SEPTIEME CONFERENCE
De l’institution d’éducation spécialisée

Mesdames et Messieurs ! Pour lever un état carentiel actuel, l’aide éducative ambulatoire n’est pas suffisante ; le mineur doit être conduit dans un établissement éducatif et en cas de carence sévère dans un établissement d’éducation spécialisée, dont il n’existe en Autriche qu’une seule forme légale, la maison de redressement. Nous ne pourrions trouver grâce à la psychanalyse une première orientation dans l’éducation spécialisée, si nous nous en tenions au jeune carencé individuel, et si nous ne prenions pas en considération les individus déviants placés dans les maisons de correction, soit là où ils se trouvent en grand nombre. Le fait que la psychanalyse nous rend les services les plus précieux lorsqu’un abord individuel est nécessaire, n’est plus nouveau pour vous désormais. Mais que se passe-t-il à l’établissement d’éducation spécialisée ? Vous verrez aujourd’hui encore que même là, l’éducateur spécialisé formé à la psychanalyse avance bien plus loin dans son travail que celui qui ne dispose pas de cette théorie.

Mais nous en parlerons plus tard ; pour le moment, nous allons vérifier si la théorie psychanalytique livre aussi des points de vue utiles quant à l’organisation des institutions.

Que nous entrions dans une maison de correction, soit dans un établissement d’éducation spécialisée de style ancien, ou dans un établissement moderne, nous verrons partout les enfants dont nous avons la charge éducative rassemblés en groupes plus ou moins nombreux, accompagnés d’un surveillant ou d’un éducateur, et c’est surtout le regroupement des enfants, leur répartition en groupe, qui attirera notre attention.

Dans les établissements de style ancien, chaque groupe considéré isolément est une collection de toutes les formes que la pathologie de l’enfant est capable de faire naître. Il est évident que l’on ne peut éduquer une société tellement composite, et que l’on ne réussit guère à la tenir en bride que par des violences extrêmes. Ceci pourrait être l’une des causes de l’impossibilité à se distancier de la correction physique que l’on observe dans les maisons de correction.

Dans les établissements d’éducation spécialisée modernes, deux tendances occupent le devant de la scène : réunir les enfants dont nous avons la charge éducative en groupes les plus petits possibles, et donner à chaque groupe une forme telle que la vie en son sein contribue déjà, à elle seule, à lever l’état carentiel. Les installations actuelles ne permettent guère de répondre à la tendance visant à obtenir un traitement largement individuel. L’éducateur spécialisé qui déploie ses efforts dans cette direction sera très rapidement arrêté par les conditions extérieures. Nous devons bien être pénétrés du fait que dans un établissement d’éducation spécialisée, l’affectation d’un éducateur à chaque enfant est pratiquement irréalisable, et ne devrait d’ailleurs pas être le but idéal de l’organisation d’un établissement. L’éducation dispensée au sein de l’institution d’éducation spécialisée est et reste une éducation de masse, au sein de laquelle il faudra toutefois tenir compte des conditions particulières qui découlent de la diversité des types de carence. Il paraît compréhensible que les éducateurs réclament les groupes les plus petits possibles, alors que les gestionnaires des établissements d’éducation spécialisée ou leurs organes administratifs réclament des groupes plus nombreux pour des raisons de moindre coût. Se mêler de cette querelle n’est pas nécessaire car aucun des deux partis ne remportera une victoire totale. Il est en outre relativement indifférent de savoir si, dans le compromis établi, on se rapprochera de la limite admissible pour les éducateurs, ou du nombre exigé par l’administration. Dans le premier cas, vingt-cinq enfants ou un peu moins seront en général rassemblés dans un groupe, dans l’autre cas un peu plus que vingt-cinq. Pour les cas difficiles ou les plus difficiles, plus aucune administration publique aujourd’hui n’est incapable de comprendre la nécessité d’une diminution encore plus considérable du nombre des enfants dans ces groupes. Tout cela ne veut pas dire que le nombre d’enfants que doit compter un groupe soit devenu un problème dans tous les établissements pour jeunes carencés ; car il existe aujourd’hui encore de « vieilles » maisons de correction qui ont certes déjà changé leur nom, mais qui sont encore, par ailleurs, dirigées essentiellement selon des points de vue économiques. Aborder les personnes qui soutiennent cette orientation avec des réflexions psychologiques, voire psychanalytiques, serait s’efforcer en vain.

L’idée de regroupement, soit le principe selon lequel les enfants nécessitant une éducation spécialisée doivent être rassemblés au sein de l’institution, a été précédée depuis longtemps par les travaux de recherche de la psychopathologie. Les travaux de Birnbaum (Die psychopathischen Verbrecher, Langenscheidt, Berlin, 1914), de Kraepelin (Lehrbuch der Psychiatrie), Gregors (Die Verwahrlosung, Karger, Berlin, 1918), Sieferts (Psychiatrische Untersuchungen über Fürsorgeerziehungszöglinge, Marhold, Halle, 1912), Gruhles (Die Ursachen der Jugendlichenverwahrlosung und Kriminalität, Springer, Berlin, 1912) et enfin celui du directeur du service de pédagogie thérapeutique de la Clinique Infantile de Vienne, le Docteur Erwin Lazar, dozent, avaient livré une quantité de renseignements précieux. On croyait même pouvoir diagnostiquer les cas si précisément que l’on pensait pouvoir fonder la répartition en groupes sur des diagnostics définitifs.

Les conceptions en étaient à ce point dans les cercles spécialisés lorsqu’en décembre 1918, la commune de Vienne construisit dans l’ancien camp de réfugiés d’Oberhollabrunn un foyer éducatif dont j’assumais la direction. Lorsque les conditions devenues défavorables nous contraignirent après un peu plus de deux ans d’activité à suspendre le travail, nous émigrâmes à St Andrä an der Traisen en Basse-Autriche, pour y rester jusqu’au 15 juin 1922. Ce jour-là, l’établissement fut dissout, les enfants qui se trouvaient dans l’établissement, repris par la commune de Vienne au Land de Basse-Autriche, ayant été placés à Eggenburg.

J’ai ouvert cette petite parenthèse parce que ce que je vais vous dire dans ce qui suit sur les établissements d’éducation spécialisée se rapporte aux deux institutions que j’ai dirigées.

Le dozent Lazar, notre consultant psychiatrique de l’époque, vint à Oberhollabrunn dans l’intention de regrouper les enfants en fonction du système diagnostique cité plus haut. Comme il l’explique lui-même dans « Heilpädagogische Gruppierung in einer Anstalt für verwahrloste Kinder » (Zeitschrift für Kinderheilkunde, Band XXVII, Heft 1-2, Julius Springer, Berlin, 1920), il dut abandonner ce projet irréalisable parce que les différentes formes rassemblées d’un point de vue diagnostique étaient, sur un plan éducatif, bien trop éloignées l’une de l’autre. Pour cette raison, il entreprit de répartir les enfants en premier lieu en fonction de leur tempérament et de leur possibilité de respecter la discipline.

Le terrain était déjà préparé pour ce travail au foyer éducatif d’Oberhollabrunn. Les enfants qui n’étaient initialement séparés qu’en fonction de leur sexe et de leur scolarité, en cours ou interrompue, mais qui autrement restaient ensemble comme le hasard du placement les avait mis, présentèrent très rapidement de telles difficultés disciplinaires qu’il fallut entreprendre quelque chose. Toute violence étant dès le début proscrite, nous avons retiré des groupes certains enfants nécessitant une éducation spécialisée et nous les avons constamment déplacés jusqu’à ce qu’il soit possible de s’entendre avec eux. Ainsi, le premier groupement était né du besoin d’obtenir un fonctionnement ordonné au moins d’un point de vue extérieur. Se retrouvèrent finalement ensemble, à une exception près dont nous parlerons dans une autre conférence, uniquement ceux qui s’étaient eux-mêmes attachés l’un à l’autre. Nous n’avions plus besoin de demander aux nouveaux arrivants de traverser les divers groupes pour trouver celui qui leur correspondait, car l’un de nos éducateurs, Martin Krämer, était doué d’un sens aigu lui permettant de distinguer les enfants et, par là, de trouver leurs pairs.

L’examen du résultat de ce procédé fit découvrir à Lazar que la classification avait été une classification organique qui correspondait, après des modifications minimes, au schéma qu’il avait esquissé après avoir élaboré le matériel.

Prenant en compte les personnes diminuées d’un point de vue intellectuel, Lazar avait établi pour les enfants la classification suivante :

1) Déficits intellectuels ;

2) Carences sociales susceptibles d’être dépassées notamment sous l’influence du nouvel entourage ;

3) Carences sociales plus profondes et fermement ancrées ; à côté de l’influence du nouvel entourage, une éducation active est nécessaire ;

4) Défauts caractérologiques associés à des carences sociales avec intelligence supérieure ;

5) Déséquilibres avec agressions occasionnelles motivées associés à des défauts caractérologiques et des carences sociales ;

6) Agressions en tous genres survenant d’une façon non motivée, associées aux défauts et carences déjà cités ;

Grâce à ce classement, nous avions des enfants relativement identiques, l’éducateur pouvant prendre conscience de leur particularité typique ne serait-ce que parce qu’elle était multipliée par le nombre d’enfants, ce qui lui permettait aussi de s’adapter à eux. Il lui était aussi désormais possible de mettre en œuvre des mesures éducatives identiques, car il n’avait plus dans son groupe de cas divergeant trop l’un de l’autre. Grâce à la manière dont ils étaient rassemblés, les enfants trouvaient au sein du groupe des conditions qui leur correspondaient et qui étaient favorables à leur développement et à leur guérison, de sorte que l’idée de regroupement était devenue tout à la fois économique et principe de guérison.

Ce que je viens de vous dire du regroupement de nos enfants à Oberhollabrunn n’a pas pour but de vous donner un exemple mûri et digne d’être imité ; il est uniquement destiné à vous montrer comment une première tentative se forme à partir du besoin. Même les questions psychanalytiques n’ont pas été discutées dans ce cadre. Si nous voulons vérifier si la psychanalyse peut nous aider ici, nous devons d’abord avoir une idée claire de la signification du regroupement. Nous l’avons déjà dit, elle est en rapport avec la poursuite d’un principe économique. Le simple fait de vivre en communauté dans un groupe, sans mesures éducatives supplémentaires, exerce une action thérapeutique sur la déviance, et le regroupement favorise encore plus cette action. C’est la question suivante qu’il convient de poser : quels jeunes carencés faut-il rassembler pour susciter, à partir des conditions optimales qu’offre une simple vie en commun, le retour à la socialité.

Ce que nous avons appris jusqu’à présent de l’état carentiel d’un point de vue psychanalytique, nous prouve que ce n’est pas dans les manifestations de carence que réside l’élément important, mais dans les mécanismes psychiques qui les conditionnent. Il faut les connaître pour pouvoir déterminer quels enfants pourront être rassemblés dans tel groupe, et pour leur faire retrouver le plus rapidement possible une direction sociale grâce à une influence antagoniste. En d’autres termes, une fois qu’elle aura mis au jour chez un nombre suffisamment élevé de jeunes carencés les mécanismes psychiques qui fondent son action, nous pourrons tirer profit de la psychanalyse y compris pour répartir les enfants en groupes. Ce qui ne doit pas être confondu avec un traitement psychanalytique visant une levée de l’état carentiel ; ce que nous évoquons ici se rapporte uniquement au diagnostic.

Aussi longtemps que nous ne disposerons pas de ces analyses individuelles, nous devrons laisser la priorité à ceux qui trouvent dans la constitution le principe de la répartition des enfants en groupes.

Mais la réunion de mécanismes psychiques qui se correspondent réciproquement et qui agissent l’un sur l’autre pour aboutir à la guérison ne suffit pas pour achever le regroupement. D’autres conditions résidant en dehors des individualités des enfants doivent être remplies. Dans cette optique, il ne nous est plus nécessaire d’attendre, nous pouvons dès maintenant soigner et prendre des mesures adéquates si nous faisons nôtres les aperçus exposés par Freud notamment dans « Massenpsychologie und Ich-analyse » (« Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse). Je ne les traiterai pas en profondeur au cours de ces conférences car je ne me suis pas fixé pour tâche l’analyse de l’éducation spécialisée en termes de problème de psychologie des foules, ce que je réserve pour des discussions ultérieures. Mais j’aborderai, en me basant sur des conceptions psychanalytiques, la nature des conditions extérieures universellement connues sous le nom de milieu. Ce qui est important pour l’enfant dont nous avons la charge éducative, ce ne sont pas uniquement les camarades qui vivent avec lui dans le groupe, c’est aussi son autre environnement personnel, objectal et spatial, ainsi que les rapports au sein de l’établissement dans le cadre duquel le groupe est inséré, bref le milieu du groupe et le milieu plus large de l’institution.

Faisons encore, avant de nous consacrer à cette tâche, deux visites dans des établissements pour jeunes carencés, une ancienne maison de redressement et un établissement d’éducation spécialisée moderne, pour laisser agir sur nous le milieu qui y a été créé.

En arrivant dans le premier, nous serons surtout frappés par la nature bougonne, renfermée des enfants. Partout s’élèvent vers nous des regards craintifs, emplis de haine. Pas un seul regard direct, franc et libre.

La nature joyeuse, souvent débordante de force de la jeunesse a partout disparu. Ce qui pourrait susciter la joie résonne tristement chez le visiteur. Les expressions de joie de vivre ont un aspect radicalement différent. On ne peut guère s’empêcher de frissonner à la vue de tant de haine accumulée chez de jeunes êtres humains. Cette haine n’est pas résolue dans ces institutions, mais s’épaissit encore plus pour ensuite se décharger dans la société.

À l’occasion d’une visite, le directeur d’un établissement de ce genre me fit remarquer les lavabos en fer blanc en usage depuis vingt ans, et se montra très fier de l’ordre qui régnait chez lui : bien qu’ils soient utilisés depuis longtemps, ces lavabos n’étaient pas déformés et brillaient comme s’ils venaient juste d’être polis. On trouvait dans les dortoirs, à droite et à gauche de l’allée centrale, vingt-cinq lits alignés comme une série de soldats, aucun ne dépassant ou ne reculant d’un millimètre ; il en allait de même pour les tables de nuit ; les couvertures étaient pliées au carré d’une façon stricte et posées sur les lits de telle manière que l’alignement de leurs plis constituait lui aussi des lignes absolument droites ; le même ordre scrupuleux régnait partout, y compris dans les salles de jour, les escaliers et les couloirs. Si vous ajoutez encore, à tout cela, ce que j’ai dit en général des enfants des maisons de redressement, vous n’aurez pas besoin d’explications supplémentaires pour vous faire une idée de la violence qui devait y être exercée jour après jour afin de maintenir un état tellement contraire au sentiment enfantin, et plus encore au jeune déviant. Ils n’ont pas supporté la contrainte de la vie sociale, et sont censés redevenir sociaux grâce à la contrainte des établissements de ce genre ?

Un autre tableau maintenant ! Si vous étiez venus visiter un des établissements d’éducation spécialisée que je dirige, un jour particulièrement approprié, vous auriez facilement pu constater la chose suivante : avant même de pénétrer l’enceinte de l’établissement, vous auriez rencontré un habitant de la région qui aurait exprimé très librement son irritation de voir que les jeunes carencés, au lieu d’être tenus enfermés et d’être conduits en promenade à la queue-leu-leu par des gardiens, sont autorisés ici à déambuler en toute liberté. Puisque vous voulez en savoir plus sur l’institution, demandez lui donc pourquoi il est tellement en colère ? Parce que la manière dont les jeunes carencés sont tenus ici ouvre la porte à n’importe quelle bêtise. Vous continuez à l’écouter et vous apprenez qu’il est justement en train d’aller voir le directeur parce qu’au lieu de retourner à la maison de façon décente et morale, des enfants se sont battus et ont cassé la vitre d’une fenêtre de sa maison. Vous ne pouvez pas me rencontrer tout de suite, parce que je suis déjà sollicité. En outre, un gendarme veut me rencontrer avant vous. Vous entendez une voix très excitée provenant de mon bureau : le propriétaire d’un verger ne tolère pas que des enfants rendent visite à ses arbres. Maintenant, je vous fais entrer en même temps que le gendarme, je ne fais aucun mystère devant vous, vous vous retrouvez maintenant témoin de la description d’un événement de la veille. Deux adolescents ont fait griller une truite dans le bois voisin, sur un feu qu’ils avaient allumé en plein air ; or, ils ne peuvent avoir pêché la truite que dans le ruisseau voisin. À peine le plaignant est-il parti, alors que nous sommes justement en train de commencer la visite que vous désirez faire, voici qu’une cuisinière de l’établissement se précipite par la porte, au comble de l’excitation, et déclare avec indignation qu’elle a fait le compte exact des beignets ; s’il en manque cinq dans l’un des groupes, ce sont les enfants chargés de porter la nourriture qui les ont subtilisés. Vous renoncez pour l’instant à visiter l’institution, les premières impressions qui vous ont assailli ont été trop nombreuses.

Réfléchissons pour savoir si un état de ce genre est admissible dans une institution éducative, ou s’il ne vaudrait pas mieux le fermer le plus tôt possible lorsque les choses se passent ainsi ?

Nous savons déjà, par la pratique de l’accueil éducatif, que l’éducateur spécialisé aborde le déficit du jeune carencé sans lui opposer initialement aucune résistance, attendant le moment où il interviendra par l’intermédiaire des frustrations. On ne voit pas pourquoi il devrait en aller autrement à l’établissement ; le fait que là, un plus grand nombre de jeunes sévèrement carencés vivent ensemble et que les difficultés sont plus grandes, ne justifie pas une modification du processus.

Ce qui est typique chez chaque jeune carencé, c’est la faiblesse de l’aptitude à réprimer des motions pulsionnelles et à les dévier de leurs buts primitifs ainsi que l’inefficacité relative des normes morales en vigueur dans la société ; il s’y ajoute chez le plus grand nombre des enfants un conflit ouvert avec la société, conséquence d’un besoin de tendresse resté insatisfait dans l’enfance. On verra se manifester une soif de plaisir considérablement augmentée, une forme primitive de satisfaction pulsionnelle, une absence d’inhibition et des exigences affectives masquées mais d’autant plus intenses. Si l’état carentiel doit être levé, s’il ne faut pas se contenter de la répression de ses manifestations, il ne reste plus qu’à aborder en premier lieu les besoins des individus déviants, même s’il se produit au début quelques turbulences et si les « gens sensés » hochent la tête. Souvent en effet, nous n’avons pas été compris ; les anxieux étaient épouvantés, les voisins les plus proches prenaient très mal les choses ; chaque fois qu’un enfant faisait des frasques, c’était de grands hurlements. Malgré tout, nous ne nous sommes pas laissés induire en erreur, il en allait pour nous comme dans un traitement psychanalytique : utilisation du conflit quotidien pour accéder au but éducatif. Nous assurions aux jeunes carencés notre affection dans un milieu chargé de plaisir, nous nous servions donc de la prime d’amour pour rattraper un processus développemental interrompu : la transition du monde irréel du plaisir vers la réalité.

Dès le début, nous avons réalisé d’une façon purement affective que nous devions avant tout donner de la joie aux enfants, garçons et filles, et aux adolescents âgés de quatorze à dix-huit ans. Aucun de nous n’a jamais pensé voir en eux des jeunes carencés, voire des criminels dont il faudrait protéger la société ; pour nous, il s’agissait d’êtres humains auquel la vie avait donné en partage un fardeau trop lourd, dont l’attitude négative et la haine envers la société étaient justifiées ; pour qui donc il fallait créer un milieu dans lequel ils pourraient se sentir bien. Et c’est également ainsi que les choses se sont effectivement passées. Visages joyeux chez les éducateurs et les éducatrices, rire joyeux dans les yeux des enfants, même chez ceux qui étaient âgés de dix-huit ans – les grands enfants justement. – Je me souviens encore de la tension avec laquelle nous attendions le premier enfant, et de son bonheur, lorsque nous nous sommes précipités sur lui pour le gâter. Il est vrai que nous avons dû plus tard revenir sur bien des excès, mais je puis vous dire pour vous rassurer que notre manière initiale de gâter les enfants n’a pas nui, même au premier. Il est parfaitement normal, actif depuis des années dans la vie professionnelle.

Nous exercions ainsi, sans le savoir à l’époque, ne serait-ce que par la création d’un milieu, une psychologie pratique de la réconciliation dont nous pouvons dire aujourd’hui qu’elle devrait être appliquée à la grande majorité des enfants actuellement placés dans des maisons de redressement.

Ce qui du reste est bien particulier, c’est que les formes de carences qui suscitaient en nous amitié, douceur et bonté, étaient celles-là mêmes qui provoquaient chez le personnel des anciennes maisons de redressement une attitude d’opposition et rabaissaient – ou, si vous voulez, haussaient – toute la vie de l’institution au niveau sado-masochiste que nous connaissons si bien. Depuis Oberhollabrunn, il n’est pas un quelconque type de jeunes carencés pour lequel j’ai eu besoin de modifier cette attitude, que j’ai toujours reconnue comme exacte ; j’adopterai une autre conception non pas quand un entourage incompréhensif le voudra, mais quand j’y serai contraint par de nouvelles connaissances. Il ne faut à vrai dire pas méconnaître que certains jeunes carencés restaient insensibles à l’influence éducative lorsque l’on adoptait face à eux le comportement que je viens d’esquisser. Qui sont-ils, et comment se comporter avec eux ? Je vous en parlerai une autre fois.

La digression que je viens de faire m’a un peu éloigné de la description du milieu. En ce qui concerne l’éducation générale dans l’institution, l’important ne réside pas tant dans les mesures éducatives isolées, mais plutôt dans la possibilité, née de la bonne attitude par rapport à l’enfant, de faire vivre à celui-ci des expériences. Si les enfants dont nous avons la charge éducative doivent vivre quelque chose, il faut alors qu’ils soient plongés dans la vie, et non qu’ils restent cachés dans un établissement étranger à la vie en dépit de sa beauté. De ce fait, moins le milieu porte le caractère d’un établissement, plus il se rapproche de celui d’une colonie libre d’êtres humains ayant une attitude positive par rapport à la vie, et moins le déviant sera étranger à la vie réelle, plus sûre sera sa guérison, et encore plus sûr son retour ultérieur dans la société. L’absence de développement de l’individualité de l’enfant est un danger particulièrement grand à l’établissement ; il n’est que trop facile de voir se transformer les conduites éducatives en routine, et l’enfant dont nous avons la charge éducative ne devient que trop souvent, les nécessités administratives se faisant écrasantes, un numéro.

Mais souvenons-nous de notre propre enfance : que signifiaient pour nous un tiroir, un coffret, une poche, un coin, qui nous appartenaient à nous seuls, où nous pouvions cacher à nos parents et à nos frères et sœurs nos secrets, que nous rangions lorsque cela nous plaisait, mais que nous pouvions mettre en désordre à cœur joie ! Et à l’établissement ? Partout, le même ordre et le même mode de vie imposés pour des raisons d’uniformité ! Pas la plus petite place exclusivement réservée à l’individu ! Les murs de l’institution coupent l’enfant de la vie et le poussent vers une vie imaginaire malsaine, empêchant l’équilibre opportun entre plaisir et réalité ! Quelle différence avec une communauté où le plus petit événement peut se dérouler, mais aussi où la liberté de mouvement, dont le manque est si douloureusement ressenti, peut être assurée. C’est ce que permettait à Oberhollabrunn l’habitation de chaque groupe dans une baraque primitive. Quelle importance si en hiver la neige tombait sur les couvertures parce que les fenêtres fermaient mal, puisque d’un saut nous pouvions nous retrouver à l’air libre, et rien ne nous séparait du reste du monde, ni barreaux ni murs. À St André, les obstacles extérieurs étaient nombreux, mais chaque groupe avait ses propres pièces et constituait dans l’ensemble de l’institution une unité fermée. Dans les établissements à système pavillonnaire, il est possible de créer sans difficultés particulières un environnement spatial favorable.

N’allez pas penser toutefois que chez nous, les individus déviants sont dès leur arrivée captivés par l’enchantement du milieu. Nombre d’entre eux sont restés longtemps étonnés, méfiants, incrédules ; nombre d’entre eux, ceux qui étaient intérieurement endurcis, qui à l’extérieur ne pliaient que quand la brutalité de l’autre les y contraignait irrésistiblement, ont vu en nous des faibles, qui n’osaient s’aventurer à les approcher ; d’autres encore, les plus développés intellectuellement, nous ont pris pour des sots qui se laissent tourner en ridicule. Tout le spectre allant de l’opposition brutale au mépris silencieux était donc représenté.

Comme nous le savions, il ne nous est jamais venu à l’esprit d’essayer de gagner par la parole les faveurs des enfants dès leur entrée. Nous laissions l’entourage agir sur eux en attendant le moment propice. Il fallait que le « nouveau » se soit intégré au milieu pour que nous envisagions des mesures éducatives particulières pour lui.

Un mot ici sur l’alimentation, dont je n’aurai pas l’occasion de parler autrement. Les valeurs éthiques n’ont initialement aucune force attractive pour le jeune carencé ; on peut le prendre, en revanche, par sa pulsion alimentaire. Il exige une nourriture abondante, n’attache pas de valeur particulière au changement, c’est la quantité, en général, qui est importante pour lui, il n’est fin gourmet que dans des cas exceptionnels. Qu’on lui donne toutefois du gruau de maïs tandis que l’on prépare du goulasch pour l’éducateur, et aucun ne croira que son éducateur vit avec lui et pour lui. À l’établissement d’éducation spécialisée, la nourriture unique, préparée sur un foyer et dans les mêmes récipients, est une condition éducative fondamentale. Le déplaisir procédant de la différence d’alimentation entre les éducateurs et les enfants déclenche une méfiance intense envers l’éducateur, qui s’étend sur l’ensemble de la relation. Le déviant ne croit plus à l’amour de l’éducateur.

L’esprit qui emplit la maison de redressement doit naître du personnel. Une attitude positive envers la vie chez l’éducateur, cette appréhension heureuse de la vie qui étend autour d’elle gaieté et joie, voilà ce qui crée l’atmosphère dans laquelle le travail éducatif réussit sans effort particulier. Alors les éducateurs ont aussi la faculté de s’approcher des enfants de telle sorte que ceux-ci devinent l’affection dans toutes leurs conduites, et se sentent constamment compris. La plupart des individus déviants n’ont jamais accédé à la satisfaction de leur besoin infantile de tendresse. Beaucoup n’ont jamais vécu la beauté du temps des contes, qui transfigure même la vie ultérieure, beaucoup n’ont jamais connu les heures de communauté intime entre mère et enfant. À eux, il faut donner beaucoup ; il en résulte une exigence importante concernant la personnalité de l’éducateur : il a besoin d’une faculté d’empathie très élevée pour réussir à toucher juste ; car la science de l’éducation ne lui est ici d’aucun recours. Appréhender les paroles et les actes de l’enfant dont il a la charge éducative ne suffit pas, l’éducateur doit pouvoir pénétrer sa vie de manière à faire siens ses vécus.

Encore une remarque relative aux éducatrices. L’expérience que nous avons pu faire à Oberhollabrunn et à St André concorde avec ce que la psychanalyse à mis en évidence quant aux processus libidinaux, et semble montrer qu’il n’est pas indiqué de placer les enfants d’âge scolaire traversant la période prépubère sous une influence exclusivement masculine ; le mieux est de faire intervenir en même temps dans le groupe un éducateur et une éducatrice. Chez l’adolescent de sexe masculin, l’influence féminine sous cette forme n’est plus adéquate ; il est recommandé pour tous les groupes d’adolescents de confier à une femme la direction de l’ensemble des affaires domestiques, linge, chaussures, vérification de l’ordre et de la propreté des salles de jour et des dortoirs, etc. Celle-ci toutefois ne devra pas se limiter à mettre à disposition le linge lavé à temps et des chaussettes raccommodées, mais en effectuant ses devoirs, elle devra toujours saisir l’occasion d’exercer une influence éducative sur chaque enfant.

Indépendamment de tous les points de vue susceptibles d’entrer en considération, la levée de l’état carentiel est en fin de compte un problème libidinal, ce qui signifie que ce sont les relations affectives que l’enfant noue avec l’éducateur, ou pour parler de façon plus générale, avec les personnes de son entourage, qui restent les plus importants. Il faut garder ce principe présent à l’esprit lorsque l’on songe au fonctionnement de l’institution, sinon, de grossières erreurs deviennent inévitables. Je vous ai déjà dit comment nous essayions d’ouvrir la voie aux relations affectives des jeunes envers nous, de les affermir et de les exploiter. Malgré tout, notre établissement n’a jamais été un Paradis, et les choses n’allaient pas toujours sans conflits et sans humeurs négatives. C’est juste après le début de notre activité à Oberhollabrunn que j’ai fait la première observation dans ce sens. J’avais remarqué que dans les groupes dirigés notamment par des éducatrices, la mauvaise humeur de celles-ci s’étendait immédiatement au groupe, où elle s’intensifiait et se répercutait sur les éducatrices et ainsi de suite, jusqu’à conduire au conflit ouvert. Je n’avais certes pas à l’époque compris correctement l’effet libérateur d’un dialogue, mais je remarquai combien l’image du groupe se renversait lorsque l’on réussissait à relever l’humeur de l’éducatrice. Par des entretiens répétés avec chaque membre du personnel éducatif, au cours desquels des sujets personnels étaient très souvent abordés, j’établis progressivement un rapport d’amitié et de confiance avec mes collaborateurs. Ce type de contact réciproque se transféra peu à peu sur les enfants dont nous avions la charge éducative, si bien que le fonctionnement finit plus tard par être homogénéisé. Nous n’avions rien perdu en autorité, mais nous avions dissipé l’angoisse que les enfants éprouvaient devant nous, et gagné leur confiance.

Le mécanisme du transfert, découvert par la psychanalyse, m’expliqua plus tard le succès de notre travail éducatif ; il explique aussi pourquoi il est si facile de parler de questions d’éducation, alors que la capacité d’éduquer doit être vécue. Ce qui marche avec le premier éducateur, peut être mauvais chez le deuxième qui l’imite. Je considère qu’il est impossible que le travail du personnel d’un établissement de redressement soit couronné de succès lorsqu’il n’y a pas de lien fort avec le directeur, parce que je ne puis imaginer le retour à la socialité du jeune carencé sans lien préalable fort avec une personne de son entourage, et parce que c’est à partir de l’attitude de l’éducateur à l’égard du directeur que s’établissent spontanément les relations correctes entre l’éducateur et l’enfant dont il a la charge éducative.

Je vous ai ouvert sans grand recours à la théorie psychanalytique un petit aperçu sur le milieu de l’établissement d’éducation spécialisée. Il est possible d’articuler à chaque détail une série de réflexions théoriques que j’omettrai, car je souhaite aujourd’hui étudier essentiellement la pratique de l’éducateur d’établissement. Je m’en tiens donc aux deux institutions d’Oberhollabrunn et de St André, et je vais continuer à vous en parler.

Dans la littérature sur les institutions d’éducation spécialisée, vous verrez qu’il est très souvent question non d’éducation en maisons de redressement, mais d’éducation contrainte. Cette dernière terminologie ne se rapporte pas à la forme de l’éducation, imposée à celui qui doit être éduqué, comme on pourrait le supposer lorsque l’on connaît la contrainte qui règne dans les établissements de redressement. L’éducation contrainte se rapporte à ceux pour qui l’éducation est un devoir, elle est donc une éducation contre la volonté des parents. Bien que cet éclaircissement n’ait à strictement parler aucun rapport avec notre thème d’aujourd’hui, il fallait pourtant que j’en parle, car vous devez être prévenus contre une conception mal comprise.

Avant de continuer à vous parler de l’établissement d’éducation spécialisée, il me paraît important de vous mettre en garde contre une précipitation toujours possible. Nous avons jusqu’à présent vu nombre de choses quant aux enfants et aux adolescents carencés, nous pourrions être tentés d’appliquer ces conclusions, exactes pour eux, à la jeunesse normale. Bien qu’il existe indubitablement des relations intimes et profondes entre ces deux éducations, nous ne sommes pas suffisamment avancés pour pouvoir dire avec certitude à quel niveau celles-ci suivent un cours identique. De même qu’il existe parmi les enfants dont nous nous occupons des cas limite et des transitions graduelles vers la névrose et la psychose, et qu’il existe donc un domaine intermédiaire où nous touchons à la psychiatrie dans notre travail, nous nous heurtons aussi à des cas limites et à des transitions graduelles vers la jeunesse normale, et nous nous trouvons donc également confrontés, dans notre activité, à l’éducation familiale, au travail éducatif en milieu ouvert et au mouvement libre de la jeunesse. Notre travail principal devra cependant toujours se développer en suivant un chemin séparé.

Quelle que soit la cause profonde de l’état carentiel, nous avons pu déterminer à Oberhollabrunn et à St André que les individus déviants provenaient presque exclusivement d’un milieu désintégré, désorganisé ou dysharmonique. Il semble que les coups que la vie sociale porte à l’individu ne peuvent être supportés que quand celui-ci trouve un point de repos qui réside normalement, selon l’ordre de notre société, dans la famille. Si ce point existe, les manifestations de la vie pulsionnelle se meuvent au sein de limites socialement supportables ; s’il manque, l’état d’équilibre, qui en soi n’est déjà pas très stable, est encore plus facilement perturbé.

Ces troubles de l’équilibre provoquent des effets durables que l’éducation spécialisée doit lever quand ils se manifestent par l’état carentiel. Le type d’influence que cette éducation exerce sur l’enfant doit donc, notamment au début, se distinguer d’une façon essentielle de l’éducation de l’enfant normal.

Retournons maintenant à l’institution !

Vous avez déjà vu que le type et l’intensité des liens libidinaux de l’enfant avec les objets de son premier environnement déterminent l’orientation de ces liens pour toute la vie ultérieure. Concorde avec ce principe le fait que nous devons nos succès non négligeables dans la levée de l’état carentiel à une influence exercée sur le destin de la libido, dans le sens de la sublimation et de la compensation. Je voudrais vous montrer comment nous concevons cela en m’appuyant sur deux exemples tirés du foyer de la jeunesse de St André : un jeune homme âgé de seize ans, considéré par le psychiatre consultant comme souffrant d’une forme légère de schizophrénie, et un homosexuel âgé de dix-sept ans.

Le jeune homme de seize ans, issu d’un excellent milieu bourgeois, fut confié aux services d’éducation spécialisée en raison de vols domestiques continuels. Il s’adressa à nous après l’échec de ses placements dans plusieurs autres institutions. La gravité de ses gestes se manifeste clairement dans ce que me dit son père en l’amenant : « Le gamin nous aurait tous ruinés s’il était resté plus longtemps à la maison ». Il était extrêmement indocile et irritable, il s’imaginait parfois que les autres le rejetaient, le menaçaient physiquement, et se livrait donc à des agressions violentes contre ses camarades d’établissement, les éducateurs et d’autres personnes de son entourage. Ainsi, croyant avoir été offensé par l’administrateur de l’institution, il se vengea une nuit de lui en déféquant devant la porte de sa maison. Son délire de grandeur consistait dans l’idée qu’il deviendrait roi des cambrioleurs. Il avait aussi constitué à Vienne un « gang » qu’il s’imaginait dominer, mais dont le père disait exactement le contraire. Son comportement chez nous et les dialogues répétés avec lui confirmèrent le diagnostic cité plus haut.

Ce jeune homme vigoureux, à l’intelligence inférieure à la normale, nécessitait qu’on lui confie une occupation exploitant les composantes si nettement agressives et anales, qui lui permettraient de produire physiquement quelque chose, sans qu’il soit exposé, en raison de son intelligence déficiente, à des comparaisons humiliantes. La seule possibilité envisageable chez nous était le jardinage au potager, où l’on retourne le fumier et la terre. Son affectation au jardinage se révéla effectivement le meilleur choix professionnel.

Le jeune homme âgé de dix-sept ans fut affecté à l’atelier du tailleur, parce que l’on pouvait supposer que la préparation de vêtements masculins permettrait une sublimation de ses tendances homosexuelles. Ce qui ne signifie en aucune manière que nous pensions que tout déviant homosexuel doit, pour redevenir social, apprendre le métier de tailleur. Seule la particularité de ce jeune homme m’incita à faire cette tentative. Il apprit en cinq mois ce qui normalement ne peut être appris qu’en trois ans. Le maître d’œuvre le qualifia de tailleur de génie ; durant toute cette période, il n’y eut qu’une rechute, la tentative de séduire un camarade pour l’amener à des gestes homosexuels. La dissolution de notre établissement nous obligea à le faire sortir plus tôt que prévu. Il entra dans un assez grand atelier de tailleur où il acheva son apprentissage ; jusqu’à présent, il n’a pas présenté de rechute.

Nous pensons maintenant que le conseil professionnel donné à ces deux jeunes hommes était le produit exact de notre attitude psychanalytique. Le point de vue économique de la psychanalyse était ainsi confirmé, ils trouvaient, dans leurs huit heures quotidiennes de travail rémunéré, les meilleures conditions préalables nécessaires au déroulement « automatiquement » régulé par le principe de plaisir de leurs processus psychiques. Je ne puis aujourd’hui m’étendre sur ce sujet et vous indiquer comment comprendre les choses : je vous renvoie à la neuvième conférence où j’aborderai précisément le principe de plaisir. Toutefois, si vous considérez que nous sommes incapables, d’un point de vue éducatif, de modifier la source des forces où l’homosexuel puise les énergies nécessaires à sa vie psychique, vous comprendrez que nous nous efforcions de donner à la manifestation de ces forces une orientation sociale. Nous espérions que par le travail à l’atelier du tailleur justement, sa libido perverse serait abréagie et utilisée de façon utile, au lieu de le mettre en conflit avec la police. Je mentionnerai toutefois que le jeune homme avait été affecté à cet atelier contre sa volonté et ses protestations énergiques, et que pendant des mois, il s’y était senti très mal à l’aise. Lorsque notre établissement fut fermé, il dut nous quitter ; j’en vins à parler avec lui de ses performances dans le métier de tailleur. À cette époque, il était déjà apprenti tailleur et faisait preuve d’un grand enthousiasme ; il me répondit : « C’est quand même une bonne chose de ne pas toujours laisser sa volonté à quelqu’un ».

Dans les deux cas, l’appréciation psychanalytique des composantes libidinales utilisées de façon déviante et de l’exploitation normale de la libido avait servi chez des travailleurs manuels à lever l’état carentiel par le choix professionnel.

Une psychanalyse approfondie aurait probablement donné un résultat plus certain. À l’époque, cela n’était pas possible, et même dans l’avenir, il ne sera pas possible, pour des raisons pratiques et théoriques, d’orienter tous les enfants des établissements de redressement vers une analyse. Mais elle doit par principe être exigée pour tous les carencés névrotiques, qui se montrent tellement indociles que chaque groupe les rejette.

Si pour l’adolescent la formation professionnelle, les huit heures de travail quotidien au sein de l’établissement sont de la plus grande importance, et si une éducation spécialisée d’orientation psychanalytique accorde une attention particulière au choix professionnel, le travail ne lève pas à lui seul l’état carentiel. Il ne constitue à son tour qu’une partie des mesures dont quelques-unes ont déjà été discutées, mais que nous allons étudier encore plus précisément aujourd’hui, et dont seul l’ensemble constitue un établissement d’éducation spécialisée correctement organisé. De même que dans les deux cas que nous venons de citer, l’affectation correcte à un travail a été déterminante pour la guérison, nous avons souvent essayé lors de conflit aigu, par une intervention affectueuse ou par la provocation d’un conflit, d’ouvrir une voie à la levée de la déviance. Je vous ai déjà indiqué à propos du noceur de dix-sept ans, chez qui je me préoccupais de l’établissement du transfert, ce que nous entendions par là, comment nous pouvons créer semblables occasions. Vous avez aussi vu en même temps comment le hasard était venu à mon aide sous la forme de son retour, qui me permit de faire beaucoup plus que je ne le pensais au début.

Dans un cas de vol au sein de l’institution, j’ai exploité les circonstances données non pas affectivement, mais en créant par la réflexion la situation nécessaire. Je vais vous faire part de ce qui s’est alors passé, car cela me paraît très instructif. Vous pourrez voir encore une fois que l’éducateur spécialisé doit se libérer de toute routine.

Pendant un voyage d’Oberhollabrunn à Vienne, je lisais le livre du Dr Rank : Das Inzestmotiv in Dichtung und Sage (Le mythe de la naissance du héros). Dans un de ses passages, il mentionne la théorie aristotélicienne de la catharsis. Je me mis à réfléchir pour savoir si des situations de conflit dans lesquelles se trouvent si souvent les enfants nécessitant une éducation spécialisée ne pourraient pas être exploitées pour introduire la catharsis, c’est-à-dire si dans ces cas, il serait possible de faire de l’enfant lui-même le héros d’un « drame ». Les conflits que déclenche le vol me parurent appropriés pour un premier essai. L’occasion se présenta très rapidement.

Nous avions un jeune homme âgé de dix-huit ans qui, en raison de vols perpétrés sur ses camarades, avait été exclu de l’école des cadets, et qui s’était aussi rendu coupable de vols à la maison et sur des personnes étrangères. Après quelques mois de séjour chez nous, je lui confiai intentionnellement l’administration de la cagnotte à tabac. (C’est là que les employés versaient l’argent qui leur permettait d’acheter en commun leur tabac). Le montant global calculé chaque semaine s’élevait à 700 ou 800 couronnes, une somme relativement élevée pour l’époque. J’avais demandé au caissier d’observer le jeune homme de telle manière qu’il ne remarque rien, et de me prévenir si une perte survenait. Au bout d’environ quatre semaines, on me signala la disparition de 450 couronnes. Il me semblait que l’occasion était venue d’exposer le jeune homme au bouleversement et à l’émotion pour provoquer la catharsis, bien que je n’aie encore aucune idée de la manière dont il fallait procéder. Je voulais d’abord gagner du temps, et je demandai au caissier de n’envoyer le jeune homme à mon bureau que l’après-midi, sans lui dire que la disparition avait été découverte.

Le jeune homme arriva, je ne savais toujours pas clairement ce que je devais faire. Je voulus d’abord qu’il reste quelque temps avec moi et je lui proposai de m’aider à dépoussiérer et à ranger mes livres. Que fallait-il faire ?

Il fallait essayer de forger une action dont il occuperait lui-même le centre et qui devait se développer de telle sorte que son affect d’angoisse déclenchant s’intensifie jusqu’à l’intolérable ; et au moment où la catastrophe semblait inévitable, de lui donner une tournure tellement opposée que l’angoisse devait subitement virer à l’émotion. L’excitation provoquée par ce contraste d’affect devait amener ou introduire la guérison.

Dans le cas en question, le « drame » se déroula de la manière suivante : je le questionnai sur sa santé, sur tel et tel sujet, pour en venir petit à petit à parler de la cagnotte à tabac. « Combien d’argent reçois-tu chaque semaine ? » – « 700 à 800 couronnes. » Nous rangeons d’autres livres. Quelque temps après : « Est-ce que ta caisse tombe toujours juste ? » Un « oui » hésitant, dont je ne tiens toujours pas compte. Encore un peu plus tard : « Quand est-ce que tu as le plus de monde ? » – « Le matin. » Et un peu plus tard : « Il faut quand même que je voie ta caisse. » Le jeune homme devient manifestement inquiet, je ne m’en aperçois pas et je continue à travailler avec lui, mais je ne lâche pas et je recommence sans cesse à parler de la cagnotte à tabac. Lorsque son malaise a atteint un point tel que je pense le moment venu, je le place soudain devant ma décision : « Quand nous aurons fini ici, j’irai voir ta caisse. » (Une heure et quart environ s’est écoulée depuis que nous sommes ensemble.) Il se tient devant les caisses de livres en me tournant le dos, sort un livre pour le dépoussiérer et – le laisse tomber. Je vois maintenant son excitation. « Qu’est-ce que tu as ? » – « Rien ! » –, – — « Qu’est-ce qu’il manque dans ta caisse ? » – — – Un visage distordu par l’angoisse, un bredouillement hésitant : « 450 couronnes. » Sans dire un mot, je lui donne la somme correspondante. Il me regarde d’une façon indescriptible et veut dire quelque chose. Je ne le laisse pas parler car j’ai le sentiment que mon geste doit encore agir sur lui, et je le renvoie en inclinant amicalement la tête et en faisant un mouvement correspondant de la main. Dix minutes plus tard environ, il revient poser les 450 couronnes sur ma table en disant : « Faites-moi enfermer, je ne mérite pas que vous m’aidiez, je vais encore voler ! » Ces paroles, prononcées au comble de l’excitation, sont suivies par de violents sanglots. Je le fais asseoir et je discute avec lui, je ne lui fais nul sermon de morale, mais j’écoute avec intérêt ce qu’il me confie ; ses vols, sa situation par rapport à sa famille, à la vie en général et bien des choses qui le tourmentent. L’affect initialement extrêmement intense s’affaiblit progressivement alors qu’il raconte et qu’il pleure. À la fin, je lui redonne l’argent en lui disant que je ne crois pas qu’il volera à nouveau, et qu’il vaut bien pour moi 450 couronnes. Et d’ailleurs, je ne les lui offre pas, il peut moins fumer et me rembourser la somme petit à petit. Afin que personne ne remarque quoi que ce soit, il devait remettre la somme dans la cagnotte. J’attirai l’attention du caissier sur le fait que le dommage était réparé et je lui demandai de faire comme s’il ne savait rien de l’affaire. À peu près deux mois plus tard, j’avais effectivement regagné mon argent.

Il n’est pas invraisemblable que la solution ait été amenée par la grande différence de tension entre l’angoisse à l’idée de ce qui allait se passer quand il comprit que j’étais au courant du vol, et l’émotion suscitée par le fait que la situation avait évolué bien autrement qu’il ne s’y attendait. Pratiquement, le cas éducatif était réglé, le jeune homme se conduisant très bien le peu de temps qu’il resta avec nous. Il est employé depuis deux ans et demi comme comptable dans une grande usine de meubles et se comporte d’une façon parfaitement correcte.

J’avais réussi à provoquer un affect intense et à l’exploiter d’un point de vue éducatif. D’autres expériences montreront dans quelle mesure et dans quels cas il est possible d’en dériver une technique particulière.

Quand, me rappelant ce cas, je déclare que je considère comme évident que les enfants dont nous avons la charge éducative continuent à voler même à l’établissement, et même que dans certains cas, c’est une nécessité éducative que de donner à l’enfant la possibilité de voler, je reçois pour réponse de la part de personnes qui, par ailleurs, doivent être prises au sérieux, que même si cela est compréhensible, il est regrettable qu’il y ait des vols dans un établissement d’éducation pour jeunes en souffrance ; mais qu’il est en revanche insensé de considérer le vol comme nécessaire d’un point de vue éducatif.

Après la résolution des conflits de ce genre s’établit un transfert très intense, qui gagne une signification particulière pour l’évolution ultérieure de l’éducation spécialisée et qui menace les succès éducatifs lorsque l’éducateur ne s’aperçoit pas que les relations tendres se relâchent. Il est également facile de réaliser qu’en cas d’inclination particulièrement intense de l’enfant pour son éducateur, des motions jalouses viennent très souvent occuper le devant de la scène, causant la réapparition des manifestations déviantes. Si le transfert est l’auxiliaire le plus important de l’éducateur, il peut aussi, en cas de compréhension insuffisante des mécanismes qui le conditionnent, avoir non pas l’effet souhaité, mais l’effet contraire.

Comme dans l’aide éducative, l’éducation thérapeutique individuelle à l’établissement d’éducation spécialisée ne peut commencer que quand le transfert est présent. Éduquer ne passe pas par des paroles, des discours, des exhortations, des blâmes ou des punitions, mais par des expériences vécues. Le milieu que nous avons créé chez nous et la manière de conduire les groupes livraient quotidiennement à chaque individu un grand nombre d’occasions de vécus plus ou moins intenses, dont les effets profonds levaient l’état carentiel. Combien de fois n’avons-nous pas exploité des humeurs présentes ou créé des situations pour établir l’humeur justement nécessaire, combien de fois n’avons-nous pas utilisé le romantisme du voleur, tellement accentué chez le déviant, pour amorcer les mesures éducatives. Je ne puis donner à l’éducateur une recette universellement valide. Chacun doit tenter, à partir de sa personnalité, de toucher juste. Il peut l’apprendre lorsqu’il en a l’aptitude en observant beaucoup, en travaillant intensément et en étudiant sérieusement. Il est vrai que l’on ne peut greffer sur n’importe quelle personnalité celle de l’éducateur, et le dilettantisme cause dans l’éducation du déviant autant de dommages qu’en causent les éducateurs de métier qui n’ont pas la vocation.

Peut-être que la conception avec laquelle nous abordions les enfants à l’établissement vous paraîtra-t-elle parfaitement évidente. Mais je voudrais remarquer à ce sujet qu’elle nous plaça très souvent devant les exigences les plus difficiles envers nous-mêmes ; n’oubliez pas le long chemin qui mène de la reconnaissance de l’exactitude d’une action à un engagement vivant.

Lorsque je parle des deux institutions d’Oberhollabrunn et de St André, on me demande sans cesse quels moyens éducatifs particuliers nous avons appliqués. À chaque fois, je me trouve dans le plus grand embarras, car nous n’en avions aucun. En cas d’actes de brutalité, de vols et d’autres actes plus graves encore, qu’il n’était pas toujours possible d’éviter, je convoquais le malfaiteur ainsi que celui qui avait été lésé. Nous avons toujours considéré comme le moyen éducatif le plus précieux le dialogue avec eux et un pardon allant jusqu’à l’extrême limite de la tolérance. C’est parce que nous avions gagné la confiance des enfants que le dialogue était aussi efficace.

Ils arrivaient avec des difficultés qu’ils ne pouvaient surmonter seuls, avec des incertitudes et des souffrances, des espoirs et des efforts ; avec des milliers de questions sur tout cet inconnu qui les tourmentait, et c’est aussi avec leurs connaissances et leurs représentations, souvent difficilement acquises, qu’ils venaient à nous. Bien des doutes intérieurs surgissaient ; malentendu douloureux quant aux vérités religieuses, pression obscure de l’inconcevable, rejet de toute conduite liturgique, dérision quant à tout sentiment de croyance, le leur compris, et même souvent haine envers tout ce qui touchait à la religion, mais souvent aussi beaucoup de choses bien plus profondes, un sentiment religieux authentique et vrai. C’est avec précaution que nous devions tantôt expliquer, souvent éliminer, élaguer beaucoup, mais toujours prudemment, sans imposer nos propres convictions.

Ils venaient en hésitant, les joues rouges et le regard de braise, pour parler d’une façon hachée de leurs premières chimères, de leurs motions amoureuses les plus fines, et pour raconter les vécus amoureux qu’ils imaginaient, mais aussi pour témoigner de ce qui est beau et de ce qui est insupportable dans l’amour réel ; ils se présentaient comme Don Juan et comme le Chevalier Toggenburg ; ils venaient avec leur détresse sexuelle, avec leurs maux et leurs vices. C’est rarement que nous amenions le dialogue sur leurs vécus et leurs motions sexuels, uniquement lorsque cela se révélait indispensable. Vous serez peut-être intéressés d’apprendre que les toilettes de l’établissement étaient exemptes de tous les dessins et de toutes les inscriptions que l’on y trouve souvent.

Les résultats des entretiens permettaient aussi de tirer des conclusions relatives à l’organisation. On pouvait reconnaître dans le comportement des enfants, aussi différents qu’il puissent paraître, quelques directions fondamentales.

Ceux dont les performances intellectuelles étaient faibles ressortaient immédiatement. Se distinguaient cependant non seulement les variations intellectuelles, mais aussi l’attitude de l’individu par rapport à son entourage. Les uns opposent leur haine à leur entourage d’une façon très nette, sans chercher à la dissimuler. Il est vrai qu’elle varie extraordinairement d’un point de vue quantitatif, allant de la haine subtilement suggérée par un rejet que l’on sent, à la révolte ouverte et à la haine mortelle. Si l’on rassemble les diverses formes de cette série, on reconnaîtra leur parenté, leur élément commun.

Le deuxième type de haine est moins répandu. La haine de ces enfants ne se montre pas ouvertement, comme chez ceux qui relèvent du premier type ; elle est cachée et par là plus difficile à reconnaître. Ces enfants emplis de haine se montrent aimables jusqu’à en être importuns, amicaux jusqu’à en être désagréablement familiers, imbus d’eux-mêmes jusqu’à en être arrogants, menteurs et rusés ; à l’établissement, ils tyrannisent leurs camarades et fomentent la révolte en secret. Mais toutes ces manifestations deviennent immédiatement compréhensibles quand on reconnaît en elles des réactions de haine.

J’ai toujours constaté que les manifestations de haine étaient la réaction à un besoin d’amour qui n’était pas correctement satisfait. Dans un grand nombre de cas, ce déficit pouvait même être déterminé d’une manière objective, dans de très nombreux cas en revanche, il procédait seulement du sentiment subjectif de l’enfant. Le premier type correspond probablement à un déficit en amour reçu, à un rejet brutal de l’enfant par les adultes.

Dans les cas du deuxième type, l’entretien avec les parents montre toujours le même tableau : trop peu d’amour entre les parents, fuite vers l’enfant. Ce dernier doit avoir senti que cet amour ne lui était pas donné à lui en tant que tel, et réagit en s’exprimant de façon déviante.

Ce qui est typique dans les deux séries d’enfants décrites ci-dessus, c’est le type de leurs manifestations de haine allant de la résistance ouverte jusqu’au coup mortel chez les uns, et de la machination rusée jusqu’au meurtre lâche par embuscade chez les autres.

Je dois maintenant, pour terminer mon exposé d’aujourd’hui sur le fonctionnement de l’institution, aborder encore les « anormaux », qui comptent au nombre des enfants nécessitant une éducation spécialisée. Nous désignons ainsi non pas des cas pathologiques, mais uniquement des cas intermédiaires avec la névrose et la psychose, des enfants aux affects anormaux, qui toutefois n’ont pas atteint un stade rendant nécessaire un traitement psychiatrique. Ce sont les cas les plus difficiles à guérir d’un point de vue éducatif, et la question de leur traitement n’a pas sa place dans une première introduction à l’éducation spécialisée. Sachez seulement que l’expérience obtenue lors du traitement psychanalytique des névrosés et la théorie psychanalytique nous ont donné nombre d’indications remarquables y compris pour ces types de jeunes carencés.