises expériences qu’il a faites. Secouons un peu notre hypocrisie, pourquoi lui précisément, et précisément devant moi, le représentant de toutes les autorités qui lui sont devenues désagréables, devrait-il être sincère ? Exigence bien peu équitable !

Je dois ici attirer votre attention sur une différence entre la situation éducative et la situation analytique. L’analyste attend de son patient des résistances inconscientes, tout au plus un mutisme intentionnel, mais il considère le traitement comme vain et le suspend lorsque le malade ment opiniâtrement. Mais pour l’éducateur spécialisé, la situation initiale toujours donnée et incontournable, c’est qu’on lui ment. Renvoyer l’enfant dont il a la charge éducative serait capituler. Nous devons persévérer malgré cette difficulté, et justement essayer d’aller derrière le masque qui cache le véritable état psychique. À l’institution, il n’est guère important d’y arriver un peu plus tard, il n’y aura guère qu’un report de l’établissement du transfert. Au service d’aide éducative en revanche, cela n’est pas sans importance. Comme vous l’avez déjà vu, un conseil ne suffit pas toujours, il s’ensuit très souvent une mesure éducative. Or, en règle générale, nous ne voyons le jeune carencé que quelques fois, et nous devons souvent intervenir de quelque manière que ce soit dès la première entrevue ou après quelques entretiens ; nous sommes donc contraints de nous faire le plus rapidement possible une image de l’état psychique du jeune carencé, ou d’établir le transfert le plus vite possible, ce qui signifie justement aller encore plus vite derrière le masque, ou au moins le soulever un peu. Une autre difficulté encore nous contraint à travailler rapidement. Si le jeune carencé n’a pas besoin d’aller à l’établissement, il retourne à chaque fois dans le même environnement et reste largement exposé aux influences du milieu qui ont contribué à conditionner sa déviance. Le temps pendant lequel le transfert se fait attendre n’est plus indifférent dans ce cas de figure. Nous avons intérêt à établir dans les plus brefs délais les sentiments d’inclination envers nous qui commencent à se mobiliser, et à les augmenter rapidement à une intensité telle qu’ils ne pourront plus être détruits facilement par les anciennes influences.

Une certaine expérience dans le traitement des jeunes carencés est nécessaire, et l’éducateur spécialisé doit avoir eu à faire avec nombre d’entre eux avant de pouvoir assumer la tâche difficile de l’accueil éducatif.

Interrompons ici nos discussions théoriques et voyons comment l’éducateur spécialisé, dans la pratique, essaie d’appréhender la situation psychique de l’enfant ou de l’adolescent pour établir ensuite le transfert, ou comment celui-ci s’instaure spontanément pendant la levée du masque. Je ne suis certes pas capable de vous indiquer comment d’autres essayent d’établir le transfert ; je ne le sais pas. Je vais essayer de vous montrer comment je me comporte habituellement, sans être absolument dénué de tout résultat.

Vous vous trouvez au service d’aide éducative, et voici qu’un jeune carencé entre, qui au premier regard se révèle être un homme brutal et violent. Si vous allez à sa rencontre avec la sévérité qui lui était jusque-là habituelle, il se rebellera tout de suite et le transfert ne s’établira pas. Si vous êtes prévenant, amical, aimable, votre comportement inhabituel pour lui le rendra méfiant et il vous rejettera, ou il vous considérera comme le plus faible et réagira avec une brutalité accrue.

Soyez strict avec un intellectuel de haut niveau, et il se sent tout de suite maître de la situation, il se trouve sur un terrain qu’il connaît, tellement de personnes le prennent ainsi dehors dans la vie. Un accueil bienveillant l’incite à vous considérer comme particulièrement rusé, et il se tient plus encore sur ses gardes que ce ne serait le cas autrement.

Ceux qui sont anxieux et craintifs sont facilement enclins à pleurer lorsqu’on les empoigne un peu fort, ou ils se retrouvent dans un état que l’on confond avec la bravade.

Comment nous comporter si tel ou tel comportement n’est pas susceptible de porter le jeune carencé vers les relations affectives nécessaires ? Lorsqu’on m’amène le jeune carencé, il y a de mon côté un premier moment d’observation amicale : une fois seulement un regard, une autre fois un mot de salutation ou une poignée de main silencieuse, puis à nouveau une remarque selon laquelle il n’a rien à redouter de moi, qu’il n’a devant lui ni un agent de police ni un juge d’instruction. Parfois aussi, une plaisanterie introduit notre rencontre. De temps en temps, je me livre à une évaluation. Mais je laisse toujours le déviant s’asseoir à côté de moi et je vouvoie l’adolescent jusqu’à ce que le transfert soit établi, puis je continue en usant du « tu ». Que faire de ce que je viens de dire dans le cas concret, comment ce premier repérage et cette première appréhension de la personnalité aboutissent-ils à l’introduction du transfert, c’est là la part de l’instant, il faut que je le sente lorsque le jeune carencé franchit la porte.

J’estime extraordinairement important ce premier moment de rencontre, il est plus qu’un tâtonnement orientant ; il doit s’accompagner d’une certaine assurance, et être terminé le plus rapidement possible, car dans la plupart des cas, il détermine la première forme de nos relations. Vous ne devez pas oublier que le jeune carencé, en entrant, fait avec moi la même chose que moi avec lui. Lui aussi essaie de savoir le plus tôt possible qui il a devant lui. Les enfants sont le plus souvent très maladroits dans leur effort pour s’orienter rapidement. L’adolescent développe parfois un raffinement incroyable. On remarque souvent un éclair dans ses yeux, qui fait immédiatement place à une expression égale, une torsion à peine repérable de la bouche, un geste involontaire, puis une attitude d’attente, mais indubitablement en position de combat ; plus il est âgé, plus ces indices sont difficiles à repérer, si tant est que l’adolescent n’adopte pas tout de suite une attitude de bravade ou de révolte ouverte. Ceux qui revêtent le masque affable de la sincérité ou le masque lisse de la soumission posent des difficultés particulières. Ceux-ci, je les aborde tout de suite et je les prends au sérieux, ce qui fait que le jeune carencé se sent immédiatement supérieur à moi, bien que la manière dont je l’aborde lui fasse sentir un fragment d’activité.

Cette volonté de reconnaissance réciproque dure quelques fractions de secondes ; après commence une lutte pour la prédominance, qui souvent ne dure que peu de temps, mais qui bien des fois se poursuit opiniâtrement, et dont, je vous l’avoue très franchement, je ne sors pas toujours vainqueur. Mais vous ne devez pas vous représenter mon comportement ni celui du jeune carencé comme l’entrechoquement de forces purement conscientes ; la participation de l’inconscient est importante, on sent ce qui se passe plus qu’on ne le contrôle intellectuellement.

Dès le premier instant de notre rencontre, mon comportement fait sentir en moi, au jeune carencé, une force qui lui est supérieure. Ce à quoi il s’attend, être face à un danger, s’en trouve confirmé. Il ne se retrouve pas dans une situation nouvelle pour lui, il l’a déjà vécue tant de fois. En outre, je ne suis pas différent des autres : père, mère, maître, enseignant. S’il s’agit d’un cas limite névrotique avec manifestations de carence, ou si, dans les formes mixtes, c’est cette dimension qui occupe le devant de la scène, je reste en situation parentale, à cette différence que je me comporte par la suite, comme je vous l’ai déjà dit, autrement qu’eux. S’il s’agit du jeune carencé en conflit ouvert qui attend maintenant l’attaque, celle-ci n’a pas lieu. Je ne lui demande pas ce qu’il a fait, je n’insiste pas pour qu’il me dise pourquoi telle ou telle chose s’est passée, je ne veux pas entendre de sa bouche des choses qu’il n’a absolument pas l’intention de livrer, contrairement à la police ou au tribunal pour enfants. Et dans les cas où il attend précisément ces questions, afin de pouvoir adopter l’attitude d’opposition correspondante, je lui dis même qu’il peut taire tout ce qu’il ne veut pas dire ; que ses précautions face à quelqu’un qu’il voit pour la première fois sont compréhensibles. Lorsque j’ajoute ensuite que je ne me comporterais pas autrement que lui, il s’abandonne volontiers à un dialogue dont le thème est éloigné de sa conduite déviante, mais est tiré de sa sphère d’intérêts. Si je pouvais vous expliquer en un mot mon comportement à partir du moment où le jeune a perçu en moi un fragment d’activité, je dirais que je deviens passif et d’autant plus passif que le jeune carencé attend une attaque de ma part. Son absence le laisse étonné, puis incertain, d’un coup il ne sait plus s’orienter et sent, plus qu’il ne le reconnaît, que je ne suis pas l’adulte, l’autorité à combattre, mais son allié compréhensif. J’évite volontairement le terme d’ami, car il ne le connaît pas, il se contente d’aller en compagnie de l’autre quand il s’agit d’atteindre un objectif précis.

Lorsque j’ai à faire à des jeunes carencés de Vienne, je commence naturellement à parler de choses auxquelles ils s’intéressent, mais éloignées de leurs conduites déviantes. Sur dix d’entre eux, il y en a au moins huit chez lesquels le football permet de trouver un accès. Il suffit de connaître les différentes équipes de football, leurs meilleurs joueurs, les derniers matches, la dernière position dans le championnat, etc. Il est plus rare de s’approcher d’eux par la lecture, le centre de l’intérêt est occupé ici par Percy Stuart, l’aventurier hardi, et Stuart Webbs, le maître détective. Le cinéma, essentiellement les histoires de détectives, permet bien mieux de faire disparaître la réticence.

Chez les petites filles, les contes qu’elles connaissent et le jeu enfantin ouvrent la possibilité de nouer une relation. Mais il n’est pas toujours nécessaire d’aller chercher très loin, souvent, une remarque sur une casquette multicolore, une veste, des boucles d’oreille, suffit à initier le dialogue, qui suit alors un cours naturel.

Chez les jeunes filles presque adultes, je me fais indiquer la forme de chaussures la plus récente, les prix des articles de toilettes, je montre de l’intérêt pour la couleur des bas actuellement à la mode, et aussi, ces derniers temps, pour les « Bubikopf », et là encore, les choses suivent leur cours.

Aux plus petits qui ne veulent pas du tout parler, je demande ce qu’ils aiment le plus manger ; je parle alors de la nourriture qu’ils préfèrent, depuis le gâteau jusqu’au chocolat, et un entretien se développe également avec eux dans les plus brefs délais, comme dans les autres cas avec le jeune garçon ou la jeune fille. Il est alors tantôt facile, tantôt difficile, mais régulièrement possible d’en venir très discrètement à ce que je veux véritablement savoir. Le plus souvent, le transfert s’établit dès la première rencontre au point que j’obtiens des éclaircissements et que je m’assure une certaine influence sur l’enfant.

Dans l’accueil éducatif, nous devons aussi nous orienter le plus vite possible sur la position du jeune carencé envers les personnes de son entourage le plus proche, sur ses relations avec son père, sa mère, ses frères et sœurs et toute personne entrant en ligne de compte. Les adolescents nous donnent dans la plupart des cas la réponse exacte quand on les interroge directement, ce qui n’est pas le cas des enfants, d’autant moins qu’ils sont plus jeunes. Ils ne répondent tout bonnement pas à ces questions, ou le font d’une manière dénuée de toute valeur pour nous. Nous devons donc obtenir ces renseignements en utilisant des voies détournées ; c’est ce que nous permettent la lecture et le jeu enfantin.

Je demande à une fillette de dix ans si elle sait lire. Alors qu’elle répond par l’affirmative à cette question, je veux savoir ce qui lui plaît le plus.

« Les contes. »

« Maintenant cite-moi vite un conte auquel tu penses, sans réfléchir, n’importe lequel ! » – « Blanche neige. »

« Quel passage de Blanche neige ? » – « Celui où la vieille sorcière vend à Blanche neige la pomme empoisonnée. »

« Est-ce qu’il y avait des images dans ton livre ? » – « Oui. »

« Est-ce qu’il y avait aussi une image de la sorcière ? » – « Oui. »

« Décris-moi maintenant la sorcière, mais pas comme elle était sur l’image : comme tu te l’imagines. »

La sorcière fut ensuite discutée dans toutes ses particularités, taille, couleur des cheveux, aspect du visage, bouche, dents, vêtements, etc. La description et les questions que je posais à l’enfant pour savoir d’où elle tirait les détails de la sorcière montrèrent que celle-ci était une figure mixte composée de personnes que l’enfant rejetait. Je dois toutefois attirer votre attention sur le fait que nous n’avons pas trouvé là une règle universellement valide. La correspondance entre une figure mixte tirée de semblables contes ou de situations historiques et la position effective de l’enfant par rapport aux personnes de son entourage n’est pas constante. Dans un grand nombre de cas, mes vérifications ont donné le même résultat que dans le cas que nous venons de citer, mais dans d’autres cas, la figure mixte ne recouvre pas les personnes de l’entourage qui sont rejetées. Il faudrait une analyse particulière pour savoir quand la concordance peut être constatée, et quand elle ne le peut pas.

Je demandai à une autre fillette un peu plus jeune à quoi elle préférait jouer ; elle me répondit que c’était à la poupée. Je lui fis alors décrire une poupée qui lui plairait beaucoup. Mais il fallait que la description aille jusque dans les moindres détails. Les questions relatives à la description et la comparaison avec des personnes de son entourage montrèrent à nouveau une figure mixte, qui cette fois n’était pas composée des personnes rejetées, mais de celles qu’elle aimait.

Une écolière de douze ans est assise à côté de moi. Ni l’expression de son visage, ni le moindre mouvement, ni le moindre mot ne permettent de reconnaître l’humeur, la constellation affective en général, dans laquelle elle se trouve en ce moment.

Je demande à l’enfant quelle couleur lui plaît le plus, et elle répond : « rouge ». Je continue :

« Lorsque je m’imagine une couleur, je la vois toujours sur un objet, sur lequel vois-tu la couleur rouge ? » – « Sur la première voiture du train de la grotte du Prater », répond-elle.

« Très bien, mais maintenant, dis-moi quelle couleur tu n’aimes pas du tout ! » – « Le noir. »

« Sur quoi vois-tu la couleur noire ? » – « Sur vos chaussures et votre cravate ».

« Mais la couleur noire apparaît sûrement ailleurs aussi, où ça ? » – « Le trou dans lequel passe le train de la grotte du Prater est noir lui aussi ».

Nous ne nous soucierons pas pour l’instant de tout ce que cela pourrait signifier ; une seule chose compte : le fait qu’il y a eu déplacement sur ma personne de l’attente anxieuse causée par le commencement du voyage dans le train de la grotte du Prater. La petite est assise devant moi et éprouve la même tension qu’elle avait autrefois éprouvée dans le wagon du train de la grotte. Elle pourrait se poser la question : « Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? » Comment pouvons nous le savoir ? Ma cravate, qui en réalité était gris sombre, et mes chaussures ont pour l’enfant la couleur qu’elle n’aime pas, que l’on voit aussi dans le trou où passe le train de la grotte ! Vous voyez avec quelle rapidité l’on reçoit ici des réponses à quelques questions qui permettent avec une certitude absolue de tirer des conclusions relatives à la situation psychique actuelle de l’enfant. Une question directe aurait sans doute entraîné une réponse insatisfaisante ; car on peut admettre que la fillette, même si elle était prête à dire la vérité, n’aurait su dire quoi que ce soit sur sa situation affective.

Or, aussi longtemps que dure cette humeur anxieuse, il n’y a rien à faire d’un point de vue éducatif. Je ne sais pas comment s’était passé autrefois le voyage dans le train de la grotte, et je me le fais raconter. La fillette avait vu apparaître dans une obscurité mystérieuse des images violemment éclairées, le diable, qui faisait rôtir les pauvres âmes dans le feu de l’enfer, des nains qui creusaient profondément vers l’intérieur de la terre pour trouver des trésors, et bien d’autres choses. Tout le voyage avait été marqué par cette ambiance inquiétante, et la fillette n’avait pas éprouvé de véritable joie. Nous allions ainsi en souvenir d’une boutique à l’autre dans le Wurstelprater, nous tournoyions sur différents manèges, et en riant, elle parla du ventriloque comique qui prédisait aussi l’avenir. Lorsque je lui demandai de quel autre événement amusant elle se souvenait, elle parla de nouveau d’une façon enthousiaste d’un voyage au Prater à l’occasion de sa confirmation. Si tout cela avait permis à son humeur de se renverser radicalement et de devenir positive, le fragment de transfert nécessaire pour un premier entretien était lui aussi déjà là. Elle était maintenant accessible aux questions concernant ce qui était réellement en jeu. Je n’ai sans doute pas besoin d’attirer particulièrement votre attention sur le fait que l’enfant elle-même n’avait aucune idée de mon intention.

Mais il est également fréquent que transparaisse une profonde méfiance. Peut-être ai-je fait ici quelque chose d’incorrect, ou bien s’agit-il d’un nouveau type de personnalité. Il faut donc que je m’y prenne autrement. Je vais tout de suite vous communiquer un de ces cas, et vous dire comment j’ai réussi non seulement à faire disparaître la méfiance, mais aussi à accéder dans les plus brefs délais à ce qui était en question.

Une jeune fille de seize ans, qui auparavant, d’après son comportement, ses vêtements, sa coiffure, avait éveillé l’impression de s’adonner à la prostitution clandestine, se montra subitement radicalement changée. L’expression impertinente de son visage avait disparu, vêtements et comportement étaient devenus ceux d’une jeune fille morale et décente. L’assistante sociale voulait savoir par mon intermédiaire ce qui s’était passé. Je ne pouvais naturellement pas le savoir directement, mais je demandai à voir l’adolescente. Après l’introduction que vous connaissez maintenant et qui avait déclenché une méfiance très nette, nous nous assîmes tous les deux. Je lui demandai comment cela se passait pour elle à la maison, sans avoir de réponse. Est-ce qu’elle aime lire ? Pas de réponse. À quoi pense-t-elle maintenant ? Pas de réponse. Ne veut-elle pas me raconter un rêve ? Silence à nouveau. Je me mis alors à rire et je dis : « Il vous paraît dangereux de dire la moindre chose, pas vrai ? Je le comprends. Mais il n’y a quand même aucun danger à me raconter un film, non ? » Elle réagit en riant à cette plaisanterie et commença à raconter un film : un acrobate de cirque monté sur un grand chevalet doit sauter à travers un cercle en feu ; deux jeunes filles l’aiment ; par jalousie, l’une d’entre elles coupe la corde, de telle sorte qu’au lieu de traverser le cercle, l’homme tombe dedans. La deuxième jeune fille le sauve de la mort, mais c’est elle alors qui perd la vie. Voici brièvement le contenu de son récit, dont je noterai au passage qu’il ne correspond nullement au véritable contenu du film, et constitue dans certaines particularités essentielles une élaboration extrêmement personnelle de ce qu’elle a vu. Je lui demandai ce qui lui avait plu le plus dans ce film, et je reçus la réponse que je pressentais : le sacrifice de la jeune fille pour son bien-aimé. Je voulus alors savoir si elle se rappelait encore à quoi ressemblait l’acrobate du film. Comme elle avait dit oui, je l’incitai à me le décrire tel qu’il aurait dû apparaître pour lui plaire au maximum. Elle le décrivit comme un homme jeune, mince, vigoureux, brun, imberbe, aux yeux clairs. Je l’incitai ensuite : « Dis-moi à quoi ressemble Franz ! » Elle comprit aussitôt que je voulais parler de son fiancé, fut embarrassée quelques temps puis le décrivit exactement comme le héros du film. Elle expliqua tout de suite, sans sollicitation supplémentaire, qu’il était étudiant en chimie, mais que sa mère lui interdisait tout rapport avec lui. Il était très facile de comprendre que le changement radical de la jeune fille dans un sens positif devait être attribué à la concentration de son inclination sur un homme. Ici, j’avais réussi relativement vite à dépasser la résistance en abordant la méfiance.

Je voudrais illustrer sur un cas particulier l’aide qu’apporte également le transfert lorsqu’il s’agit d’être attentif aux causes plus profondes des manifestations déviantes.

Une école communale signale que depuis quelques mois, l’un de ses élèves âgé de treize ans manque régulièrement l’enseignement du mardi et du vendredi. Les renseignements indiquent qu’au lieu d’aller à l’école, il va au marché aux chevaux ; mais il n’y satisfait aucun intérêt matériel, par exemple en obtenant des pourboires en échange d’une petite aide, et se contente d’errer parmi les vendeurs de chevaux. D’après le signalement de l’école, il y avait donc absentéisme scolaire à jours fixes. Comme je vous l’ai déjà indiqué, je n’estime pas que toutes les manifestations situées en dehors de la norme ont une raison profondément enfouie, et j’essaie toujours de m’en sortir d’abord en utilisant les moyens les plus simples. J’avais déjà fait plusieurs fois d’excellentes expériences en cas d’absentéisme scolaire en montrant aux enfants, une fois le transfert établi, que leur présence régulière à l’école me faisait plaisir ; j’essayai la même chose chez ce jeune homme. Vous devez savoir que chez un nombre non négligeable d’enfants, personne à la maison ne s’occupe de la fréquentation de l’école, et qu’il n’y a de ce fait très souvent aucun motif incitant à supporter les situations de déplaisir de l’école. Quand un jeune homme sait qu’il me fait plaisir en cessant d’éviter l’école, il vient les premiers temps une fois par semaine, puis seulement toutes les deux semaines, et plus tard à des intervalles de temps de plus en plus grands ; s’il trouve chez moi une oreille attentive pour les événements, beaux et désagréables, de la semaine d’école écoulée, il s’intègre petit à petit de nouveau à l’école, et l’absentéisme est liquidé. Même chez notre jeune homme du marché aux chevaux, le transfert s’était établi dès la première rencontre. Il vint la semaine suivante puis également l’autre semaine, me racontant ce que je connaissais déjà par les autres. Le jeudi de la troisième semaine, sa mère apparut dès qu’il fut parti, pour me rapporter qu’il allait maintenant sans doute régulièrement à l’école, mais que deux fois par semaine, il ne rentrait pas à la maison à midi, mais seulement le soir. À l’odeur qui émanait de ses vêtements, elle devinait qu’il avait erré dans une écurie à chevaux.

Nous voyons ici que le transfert a bloqué la voie de l’expression d’un symptôme, mais que la force qui le conditionne continue à agir et en fait surgir un nouveau. Notre jeune homme ne peut plus manquer l’école en raison des relations affectives avec moi. Et l’on voit maintenant très nettement que nous ne sommes pas en présence d’un absentéisme scolaire au sens habituel du terme. Quelque chose l’attire vers les chevaux, l’horaire scolaire et le marché aux chevaux ne coïncident que fortuitement. Le transfert est devenu un moyen auxiliaire permettant de reconnaître qu’il doit y avoir une cause située plus profondément. Celle-ci pourra être levée grâce à une méthode psychanalytique.

Je ne puis vous livrer plus que ces brèves allusions, car je voudrais utiliser le temps qui reste encore à notre disposition pour vous communiquer quelques éléments relatifs à l’instauration du transfert dans l’institution d’éducation spécialisée. De ce que je vous ai dit jusqu’à présent, vous ne devez pas conclure que j’ai déjà déterminé des règles fixes, dont l’application vous permettrait dans chaque cas de mettre en évidence la situation psychique et d’établir le transfert. J’entends seulement, par mes allusions, vous préserver dans votre pratique contre les erreurs les plus grossières.

Lorsque nous nous trouvons face à l’enfant dont nous avons la charge éducative à l’établissement, nous ne sommes pas contraints de nous orienter vers l’instauration la plus rapide possible du transfert. Nous pouvons attendre, et s’il ne s’agit pas d’un cas limite névrotique avec manifestations de carence, nous ne nous occuperons pas trop de lui à son entrée, nous serons sans doute amicaux, mais nous ne montrerons pas d’intérêt particulier pour lui et son destin et nous ne nous imposerons pas à lui. Ni sa méfiance, ni son opposition ouverte ou silencieuse, ni sa supériorité distinguée ni le mépris silencieux qu’il nous porte ne nous toucheront. Ce sont les enfants du groupe d’entrée et de sortie qui assumeront les préparatifs à l’introduction du transfert. En règle générale, il entrera rapidement en contact avec ses compagnons de même âge. Ce n’est pas qu’il se donne à eux tel qu’il est réellement, ou qu’il recherche leur amitié, il n’a pas besoin d’amis, nous le savons déjà. Même à eux, il n’ouvre pas son être véritable, il ne parle pas de lui, ou raconte ses transgressions et ses crimes avec maintes exagérations, en inventant à l’occasion des choses tout à fait extraordinaires quand il ne dispose pas de faits réels suffisamment imposants. Mais l’expérience montre qu’il cherche aussitôt des détails plus précis sur le fonctionnement et les personnes avec lesquelles il entre en contact. La première question par exemple visera à savoir si l’éducateur est un fescher Kerl (chic type), si et comment on peut le pflanzen (planter). Je ne puis vous traduire ces expressions en haut-allemand, elles perdraient trop de leur contenu. Il apprend beaucoup des enfants qui sont déjà prêts à sortir. Les particularités de l’éducateur ne leur sont pas restées étrangères. Ce qu’il entendra, c’est la vie réelle, décrite telle que les individus la vivent. Ce n’est donc pas un recueil de premières impressions que décevraient ses expériences ultérieures, il ne fait pas la connaissance d’une autorité, qu’il pourrait dépasser en riant intérieurement, ou qu’il supporterait en grinçant des dents, parce qu’il n’a pas le choix pour se venger plus tard en liberté.

Le transfert sur l’éducateur s’établit d’une manière ou d’une autre quand le milieu a exercé son effet, quand l’enfant vit en lui avec les autres, du fait que l’éducateur se laisse peu à peu extraire de sa passivité, et tout en conservant un ton également aimable, prête tantôt un peu plus, tantôt un peu moins d’attention au « nouveau ». Cette alternance entre un repérage précis et une reconnaissance moins précise ne laisse pas l’enfant indifférent. Devient-il méfiant parce qu’aujourd’hui l’éducateur lui a prêté plus d’attention qu’il ne convenait selon lui, cette idée disparaît lorsque le lendemain il reste confondu dans la masse, l’éducateur passant à côté de lui sans en prendre particulièrement note. Il éprouve cependant une émotion facile à reconnaître lorsque le surlendemain, un regard de l’éducateur lui montre que celui-ci a remarqué sans grand plaisir ses bottes sales et pourtant ne dit rien. Elles brilleront par la suite plus ou moins en fonction du transfert qui s’enclenche, ou resteront inchangées si celui-ci n’est pas encore en route. Il s’agit alors précisément d’attendre. Ce que je viens de dire à propos des chaussures peut être remarqué au niveau d’une quantité de petites choses de la vie quotidienne. Il suffit que l’éducateur regarde avec attention. Il a besoin toutefois d’une sensibilité très fine pour reconnaître, dans les relations de l’enfant avec lui, l’ambivalence, l’alternance entre amour et haine. Il est encore une fois impossible de donner des directives universellement valides. Il faut voir directement un éducateur compétent diriger ces mouvements semblables à ceux d’une vague, aplanissant toujours le creux de la vague, et tendant consciemment vers une crête, un point culminant. Son apparition est tellement patente qu’elle ne pourra échapper même à l’œil le moins expérimenté. Les sentiments d’inclination percent avec violence et ont pour le jeune carencé une puissance tellement contraignante qu’enfant ou adolescent, il attend l’éducateur avec une grande tension, se comporte de telle manière qu’il ne pourra lui échapper, court sans cesse derrière lui, a toujours quelque chose à faire pour rester à proximité de lui. L’éducateur maladroit ne reconnaîtra pas la signification de ce moment, il se défendra du jeune devenu d’un coup aussi intrusif, et ne remarquera pas que par son comportement l’inclination se transforme en haine. Au contraire, lorsque surgiront les réactions de haine, il se réjouira de faire savoir qu’il a toujours percé à jour l’hypocrite, qui montre maintenant seulement son vrai visage. Vouloir lui faire saisir la maladresse de son comportement sera parler à un sourd ; car il est impossible de lui faire comprendre que ce qu’il tient pour une cause est un effet.

Je voudrais vous montrer, en m’appuyant sur le cas d’un enfant que nous avons pris en charge au foyer éducatif d’Oberhollabrunn, combien il est souvent difficile d’établir le transfert chez des enfants très narcissiques, c’est-à-dire très amoureux d’eux-mêmes.

Il s’agissait d’un noceur, un joueur de dix-sept ans qui avait gagné des sommes très importantes d’abord en spéculant à la bourse, puis au marché noir. Il avait commencé sa carrière comme guichetier, fut embauché à quinze ans par un banquier véreux qui confia à ce jeune homme intelligent et très utile des ordres de bourse, et lui permit de faire des affaires à son propre compte aussi. Il réunit ainsi 35000 couronnes qui lui permirent de se rendre indépendant. Il s’agissait d’un capital d’entreprise important en 1917. Il alla en Galicie et en rapporta des aliments qu’il distribua au marché noir. L’affaire lui rapporta beaucoup. À Vienne, il menait une vie dissolue, errait dans les boîtes de nuit, entretenait des dames à la moralité douteuse et passait beaucoup de temps à jouer aux cartes avec passion. Gain et capital s’épuisèrent. Pour s’en procurer de nouveau, il vida l’armoire à linge de sa mère. Celle-ci, veuve après un mariage extrêmement triste, avait à plusieurs reprises tenté de pousser son fils, qui avait entre-temps atteint l’âge de dix-sept ans, à mener une vie ordonnée. N’y arrivant pas, elle sollicita l’aide d’un organisme de protection de la jeunesse, qui nous amena le jeune homme.

Il était de ceux qui ne font aucune difficulté tant que l’on se contente d’une bonne conduite à l’établissement. Ces adolescents sont polis et prévenants, très adroits et susceptibles d’effectuer des travaux administratifs simples. Ils savent s’intégrer parmi leurs compagnons sans frictions et obtiennent pourtant rapidement un rôle de leader. Mais lorsque l’on veut s’occuper d’eux de plus près, on aperçoit les difficultés. Intérieurement dévoyés, extérieurement lisses comme une anguille, ils n’offrent aucune prise aux interventions éducatives. Leur afféterie est masque, un masque certes excellent, mais pourtant uniquement un masque. Ils ne s’attachent pas à l’éducateur et empêchent toute tentative d’approche de sa part. Le transfert, qui chez eux précisément devrait être très intense et précoce, s’instaurant avant même que l’on puisse songer à exercer sur eux une influence éducative, est presque impossible à établir. Ils font partie précisément de ceux qui ne font rien de répréhensible dans l’institution et donnent très vite l’impression d’être guéris. Mais dès qu’ils retrouvent la vie en liberté, ils sont identiques à ce qu’ils étaient auparavant. Une prudence extrême est donc recommandée dans leur cas.

Notre noceur, lui aussi, savait se soustraire à toute influence. Il était chez nous déjà depuis quelques mois sans qu’un transfert au sens psychanalytique ne se soit instauré. Mais l’on pouvait pourtant remarquer que le milieu d’Oberhollabrunn n’était pas resté sans effet sur lui. Je voulus l’éloigner de nous un temps très court afin que la tonalité de plaisir négative d’un autre milieu lui fasse éprouver très nettement le milieu bienfaisant d’Oberhollabrunn, et le rende peut-être accessible au traitement. Cependant, ce départ ne devait pas lui être imposé, il devait résulter de sa propre initiative. Il fallait naturellement éviter qu’il soupçonne de quelque manière cette intention. Le moyen approprié pour remplir cette condition semblait être l’influence de l’humeur. Le départ spontané de l’établissement, la « fugue », a lieu dans certains cas à la suite d’un affect soudain ou d’un rêve ; elle est habituellement difficile à empêcher. Dans la très grande majorité des cas, elle se prépare des jours auparavant, et ne peut pas échapper à l’œil exercé de l’éducateur attentif. Nous considérons – abstraction faite de notre position générale de rejet face aux punitions en usage dans les maisons de correction – que c’est méconnaître radicalement les faits et leurs articulations que de prévoir, dans les règlements des maisons de correction, des coups de badine pour les fugueurs que l’on ramène. La fugue a lieu lorsque le « dehors » est plus chargé de plaisir que le « dedans ». Si l’on réussit, dans cet état conflictuel, à établir un dialogue avec l’enfant, il sera facilement possible, sans même aborder son intention de fuguer, de faire en sorte que le « dedans » soit plus chargé de plaisir. Il restera donc. L’autre, celui qui veut rester, est attiré à l’extérieur quand nous lui rappelons le « dehors » en le faisant paraître plus chargé de plaisir.

Il suffit en effet d’un entretien d’une demi-heure avec une influence appropriée de l’humeur ; une autre demi-heure plus tard, l’éducateur de son groupe annonça qu’il avait fugué. La première partie de l’« acte éducatif » avait réussi, l’enfant avait été irrésistiblement attiré vers l’extérieur. L’éducateur ne savait pas que j’avais provoqué la fugue. (Au cours d’une telle tentative, je ne mets l’éducateur au courant de mes projets que quand j’ai besoin de son aide, car il est très difficile de rester objectif lorsque l’on vit en communauté avec les enfants. Que la tentative réussisse ou qu’elle échoue, elle donne lieu à un vif échange d’opinion). Chez notre bon vivant joueur de dix-sept ans, la provocation réussie de la fugue fut le déclencheur du transfert. Je pressentais son retour dès le deuxième jour. Lorsque le huitième jour fut passé sans qu’il ne soit apparu, j’eus peur d’avoir fait une erreur.

Le dixième jour à neuf heures et demi du soir, on toqua à la porte de ma maison. Franz (appelons-le ainsi) était là. Il était physiquement épuisé et psychiquement tellement tendu que je pensais pouvoir exercer maintenant une action éducative beaucoup plus importante que je ne l’avais cru en provoquant sa fugue. Je ne lui fis aucun reproche à cause de sa fugue, alors qu’il en attendait selon toute apparence, je le regardai un moment sérieusement et je lui demandai tout de suite : « Quand as-tu mangé pour la dernière fois ? » – « Hier soir ». Je le fis entrer dans ma maison, l’assis à ma table, où la famille était justement en train de dîner, et je le fis servir lui aussi. Franz, qui s’attendait à toute autre chose, en fut tellement décontenancé qu’il ne put manger. Bien que je m’en sois aperçu, je lui demandai : « Pourquoi ne manges-tu pas ? » – « Je ne peux pas, est-ce que je peux manger dehors ? » « Oui, va dans la cuisine. » On remplit son assiette jusqu’à ce qu’il soit repu. Il était maintenant dix heures. J’allai vers lui dans la cuisine et me tournai vers lui avec ces mots : « Il est déjà trop tard, tu ne peux plus aller dans ton groupe aujourd’hui, tu vas dormir chez moi. » Je lui préparai un lit dans l’antichambre, Franz se coucha pour dormir, je lui caressai la tête et lui souhaitai bonne nuit. Le lendemain matin, le transfert était là, et le travail éducatif avança très bien avec lui. Je n’ai reconnu son intensité que bien plus tard à St André, à l’occasion d’une erreur que j’ai commise. Sans le savoir, je lui donnai l’occasion d’éprouver une jalousie fondée en lui enjoignant de vérifier certains travaux administratifs, tableaux et calculs de comptabilité. Un acte de vengeance à mon égard me fit réaliser mon imprudence. Notre administrateur cependant, chez qui il était affecté, réussit, en abordant d’une façon particulièrement adéquate cette individualité, à réparer cette bévue. Peu après il fut chargé d’amener de Vienne, par camion, des aliments et d’autres marchandises d’une valeur de plusieurs millions. Il ne commit plus aucune faute, sortit avec une formation de commerçant et depuis des années, il travaille comme commis dans une grande entreprise, à sa plus grande satisfaction.

Naturellement, les artifices de ce genre ne sont que rarement nécessaires pour établir le transfert. Je vous ai présenté ce cas parce que vous pouvez voir ici aussi qu’il est parfaitement impossible d’indiquer des règles intangibles.