22. L’enfant dans sa famille

Ce chapitre aborde l’étude de l’enfant dans sa famille. Bien que l’évolution culturelle soit très rapide, la famille nucléaire, c’est-à-dire l’ensemble père-mère-enfant reste le mode d’organisation sociale le plus fréquent dans notre société occidentale : il continue à servir de modèle et de référence malgré les nombreuses critiques qu’on lui adresse.

Dans le développement d’un processus pathologique, la famille joue un rôle fondamental, tout autant que dans le développement dit normal. Il n’y a pratiquement aucun chapitre de ce livre où il n’est implicitement fait référence au contexte familial : trouble psychosomatique précoce, bégaiement, psychose de l’enfant, etc. L’objet de ce chapitre n’est pas de regrouper ici ces divers axes psychopathologiques. Nous n’y avons retenu que les perturbations où la famille apparaît comme le facteur causal essentiel. Nous aborderons ainsi successivement le problème de la carence affective, puis les déviations pathologiques de la relation parents-enfants (enfants victimes de sévices, parents malades mentaux, enfants victimes d’inceste ou incestueux) ; enfin les problèmes posés par les familles incomplètes ou en crises (divorce, mère célibataire) pour terminer par l’adoption.

I. – Carence affective

La carence affective a fait l’objet d’importantes recherches dans les années 1940 à 1960, à une époque où l’efficacité thérapeutique nouvelle obtenue en particulier grâce aux antibiotiques a permis de poser un regard plus critique sur les conditions d’élevage des nourrissons, soumises jusque-là à des impératifs d’hygiène très rigoureux. Les travaux de L. Bender, L. Despert, de Spitz aux Etats-Unis, de A. Freud, de Bowlby en Angleterre, de J. Aubry, de M. David en France, témoignent de l’intérêt porté à cette question. De nos jours, la notion de carence de soins maternels conserve une place privilégiée, mais dans une optique légèrement modifiée : en effet, il n’est plus question de nos jours de mettre en doute, ou de contester la nocivité des conditions d’élevage en institution décrites par Spitz, des placements prolongés, des hospitalisations répétées (souvent pour des motifs futiles) ; en revanche l’attention se porte actuellement sur ce qu’on pourrait appeler « l’hospitalisme intrafamilial », dans des familles qui ne paraissent pas pouvoir donner à leur(s) nourrisson(s) ou leur(s) enfant(s) les diverses stimulations nécessaires. Ces « familles-problèmes », « familles à risques », ou « familles sans qualité » représentent le nouveau champ de l’action médicosociale.

A. – Définitions

La carence affective est multiple, tant dans sa nature que dans sa forme. Il est impossible de la définir de manière univoque car il faut tenir compte dans l’interaction mère-enfant de trois dimensions :

1°) l’insuffisance d’interaction qui renvoie à l’absence de la mère ou du substitut maternel (placement institutionnel précoce) ;

2°) la distorsion qui rend compte de la qualité de l’apport maternel (mère chaotique, imprévisible) ;

3°) la discontinuité qui met en cause les séparations quels qu’en soient les motifs.

B. – Clinique

Il n’existe pas de sémiologie propre à l’enfant en situation de carence affective, sauf peut-être le tableau décrit par Spitz sous le nom « d’hospitalisme » dont il convient à vrai dire de reconnaître la rareté actuelle.

La carence affective produit des effets variables selon sa nature (insuffisance, distorsion ou discontinuité), mais aussi selon sa durée, selon l’âge de l’enfant, selon la qualité du maternage qui l’a précédée. Toutes ces variables rendent compte de la diversité sémiologique évolutive et pronostique observée dans les tableaux qu’on regroupe probablement à tort sous le nom de carence affective. Le terme plus général de désafférentation a été proposé car de caractère plus neutre (Ajuriaguerra).

Nous étudierons séparément les effets propres aux trois grands types de carences que nous avons définis : la clarté didactique rend souhaitable cette distinction, même si, en clinique, les interférences sont fréquentes, de même que les effets cumulatifs : par exemple la carence par séparation s’associe souvent à la carence par distorsion.

1°) Sémiologie de la carence par insuffisance : l’hospitalisme

Rappelons que, dans son travail princeps, Spitz a comparé le développement psycho-affectif de deux populations d’enfants. D’une part des enfants de mères délinquantes dans une institution pénitentiaire : chaque mère, malgré sa pathologie, s’occupait de son enfant pendant la journée avec l’aide d’une infirmière compétente. D’autre part des enfants placés en orphelinats, recevant des soins hygiéno-diététiques sans défaut, mais manquant de tous contacts humains chaleureux pendant une grande partie de la journée. La réaction d’hospitalisme s’observe dans la seconde population, et n’apparaît dans la première qu’après une séparation d’avec la mère.

Spitz décrivit trois phases : phase de pleurnichement, phase de glapissement, de perte de poids et d’arrêt de développement, phase de retrait et de refus de conctact, aboutissant au tableau de « dépression anaclitique » déjà décrit p. 325.

Sur le plan méthodologique ce travail fut critiqué en raison de l’absence d’explorations somatiques complémentaires. Certains pédiatres ont ainsi émis l’hypothèse que les enfants décrits par Spitz étaient en réalité en période d’incubation d’une maladie infectieuse ou étaient peut-être atteints d’encéphalopathies évolutives. Mais ceci ne retire rien à l’extraordinaire fonction de sensibilisation que ce travail eut à son époque.

Actuellement les institutions s’occupant de nourrissons ont dans leur majorité pris conscience des dangers de la carence affective : des efforts ont partout été accomplis pour limiter le nombre d’intervenants (souvent très élevé lorsqu’on prend la peine de l’évaluer avec précision) auprès du même enfant, pour favoriser les contacts maternants, et surtout pour éviter les placements institutionnels. On peut considérer maintenant que, dans les pays occidentaux, Phospitalisme décrit par Spitz est devenu une rareté.

2°) Sémiologie de la carence par discontinuité : la séparation

La séparation mère-enfant reste un événement trop fréquent dans les conditions de vie actuelle, bien qu’on en sache les dommages. Bowlby a décrit les trois stades de la réaction à la séparation (v. p. 325) :

1°) phase de protestation ;

2°) phase de désespoir ;

3°) phase de détachement.

Cette réaction est particulièrement intense chez l’enfant de 5 mois à 3 ans ; la répétition des séparations semble aussi très nocive car l’enfant développe rapidement une extrême sensibilité et une angoisse permanente qui se traduit par une dépendance excessive à son environnement (réaction d’attachement angoissé de Bowlby). En dehors des manifestations directement liées à la séparation on observe, surtout lorsque la séparation se prolonge :

— un arrêt fréquent du développement affectif et cognitif avec des chutes parfois spectaculaires des Q.D. et des Q.I.;

— des perturbations somatiques : grande fragilité aux infections, maladies fréquentes ;

— des troubles psychosomatiques (anorexie, énurésie, troubles du sommeil) ;

— la symptomatologie décrite dans le cadre de la dépression (v. p. 327) et sur laquelle nous ne reviendrons pas ici ;

— chez l’enfant plus grand, les difficultés d’adaptation à l’école, les troubles du comportement sont habituels.

L’évolution dépend de l’âge au moment de la séparation et de la durée de celle-ci. Ainsworth résume dans un rapport de l’O.M.S., de manière très pertinente, ces divers facteurs :

1°) la réparation des dommages résultant d’une séparation frustrante de courte durée semble être assez rapide et assez complète en ce qui concerne le comportement dans les conditions ordinaires. Il y a cependant des raisons de penser que le sujet reste vulnérable aux menaces de séparations pouvant intervenir par la suite : en d’autres termes, il y aurait au moins un dommage « masqué » qui interdit de parler de réversibilité complète.

2°) La suppression de la carence, même après des expériences frustrantes assez prolongées dans la première enfance, peut amener une amélioration rapide et considérable du comportement manifeste et des fonctions intellectuelles générales ; toutefois, l’apparition de la parole peut être retardée même si la carence cesse avant que le sujet ait atteint l’âge de douze mois, et l’on ne peut exclure la possibilité d’effets sur d’autres aspects spécifiques des processus intellectuels et des fonctions de personnalité tant que des recherches approfondies n’auront pas fait toute la lumière voulue.

3°) Lorsqu’elle est grave et prolongée, qu’elle commence au début de la première année de vie et persiste pendant trois ans, la carence a généralement, tant sur les processus intellectuels que sur la personnalité, des effets très fâcheux qui paraissent irréversibles.

4°) Lorsqu’ils commencent au cours de la deuxième année de vie, les épisodes de carence grave et prolongée ont sur la personnalité certains effets défavorables qui sont à la fois profonds et durables, mais les atteintes à l’intelligence semblent généralement être complètement réversibles.

5°) Les effets de l’âge, au début et à la fin de l’expérience de carence, conditionnent incontestablement la réversibilité du dommage mais on ne les connaît pas de façon assez détaillée pour fixer les limites précises à une phase sensible du développement de tel ou de tel processus particulier.

6°) D’une manière générale, on peut dire que moins le nourrisson était avancé dans sa première année de vie au moment où la carence a pris fin (et par conséquent moins la carence a été longue), plus le développement ultérieur aura de chance d’être normal ; passé la première année, plus l’enfant était âgé lorsque la carence a débuté, plus la réparation du dommage causé par une expérience de durée donnée sera facile et complète.

7°) Certaines altérations semblent être moins facilement et moins complètement réversibles que d’autres ; c’est le cas de celles qui affectent la fonction verbale, la fonction d’abstraction et l’aptitude à nouer des attachements interpersonnels profonds et durables.

8°) Une psychothérapie intensive, surtout si elle est pratiquée lorsque l’enfant est encore très jeune, permet souvent d’atténuer considérablement certains effets très graves que la simple suppression de la carence ne suffit pas à faire disparaître.

9°) Les épisodes ultérieurs d’insuffisance, de distorsion ou de discontinuité des relations interpersonnelles peuvent entretenir ou faire réapparaître des altérations qui, autrement, auraient été plus ou moins complètement réversibles.

3°) Sémiologie de la carence par distorsion : les familles-problèmes

Si les effets de l’absence de relation ou de la séparation mère-enfant sont bien connus, plus récente est l’attention portée aux familles qui vivent dans des conditions socio-économiques difficiles, familles dans lesquelles les risques de morbidité physique et mentale paraissent particulièrement élevés pour les enfants. En effet, des diverses enquêtes épidémiologiques menées sur une assez grande échelle, une constante ressort régulièrement : « la seule population à haut risque qui soit définie est constituée par les enfants élevés dans une misère intense et chronique » (Escalona).

Le profil de ces familles n’est certes pas univoque mais on retrouve fréquemment certains traits. Au niveau du couple parental, la misère sociale chronique est constante, l’insertion professionnelle du chef de famille toujours aléatoire et instable. L’histoire du couple présente de nombreuses ruptures et de nouvelles unions plus ou moins transitoires. L’alcoolisme, la violence des relations entre adultes sont habituels. Il est rare que la famille soit incomplète, constituée uniquement de figure maternelles (grand-mère, mère et enfants), mais en revanche, les figures masculines occupent souvent une place annexe (chômage, absence prolongée, invalidité, hospitalisation…).

Les enfants ont rarement un développement normal. Les fratries sont nombreuses. Les écarts entre chaque naissance toujours brefs, encore raccourcis par la fréquence des incidents obstétricaux de la mère. Dans la petite enfance, les épisodes somatiques et la carence de soin sont au premier plan, tandis que ces bébés paraissent bénéficier d’apports affectifs suffisants. Signalons cependant un taux de mortalité infantile plus élevé que la moyenne, quelles qu’en soient les causes (Diatkine).

Chez l’enfant d’âge préscolaire et scolaire, le langage est constamment perturbé, avec parfois même des retards massifs : troubles articulatoires, mais aussi pauvreté du stock verbal, agrammatisme (non-utilisation du « je », mauvaise utilisation des pronoms). Les difficultés intellectuelles sont constantes : la majorité des enfants se situe dans la zone de la débilité limite ou légère (55 < Q.I. < 85) alors que le premier développement s’est effectué normalement. Avec l’âge, les troubles du comportement sont fréquents, mêlant parfois l’inhibition et/ou le retrait avec des attitudes de prestance ou des conduites antisociales. On ne s’étonnera pas de la constance de l’échec scolaire.

Les psychoses infantiles ne paraissent pas particulièrement fréquentes dans cette population, tout comme les organisations névrotiques bien structurées. En revanche, la pathologie comportementale, le passage à l’acte sont fréquents. Ce type de symptomatologie associé à la dysharmonie cognitive évoque la pathologie « limite » décrite p. 358.

L’avenir lointain est dominé par les possibilités d’adaptation sociale : le risque de marginalité, de délinquance et de psychopathie est particulièrement grand. On retrouve fréquemment dans l’histoire des adolescents déviants, ce contexte de « famille-problème », avec l’habituelle dévalorisation de soi, l’absence d’idéal du moi satisfaisant et des faillites très primitives dans l’investissement narcissique du soi.

C. – Abord psychopathologique

Chaque type de carence décrit ci-dessus renvoie, semble-t-il, à une période critique particulière et met en jeu des mécanismes psychopathologiques différents.

■ Dans la carence par insuffisance, le rôle du manque d’apport affectif libidinal est prévalent. Chez l’adulte la désafférentation sensorielle totale (expérience de privation) peut provoquer, on le sait, des troubles sérieux de type « hallucinose », troubles parfois accompagnés d’une certaine obnubilation et d’un état confusionnel. En même temps les sujets recherchent activement une source extérieure de stimulation et de compagnie dans un climat d’anxiété qui peut être vive. Il convient certes de ne pas faire d’équivalence directe entre la privation sensorielle transitoire et réversible d’un adulte au psychisme déjà structuré et le vécu d’un nourrisson en situation de carence affective et/ou sensitivo-sensorielle. Toutefois pour Lébovici et Soulé « la situation d’isolement des ajférences produit un déplacement où l’équilibre entre les données intéro, proprio et extéroceptives se fait au détriment de ces dernières et en faveur des premières. Cette modification d’équilibre dynamique modifie les frontières du Moi et altère le sentiment d’identité personnelle ». En outre, selon Spitz, les pulsions agressives ne trouvant plus d’objet pour leur décharge, se retournent sur le Moi du nourrisson à une époque où le Moi est encore trop inorganisé pour avoir pu prendre le corps comme objet d’investissement libidinal (narcissisme secondaire) : ceci expliquerait l’absence ou l’épuisement rapide des autostimulations, puis l’état de misère physiologique.

■ La psychopathologie de la séparation, surtout après qu’un lien affectif stable ait été établi (après 5-6 mois) renvoie à la problématique de la perte d’objet (v. dépression p. 325). Toutefois, pour Bowlby, la frustration provoquée par la non-satisfaction du besoin primaire d’attachement expliquerait la réaction de colère, puis d’hostilité envers la figure frustrante.

■ Quant à la carence par distorsion, les facteurs sociologiques, économiques et même politiques ont à l’évidence une responsabilité très importante : il n’est pas question de les nier. D’ailleurs les services sociaux s’interrogent toujours sur l’utilité de leur action lorsqu’elle ne prend pas en compte cette dimension. Toutefois une approche individuelle met en évidence des perturbations particulières dans le fonctionnement psychique.

Pour G. Diatkine une partie de ces troubles, en particulier les difficultés cognitives, ainsi que le retard de langage, serait imputable aux principaux modes de communications intrafamiliaux. Ainsi dans ces familles on observe une disparition de tous les couples antithétiques autour desquels se structurent non seulement la vie, mais aussi la pensée de l’enfant : nuit/jour, faim/satiété, présence/absence, propre/sale, manque/satisfaction, amour/haine…, n’ont pas de signification : l’enfant est nourri quand l’adulte y pense, couché ou levé à n’importe quelle heure, les adultes apparaissent ou disparaissent sans raison, s’aiment ou se battent alternativement. L’enfant ne paraît jamais investi en tant qu’individu ; en effet l’ensemble de la fratrie constitue le plus souvent, et de façon plus ou moins indistincte, le soutien narcissique nécessaire aux parents (ce qui explique aussi les difficultés à accepter une contraception régulière et efficace). Cette absence totale de repère, l’impuissance complète dans laquelle se trouve l’enfant de pouvoir modifier ou même simplement d’espérer modifier son environnement, semblent vider de tout sens l’utilisation des processus mentaux. De même, devant l’angoisse permanente, les traumatismes incessants, l’inorganisation psychique avec une simple adaptation de surface paraît être l’issue la moins dangereuse.

Au plan structurel, en effet, ces enfants qui vivent au sein de familles-problèmes ne paraissent pas avoir pu différencier leur Surmoi (resté toujours très archaïque, proche du Surmoi maternel primitif tout-puissant) de l’idéal du Moi (marqué avant tout par le vide, l’absence et l’impuissance). Cette carence narcissique de base est sans cesse déniée soit par la fragile adaptation de surface, soit par le passage à l’acte : elle restera souvent, pendant la vie de l’enfant et surtout de l’adolescent et du futur parent, la faille fondamentale qui rend compte de la reproductivité d’une génération sur l’autre de cette pathologie : l’adulte devenu parent n’aura aucune image parentale intériorisée sur laquelle se reposer, investira ses enfants comme soutien narcissique et reproduira la situation de carence.

II. – Relations parents-enfants pathologiques

A. – Enfants victimes de sévices : enfants battus

L’enfant battu est devenu en quelques années un objet d’étude médico-légal. Si quelques observations (Tardieu, Parisot) ont fait état au début du siècle de ce problème, il n’est réellement devenu un sujet de préoccupations des pédiatres que depuis les années 1950. C’est aux Etats-Unis d’abord avec les travaux d’Ingraham, de Sylverman, en France avec Strauss et Manciaux que la question des enfants victimes de sévices fut ouvertement étudiée.

1°) Fréquence

Elle dépend à l’évidence des conditions de dépistage, mais aussi du contexte culturel en rapide évolution. Il y a quelques 30 ou 40 ans, infliger une correction à son enfant, faisait partie intégrante du cadre éducatif (« qui aime bien, châtie bien ») à tel point que les sévices physiques étaient codifiés dans les institutions (les célèbres institutions anglaises avec leur fouet). De nos jours, les parents qui sous l’emprise d’une impulsion ou d’une colère donnent une fessée à leur enfant se sentent aussitôt coupables. Aussi avant de s’effrayer d’une violence de plus en plus grande, convient-il de faire preuve d’un minimum de recul historique et de savoir que la violence faite à l’enfant, si elle n’était jadis dénoncée ni par le médecin ni par la justice, était peut-être une réalité trop banale pour être observée. Quoi qu’il en soit, il est vrai que depuis les premières parutions le nombre de cas rapportés croît de façon inquiétante : 1 enfant battu pour 200 hospitalisés à Bretonneau (1968). Aux Etats-Unis, il y eut 749 cas d’enfants battus rapportés pendant l’année 1962, dont 78 décès et 114 séquelles permanentes. Le nombre d’enfants victimes de sévices a augmenté de 500 % à New York entre 1961 et 1970, et en 1973, l’hypothèse de sévices était envisagée dans 19 000 cas. En 1979, 4 000 cas ont été rencensés officiellement pour l’ensemble de la France, et il y aurait eu 600 décès, soit une mortalité de 15 %. Cependant il s’agit des cas les plus graves ; le nombre total d’enfants victimes de sévices est probablement beaucoup plus élevé, approchant 25 000 (Auban). 80 % des enfants ont moins de 3 ans, et 40 % moins d’ 1 an. Selon Strauss et Manciaux, 3 à 4 % des enfants sont en danger de mort, les récidives s’observant dans 50 à 60 % des cas en l’absence de mesures de protection de l’enfant.

2°) Description clinique

Nous ne décrirons pas en détail le syndrome clinique qu’on retrouvera aisément dans la majorité des manuels de pédiatrie. En effet, c’est le plus souvent au médecin généraliste ou au pédiatre (du service de P.M.I., du service hospitalier) qu’incombe le diagnostic de sévices chez l’enfant. Habituellement le pédopsychiatre intervient une fois ce diagnostic établi : aussi plus que sur le diagnostic nous insisterons sur le rôle de prévention des rechutes, puis d’encadrement de l’enfant et de la famille.

a) Lésions dermatologiques

Ce sont les plus banales et les plus fréquentes :

— ecchymoses et hématomes qui siègent en particulier aux arcades sourcilières, au nez (avec fracture) ;

— plaques d’alopécie ;

— brûlures (cigarettes, fer à repasser, eau chaude) ;

— griffures, coupures, traces de lien, etc.

b) Fractures (syndrome de Syiverman)

— Chez le nourrisson une fracture est hautement suspecte : déformation d’un membre avec arrachement métaphysaire ou décollement périosté.

— Chez le grand enfant, ces fractures n’ont rien de particulier, sinon que leurs sièges témoignent parfois de la contusion directe : fracture du crâne, des côtes.

c) Hématomes sous-duraux

Ils ont été à l’origine de la description de ce syndrome après qu’on ait pendant longtemps parlé d’hématomes sous-duraux idiopathiques ! Ils peuvent se révéler par des convulsions, un coma, des hémorragies.

d) État général

La majorité des enfants présentent un médiocre état général : dénutrition, hypotrophie, retard de croissance pouvant aller jusqu’au véritable nanisme par carence de soin (v. p. 351). Un rachitisme, une anémie témoignent de l’existence d’une carence de soins associée aux sévices.

e) Troubles du comportement

Ils s’observent à partir de 12-18 mois. Outre le mauvais état général, certains enfants se montrent craintifs à l’excès, guettant du regard l’approbation de l’adulte avant de s’autoriser le moindre geste, paraissant figés. Le moindre mouvement de l’adulte provoque de leur part un geste de protection. On a décrit chez certains enfants un état de « vigilance glacée », c’est-à-dire une attention anxieuse et immobile portée à l’entourage, comme si l’enfant scrutait anxieusement l’environnement pour y déceler un danger potentiel ou pour découvrir et anticiper le désir de l’autre. À l’opposé, certains font preuve d’un manque de réserve étonnant : ils vont trop facilement vers l’étranger, ne paraissent pas s’inquiéter du départ de leurs parents, établissent aussitôt avec les infirmiers une relation trop immédiate ou trop régressive. Cette familiarité, cette absence de crainte de l’étranger révèle la distorsion profonde de la relation avec les parents. Chez l’enfant plus grand on observe aussi deux types de comportement : soit une grande timidité avec repliement craintif, soit à l’opposé une instabilité importante associée à des comportements souvent cahotiques et volontiers violents, en particulier avec les enfants de leur âge ou plus petits. L’échec scolaire est fréquent, même quand le niveau intellectuel est normal.

Nous aborderons là l’importante question des sévices moraux : bien que moins apparents, ces sévices moraux représentent une autre manière d’exercer la violence à l’encontre d’un enfant, violence plus subtile et peut-être plus dommageable aussi sur le plan psychologique. Le catalogue des sévices moraux dresserait en réalité le tableau des capacités d’invention humaine au service de l’agressivité, c’est dire qu’il n’y a pas de limite depuis les contraintes du corps (bras en l’air, immobilité physique, attitudes diverses imposées, etc.) jusqu’aux contraintes morales. La ligne de partage entre la réprimande ou la menace banale et la violence morale est loin d’être évidente. Pour notre compte il nous semble que la dimension pathologique est atteinte lorsque la jouissance à punir l’emporte sur la stricte nécessité éducative. Nous reviendrons sur ce point.

3°) Diagnostic

Ce n’est pas tant le diagnostic des lésions, aisé à faire, que la reconnaissance des sévices qui pose problème. Celle-ci repose sur :

— le caractère et l’association des lésions, l’aspect général de l’enfant ;

— l’amélioration rapide et « inexplicable » durant l’hospitalisation ou la séparation d’avec les parents ;

— la discordance enfin entre les données de la clinique et les résultats de l’entretien avec les parents.

Le problème de l’aveu des parents est trop souvent au centre de la démarche quasi policière de l’enquête pédiatrique. À ce niveau tout existe, depuis les parents qui annoncent tantôt dans un contexte de lourde culpabilité, tantôt avec une innocence feinte ou non, les brutalités, jusqu’aux parents niant farouchement tout mauvais traitement, rejetant la faute sur l’enfant (il est tombé) ou sur un tiers (on l’a poussé), en passant par ceux qui « avouent sans avouer », avec une note perverse évidente du style : « Je l’ai laissé tomber » ou « Il a dû marcher sur la cigarette »…

L’aveu ou le non-aveu n’entraîne d’ailleurs aucune incidence sur l’évolution ultérieure de l’enfant.

4°) Contexte psychologique

a) Du côté des parents

Le regard s’est d’abord porté de leur côté pour chercher les causes profondes de leur comportement.

Notons d’abord les facteurs de morbidité générale : faible niveau socio-économique (encore que cela soit de moins en moins vrai), fréquence des situations familiales irrégulières (séparations, remariages, mères célibataires).

Les mères sont âgées en moyenne de 26 ans, les pères de 30 ans. L’étude des antécédents des parents est très éclairante. Une grande partie d’entre eux ont connu une enfance difficile (solitude, carence de soins ou carence affective, placements multiples). Il n’est pas rare qu’eux-mêmes aient été victimes de mauvais traitements parfaitement intégrés dans leur schéma éducatif et leurs identifications parentales. La mère apparaît fréquemment comme immature, égocentrique et narcissique. Le désir de réparation de sa propre carence représente souvent le facteur motivant essentiel pour avoir un enfant. Dans ce cas, une satisfaction magique, un bien-être, un apaisement du sentiment de carence sont attendus de la part de l’enfant : la mère ne tolère pas les soucis inéluctables que ce dernier suscite. Ainsi, à titre d’exemple, quand son enfant pleure, la mère ne considère pas que ces pleurs témoignent d’un malaise chez l’enfant, quel qu’il soit (faim, besoin de dormir, couches sales…), mais que ces pleurs traduisent la colère de l’enfant à son égard, que le bébé est méchant, qu’il lui en veut. De même quand il salit ses couches, ce n’est pas parce qu’il avait simplement besoin de faire ses selles, c’est parce qu’il avait l’intention délibérée d’ennuyer sa mère ou de lui nuire. Chez ces mères profondément carencées, aux défaillances narcissiques profondes, toutes les conduites de l’enfant sont ressenties par rapport à leur propre besoin ; chaque manifestation du bébé ou de l’enfant qui témoigne d’un fonctionnement autonome et qui ne comble pas nécessairement ces défaillances parentales est ressentie comme une attaque, un désaveu ou au minimum un reproche. À ce fond de carence s’associe une impulsivité fréquente, les sévices survenant dans un contexte de décharge agressive impulsive. Ainsi certains parents anxieux, eux-mêmes carencés dans leur enfance, sont profondément angoissés par les pleurs de leur bébé, pleurs qui réactivent leurs anciennes frustrations et détresse et qu’ils veulent faire cesser aussitôt en cherchant à satisfaire le bébé : n’y arrivant pas, ils déchargent leur angoisse par le passage à l’acte impulsif mais aussi agressif.

Kempé évoque la notion de « crise familiale » comme facteur déclenchant les sévices, crise expliquée par l’aggravation des conditions affectives et sociales déjà médiocres, à la suite d’une mésentente de couple, d’une nouvelle naissance, d’un déménagement avec isolement social plus important, d’une perte de travail, d’une hospitalisation d’un membre de la famille, etc. En outre, les parents sont souvent isolés de leurs propres familles : ils sont en situation de rupture ou de rejet de la part de leurs propres parents (les grands-parents de l’enfant battu) ou entretiennent avec ceux-ci des relations de dépendance profondément ambivalentes dans lesquelles le passage à l’acte, voire même la violence dominent.

Les deux membres du couple sont habituellement impliqués ensemble. Il est rare que les sévices soient ignorés par l’un des parents. Le plus souvent l’un d’eux est l’acteur, mais l’autre, soit accepte tacitement, soit même provoque le passage à l’acte. Il se conduit souvent en complice, en s’arrangeant pour trouver des excuses, dissimuler les sévices ou la négligence. Lorsqu’existe cette connivence active entre parents, le pronostic paraît particulièrement inquiétant.

L’existence d’une pathologie psychiatrique manifeste chez l’un ou les parents est diversement évaluée ; Strauss relève un pourcentage élevé d’alcoolisme (30 %) et de débilité (30 %) chez l’un ou les parents. Selon Kempé la majorité des parents maltraitants ne présente pas une pathologie mentale spécifique ; toutefois pour 10 % d’entre eux la pathologie mentale constitue un signe de mauvais pronostic. Ces 10 % se répartissant de façon à peu près égale en parents souffrant d’une psychose hallucinatoire incluant l’enfant (2 % environ), parents psychopathes très impulsifs (2 à 3 %), parents pervers (1 à 2 %) et parents fanatiques ou idéalistes, type « témoins de Jehova » (2 à 3 %). La majorité des parents présente en réalité des perturbations qui ne s’inscrivent pas dans une catégorie nosographique précise, mais qui appartiennent au cadre des troubles de la personnalité dominés par la carence narcissique et l’immaturité.

b) Du côté de l’enfant

Après une période d’attitude inquisitoriale à l’égard des parents, les regards se sont tournés vers l’enfant lui-même, d’autant que, quand il y a des fratries nombreuses, la victime est habituellement unique.

L’enfant occupe parfois une place particulière : enfant adultérin, handicapé moteur ou psychomoteur. Il faut surtout signaler l’extrême fréquence d’antécédent de prématurité (26 % chez les enfants victimes de sévices contre 6 à 7 % dans la population générale) et d’antécédents d’hospitalisation (38 %) ou de placements divers (40 %).

Lorsqu’on interroge les parents sur les caractéristiques propres de l’enfant victime de sévices, plus d’un tiers des parents se plaignent de difficultés précoces avec cet enfant (sommeil et alimentation en particulier), révélant des conditions d’élevage difficiles souvent vécues par les parents ainsi que cela a déjà été dit, comme des manifestations d’agressivité ou de désaveu de l’enfant à leur égard. L’ensemble de ces éléments conduit à évoquer la notion de « l’enfant cible » autour duquel s’organisent les interactions les plus pathologiques.

c) Approche psychopathologique de l’interaction parent-enfant battu

L’existence d’une interaction agressive et de sévices exercés par l’un des parents sur son enfant risque de perturber durablement l’organisation de la personnalité de ce dernier. Outre les séquelles décrites des lésions traumatiques (en particulier encéphalopathies déficitaires à la suite de traumatismes crâniens parfois répétés, d’hématomes intra ou extra-cérébral…), les « séquelles psychopathologiques » s’observent à divers niveaux. Au plan de la personnalité, sous-jacent aux troubles du comportement déjà décrits (soit sur le versant de l’inhibition, soit sur celui de Pinstabilité-agitation), il s’agit toujours d’enfants qui ont des difficultés à développer un sentiment d’identité stable et satisfaisant. Ils doutent toujours d’eux-mêmes, n’ont aucune bonne estime d’eux-mêmes. Ils ont tendance à dévaloriser et mésestimer ce qu’ils font et par conséquent ne s’attachent pas à réussir la moindre tâche : la difficulté, le début de l’échec dans leurs réalisations provoquent aussitôt l’abandon et le retrait. N’attendant rien de bon de l’adulte, ils ne cherchent pas à communiquer avec lui, à exprimer leur vécu interne : les capacités de communication sont en général médiocre comme en témoigne la fréquence du retard de langage.

Ayant besoin de préserver une image pas trop mauvaise de leurs parents, bon nombre d’enfants victimes de sévices pensent que ces sévices sont le juste châtiment de leurs fautes, de leurs médiocres conduites, d’où une image encore plus dévalorisée d’eux-mêmes accompagnée du développement de conduites masochiques répétées.

L’ensemble de ces éléments explique la fréquente dimension dépressive où se mêlent à la fois un sentiment fréquent d’accablement (il n’y a rien à attendre de l’environnement qui répond toujours par des passages à l’acte agressifs quelles que soient les initiatives prises par l’enfant) et un sentiment de culpabilité (pour préserver une image pas trop négative du parent).

Aux tests projectifs on retrouve habituellement des difficultés à intégrer les images paternelles et maternelles, associées à une vive anxiété, d’où fréquemment des flottements et des incertitudes dans la propre image du corps et dans l’identité sexuée de l’enfant.

Quelle que soit l’organisation de la personnalité ultérieure, deux séries de mécanismes psychiques de défenses semblent fréquents : l’identification à l’agresseur, l’érotisation secondaire des sévices. Un élément paraît fréquent au fur et à mesure que l’enfant grandit : habitué et élevé dans une relation de violence, il en vient peu à peu à la considérer comme quasiment normale, puis dans un second temps, comme le mode d’échange privilégié avec son parent. Sur le plan psychopathologique se situe d’abord un nœud privilégié du fonctionnement mental : l’identification à l’agresseur est, comme l’a bien montré A. Freud, l’un des principaux mécanismes mentaux grâce auquel l’enfant se défend des inévitables envahissements de l’environnement. L’enfant battu est placé dans des conditions « expérimentales » d’identification à l’agresseur d’autant plus qu’ici, l’agresseur est une image naturelle d’identification : l’un des parents. Il peut utiliser ce mode défensif en subissant la relation avec l’adulte mais en revanche, en agressant le reste de l’entourage, en particulier les autres enfants, en développant une instabilité réactionnelle qui à son tour sert de justification ou de renforcement de la conduite agressive de l’adulte.

Le second palier après ce niveau d’identification à l’agresseur est marqué par l’érotisation secondaire de la relation parent-enfant centrée autour de la relation agressive. Arrivé à ce point, se trouve nouée une relation hautement pathologique entre un adulte dont les décharges agressives sont parfois directement objets de jouissance, et un enfant qui érotise secondairement sa souffrance, et pour lequel le masochisme tend à devenir une position privilégiée, puis recherchée. Une situation relativement stable où l’enfant induit la décharge agressive de l’adulte risque alors de bloquer toute possibilité évolutive. Un tel type d’interaction peut se mettre en place alors que l’enfant est encore très jeune, dès 2 ans 1/2 à 3 ans.

À long terme l’évaluation psychopathologique de l’enfant ayant subi dans son jeune âge des sévices dépend à l’évidence de la rapidité d’intervention des services appropriés, de la qualité et de la stabilité des thérapeutiques mises en œuvre. L’importance initiale des sévices ne semble pas un élément déterminant du pronostic, sauf quand ces sévices ont provoqué des séquelles neurologiques. En revanche, il est souvent difficile de faire la part entre les sévices eux-mêmes et la carence affective avec des séparations multiples fréquemment associées. Sans pouvoir apporter d’évaluation chiffrée, les diverses études notent l’existence d’enfants profondément perturbés (état psychotique, état déficitaire), assez perturbés (troubles entrant dans le cadre d’une prépsychose ou d’une dysharmonie évolutive) ou légèrement perturbés (symptômes névrotiques obsessionnels ou phobiques). Dans toutes les études, les enfants qui semblent ne présenter à distance, même lointaine, aucune séquelle restent minoritaires et se retrouvent tous dans les cas où une stabilité du cadre de vie (soit chez les parents avec disparition des sévices, soit dans une famille d’accueil) a pu être préservée.

5°) La réponse première aux sévices

La gravité du pronostic (risque de mortalité et de séquelles physiques ou psychiques), la fréquence des récidives en l’absence de mesures appropriées, montrent la nécessité d’adopter une conduite de prévention.

a) Le consultant

Généraliste, pédiatre, rarement pédopsychiatre, il est souvent mal placé pour entamer cette action. Toutefois la loi du 15 juin 1975 précise que « les médecins ont la faculté de porter à la connaissance des autorités les sévices ou privations à enfants dont ils peuvent avoir connaissance » (ce qui n’est pas une obligation). Cette loi lève ainsi dans ce domaine, la nécessité du secret médical. Cependant la majorité des consultants ne voient pas ces enfants ou ne les voient pas au moment des sévices.

Le plus souvent c’est le médecin de P.M.I., le médecin scolaire ou le médecin hospitalier qui constate les lésions. Exceptionnellement l’entourage, les voisins signalent les cas.

b) Les services à alerter

On peut établir une sorte de hiérarchie dans la gravité des signalements.

— Les services de P.M.I. avec à leur tête un médecin-chef départemental peuvent assurer la surveillance médicale si les parents l’acceptent. Un service d’assistantes sociales ou de puéricultrices qui peuvent aller à domicile, représente souvent un relais utile aux consultations médicales.

— Le service de l’Aide sociale à l’Enfance (A.S.E.) en dehors de ses institutions propres (v. p. 450) peut aider la famille financièrement lorsque la situation économique paraît un des éléments prédominants. Il dispose également d’assistantes sociales ou de travailleurs sociaux à domicile pouvant assurer l’encadrement et le soutien souhaitable dans une famille consentante.

— Le juge des enfants (pour plus de détails voir p. 455) représente le recours nécessaire lorsque le diagnostic paraît suffisamment sûr et que les parents s’opposent aux mesures précédentes. Il peut être saisi par quiconque. Il dispose à la fois d’une « puissance morale » et de moyens légaux propres à imposer la surveillance nécessaire. Son action peut se limiter à suggérer et faire accepter aux parents la surveillance par les services de P.M.I. ou de l’A.S.E., sans autre contrainte. Si les parents s’y refusent, il prend alors une ordonnance de protection et de surveillance : les consultations deviennent obligatoires.

Il dispose d’un service d’Aide éducative en milieu ouvert (E.M.O.) (v. p. 456) et peut, s’il y est contraint, imposer un placement institutionnel ou familial lorsque le maintien de l’enfant dans la famille s’avère impossible.

c) L’attitude thérapeutique

C’est généralement en fin de parcours et pour les cas les plus graves que le pédopsychiatre est amené à rencontrer l’enfant victime de sévices et ses parents. Il les voit en effet soit à la demande des services de P.M.I. ou de l’A.S.E., soit directement comme pédopsychiatre dans une équipe d’E.M.O., soit enfin comme responsable d’une institution ou d’un service de placement familial. De toute façon, il intervient dans les cas les plus difficiles, ceux où les conseils éducatifs, l’aide bienveillante des services sociaux a échoué ou a été refusée.

Un certain nombre de malentendus doivent d’abord être levés : les parents qui battent leur enfant ne le font pas toujours dans un climat de malveillance consciente et manifeste. Généralement ils sont débordés par leur propre réaction agressive et peuvent éprouver à l’égard de leur enfant un profond attachement. D’autres se sentent dépouillés par ces interventions multiples de leurs fonctions de parents, la violence faisant partie, selon eux, de ces fonctions (soit par l’identification à leurs propres parents, soit du fait d’un contexte culturel différent du contexte occidental) : ils ne comprennent pas le sens de ces interventions. De son côté, l’enfant est souvent profondément attaché à ses parents malgré ce qu’il subit.

Ces remarques sont d’autant plus importantes que l’enfant est grand. À l’évidence, chez le nourrisson, la pathologie parentale est au premier rang, mais très vite chez l’enfant de 3-4 ans peut s’instaurer une interaction pathologique où l’identification à l’agresseur et l’érotisation masochique secondaire de l’enfant vont constituer des incitations à la pathologie parentale avec pour résultat l’établissement d’un cercle vicieux difficile à interrompre et le risque de récidive.

d) La séparation parent-enfant

La tendance actuelle est au maintien de l’enfant dans sa famille. Toutefois il importe de préciser que si cette tendance est louable en soi, elle ne doit pas devenir un acte de foi utopique ou conduire à l’aveuglement des services qui interviennent.

En période de « crise », la menace de répétitions des sévices ne doit pas faire hésiter pour proposer une séparation en plaçant l’enfant soit en institution, soit surtout dans un placement familial. Mais le risque d’une réponse au moment de la crise est de multiplier ces placements transitoires.

La séparation prolongée avec maintien de l’enfant en placement familial thérapeutique (v. p. 493) peut être nécessaire en cas de pathologie parentale patente, si « l’enfant cible » paraît particulièrement vulnérable ou « décevant » aux yeux des parents, si les mesures d’aides proposées n’ont pas eu d’effet rapide. La stabilité et la durée de la solution thérapeutique choisie représentent les meilleurs critères d’évolution favorable ou du moins d’évolution pas trop défavorable, comme le montrent clairement toutes les études catamnestiques au long cours.

B. – Parents malades mentaux

La maladie mentale d’un ou des parents constitue un « facteur de risque » certain, mais dont le poids est diversement apprécié. Ces fluctuations dépendent de la rigueur utilisée pour le diagnostic psychiatrique des parents. Ainsi, à titre d’exemple, le risque de maladie mentale chez un ascendant en cas de psychose infantile varie entre 0 % et 43,3 % ; dans le dernier cas, l’auteur (Bender) retient comme diagnostic : schizoïdie probable.

La prise en compte des troubles de nature névrotique rend l’évaluation difficile en raison de la subjectivité des critères choisis : toutefois, îl est certain que des perturbations psycho-affectives chez le/les parents sont statistiquement corrélées avec l’apparition de troubles du développement.

Seul le cas du parent psychotique, mieux étudié, sera abordé ici.

1°) Évaluation – Statistique

Pour Rosenthal, le risque de morbidité chez l’enfant est de 10 % avec un parent schizophrène, et de 30 % avec les deux parents schizophrènes.

L’évaluation à long terme semble montrer que le risque pour l’enfant ou le futur adulte n’est pas identique : l’enfant manifeste plus souvent une pathologie extemalisée de type comportemental, le futur adulte de parent psychotique semble au contraire souffrir de troubles psychiatriques ou de psychoses. La corrélation entre les troubles pendant l’enfance et les troubles à l’âge adulte n’est pas stricte.

La nature de la psychose parentale a une incidence sur les perturbations des enfants. Ainsi il semble que les psychoses où l’enfant est « englobé » dans les préoccupations pathologiques (hallucinations, séductions, agressions ou délires : l’exemple le plus typique étant celui de la « folie à deux ») provoquent des perturbations importantes chez l’enfant ; en revanche les psychoses parentales caractérisées surtout par l’autisme et le repliement sur soi épargnent plus l’enfant (Anthony).

Enfin, il est évident que la vulnérabilité (v. p. 377) est très variable d’un enfant à l’autre.

2°) Aspects cliniques

Les manifestations cliniques ne sont habituellement pas spécifiques de la psychose parentale ; on note cependant une sur-représentation de la pathologie dite « externalisée » : troubles du comportement, instabilité, passage à l’acte, labilité de l’attention, par rapport à une pathologie internalisée (inhibition, phobie).

Dans quelques cas les enfants présentent des conduites proches de la psychose parentale. Anthony décrit ainsi des épisodes « micro-psychotiques » de quelques jours ou semaines de type microschizoïde, microparanoïde ou hébéphrénique, survenant chez des enfants souvent instables, agités, et anxieux.

Citons enfin les quelques cas de « délire induit » ou « folie à deux » : l’enfant est inclus dans le délire d’un de ses parents. Le thème délirant est toujours à base de persécution ; Lasègue soulignait dès 1877 la part de vraisemblance nécessaire pour qu’il y ait un délire à deux.

L’hypermaturité (Bourdier) ou la supemormalité (Anthony) s’observe assez souvent (10 % des cas) : soit hyperinvestissement scolaire et intellectuel, avec menace de brusque effondrement, soit attitude de calme, de retrait ou de conformisme, mais au prix d’une limitation des affects.

3°) Hypothèses psychopathologiques

Pour Anthony l’apparition de troubles chez l’enfant de parent psychotique, en particulier dans le cas du délire induit, peut être considérée comme un équivalent de psychose symbiotique avec « un défaut de séparation intrapsychique, une régression d’un niveau d’individuation à un état d’indifférenciation des représentations des objets et du soi ». Pine de son côté, évoque l’internalisation plus ou moins complète de la psychose parentale, du fait de l’attachement de l’enfant à sa mère. Dans le cas plus particulier du délire induit, le repérage nosographique (l’enfant « induit » délire-t-il vraiment ?) mériterait d’être abandonné au profit d’un abord du fonctionnement mental : de nombreux traits de comportement des enfants répondent en réalité à l’intériorisation plus ou moins complète des processus mentaux les plus pathologiques de leurs parents psychotiques. C’est le degré d’intériorisation qu’il faut évaluer, en particulier par l’étude de la prévalence des mécanismes archaïques de défense (déni de la réalité, clivage, projection) et de leur permanence.

Enfin le conformisme peut être compris comme l’investissement défensif de la normalité avec la constitution d’une personnalité « as if ». L’hyperinvestissement des fonctions du Moi (hypermaturité) est possible tant que les exigences pulsionnelles ne sont pas excessives, mais cet hyperinvestissement menace toujours de s’effondrer en cas de stress ou à l’adolescence.

C. – Relations incestueuses – Enfants incestueux

La fréquence des relations incestueuses est difficile à évaluer correctement en raison du silence et du secret qui recouvrent nombre d’entre elles. Beaucoup d’auteurs estiment qu’elles sont assez fréquentes, mais il faut distinguer les relations père-fille, mère-fils et frère-sœur.

1°) Relation incestueuse père-fille

Elle est de loin la plus fréquente. Les pères ont entre 30 et 45 ans, les filles connaissent leur première relation incestueuse entre 5 et 14 ans. Le lien incestueux est souvent durable, 8 ans en moyenne. La fille aînée en est le plus souvent l’objet, mais les relations incestueuses peuvent se déplacer ensuite sur les sœurs cadettes. Le père est classiquement décrit comme alcoolique, frustre, souvent violent, mais ces traits ne sont pas constants. Au plan psychopathologique, l’existence d’une personnalité mal organisée est habituelle, en revanche on note rarement une organisation psychotique. Les filles présentent souvent des traits de personnalité névrotiques ou surtout hystériques ; on note souvent l’existence de conduite délinquante ou de prostitution. Toutefois, un certain nombre d’entre elles semblent présenter une évolution psychologique sans particularité. La mère paraît tenir une place non négligeable : fréquemment informée de la relation incestueuse, elle l’accepte passivement, voire devient une complice. La sexualité du couple avant l’inceste est souvent pauvre, sinon inexistante.

2°) Inceste mère-fils

Il est très rare (moins de 10 % des cas d’incestes). Dans la majorité des cas l’un des deux au moins est psychotique, profondément perturbé.

3°) Inceste entre frère-sœur

Il est plus rare que l’inceste père-fille. En revanche, les jeux sexuels (hétéro ou homosexuels) sont très fréquents à la préadolescence lorsque la fratrie est d’âge rapproché. La majorité des auteurs s’accorde à reconnaître que ces relations produisent moins de dommage que l’inceste parent-enfant.

4°) Enfant incestueux

Parmi ceux qui sont reconnus comme tels, une majorité (50 à 75 %) présentent des désordres graves de la personnalité, souvent associés à des atteintes encéphalopathiques précoces. L’intrication entre les facteurs génétiques et le poids de la mise en acte traumatique des fantasmes, dans des familles aux relations toujours très perturbées, rend l’évaluation très difficile.

III. – Les familles incomplètes ou dissociées

A. – Divorce-mésentente parentale

En quelques années le divorce est devenu un fait de société, ne serait-ce que par son importance statistique. Chaque année le nombre de divorce augmente de 6 % environ. Les causes de cet accroissement sont très variées : sociales, économiques, culturelles, religieuses. L’évolution assez rapide des rôles respectifs de l’homme et de la femme dans les sociétés occidentales en est aussi responsable. Le nombre d’enfants ainsi concernés devient rapidement très important ; si cette augmentation a pour avantage de ne plus placer l’enfant de parents divorcés dans une situation exceptionnelle, et par là même anormale (au sens de la norme sociale), elle représente toujours pour celui-ci une source de difficultés supplémentaires. La loi de 1975, en instaurant le divorce par consentement mutuel, provoque une rapide évolution des mœurs dont les effets ne font que commencer à se faire sentir. Le nombre des divorces, de demandes de divorce et de mariages, pour l’ensemble de la population, est donné dans le tableau IX.

TABLEAU IX. – Nombre de divorces, de demandes de divorce

ET POURCENTAGE DE DEMANDES PAR RAPPORT AUX JUGEMENTS

(statistiques du ministère de la Justice, février 1979)

ANNÉE

1975

1976

1977

1978

Nombre de divorces

60 000

61 000

71 000

73 000

Nombre de demandes de divorce

78 000

81 000

93 000

96 000

% de demandes par rapport aux divorces

130

132

131

131,5

1°) Aspect, statistique et juridique

Le nombre de demandes de divorce et de jugements prononcés est donné dans le tableau IX, comparé au nombre de mariages. Pour 1978, on constate ainsi 99 000 demandes de divorce pour 355 000 mariages ; 70 % des demandes aboutissent à un divorce prononcé.

L’âge moyen du divorce est de 36 ans chez les hommes et 33 ans chez les femmes (mariage : 24,7 chez les hommes, 26,6 chez les femmes). Parmi les couples qui divorcent, 77 % ont des enfants et dans 71 % des cas il s’agit de mineurs.

Sur le plan socio-professionnel la répartition est la suivante : Hommes : ouvriers 39,2 %, employés 16 %, cadres moyens 13,7 %, cadres supérieurs 9,62 %, agriculteurs 1,2 % Femmes : non actives 37,60 %, employés 26,4 %, ouvrières 11,3 %, personnels de service 10,2 %.

Ces chiffres montrent que le divorce atteint presque toutes les classes sociales, même si les classes les plus favorisées restent sur-représentées.

On peut considérer que chaque année, en France, 100 000 enfants mineurs sont concernés par une demande de divorce ou un divorce parental. Le plus souvent, après la séparation ou le divorce, les enfants sont confiés à la mère (garde à la mère 85 %, au père 10 %; divers 5 %).

Au plan juridique, la nouvelle loi de 1975 a introduit des modifications profondes : on peut espérer que cette nouvelle législation ne servira pas d’amplificateur au conflit parental, comme c’était le cas avec la procédure antérieure. Il existe maintenant, en France, trois types de procédure :

— le divorce par consentement mutuel où les deux conjoints n’ont pas à faire la preuve d’une faute. Ils ont, s’ils le désirent, un avocat commun, et rédigent ensemble une convention qui doit être homologuée par le juge ;

— le divorce pour rupture prolongée de vie commune (plus de six ans). Le conjoint ne peut plus s’opposer au divorce, comme cela se voyait auparavant ;

— le divorce pour faute : persistance de l’ancienne procédure.

Dès 1978, la procédure de consentement mutuel était utilisée dans 40 % des cas pour l’ensemble de la France, et dans 60 % des cas en région parisienne.

Dans l’esprit du législateur, seul « l’intérêt de l’enfant » devrait influer sur les modalités de garde, de visite ou d’hébergement des enfants. Par rapport à l’ancienne loi, il y a une claire distinction entre le conflit conjugal et la fonction parentale : les parents ont toutes libertés pour fixer les modalités de vie de l’enfant, le juge devant, avant tout, veiller à « son intérêt ».

Les difficultés psychologiques que présente l’enfant de parents divorcés sont variables. Leurs fréquences sont diversement appréciées ; dans une population de consultants psychiatriques, on note une sur-représentation d’enfants de parents divorcés. Toutefois, il convient de distinguer ici le divorce, procédé juridique, de la mésentente, système d’interaction familiale (L. Despert : divorce affectif). La mésentente parentale, surtout lorsqu’elle inclut les enfants, constitue un facteur de morbidité nettement supérieur au divorce.

Ainsi, à titre d’exemple, Rutter (L’enfant à risque) étudie les conséquences d’une séparation entre l’enfant et sa famille. L’apparition de troubles du comportement est plus fortement corrélée avec l’existence d’une mésentente parentale qu’avec la séparation : « le principal facteur de trouble à long terme n 'est pas la séparation elle-même, mais bien plutôt la discorde familiale si souvent associée à la séparation ». Lorsque l’enfant est plongé au sein d’un conflit familial, un facteur de bon pronostic est le maintien d’une bonne relation avec l’un des parents « ceux qui avaient une bonne relation étaient en partie protégés contre les effets nocifs de la discorde familiale ». L’auteur ajoute un point essentiel : « il ne semble pas que cela fasse une différence, que la bonne relation soit avec un père ou avec une mère ».

Ainsi les effets les plus néfastes s’observent quand le conflit parental précédant le divorce est intense, surtout lorsqu’il inclut les enfants, empêchant ceux-ci d’avoir une bonne relation, tant avec la mère qu’avec le père : ils peuvent en effet être pris comme témoins ou otages rendus responsables de la mésentente, ou complices et confidents de l’un des parents. On peut leur demander de se substituer à l’un des parents, ou de soigner celui qui est déprimé (enfant-médicament). Au total, bien plus que le divorce lui-même, la nature de la mésentente, et la place de l’enfant au sein de cette mésentente influenceront les éventuelles évolutions pathologiques.

La clinique même des troubles est très variée : plainte hypocondriaque, accès d’angoisse, épisode anorectique ou insomniaque, troubles du comportement (vol, fugue), échec ou désintérêt scolaire, état dépressif, symptôme névrotique, etc. Toutes les conduites pathologiques peuvent s’observer. Aucune n’apparaît spécifique. Ceci signifie que la mésentente parentale et le divorce représentent, en termes épidémiologiques, des facteurs de morbidité et de vulnérabilité générale et non des facteurs étiologiques précis.

Pour être compris, chaque symptôme doit donc être re-situé dans l’histoire de l’enfant et de sa famille, tout en l’analysant en fonction du niveau de développement atteint au moment du conflit et/ou de la séparation.

2°) Abord psychopathologique

L’abord psychopathologique doit tenir compte de deux données : d’une part de la réalité de la situation vécue, ici la mésentente parentale, et la manière dont cette réalité peut influer sur le développement de l’enfant. D’autre part il faut prendre en considération la maturité de chaque enfant et le système particulier d’interaction familiale auquel il est soumis. Ce sont ces niveaux successifs de compréhension que nous allons brièvement aborder.

a) Effets de la mésentente et de la séparation

Dans de rares cas l’enfant est maintenu à l’écart de la mésentente, mais habituellement il y participe, passivement ou activement. Les effets de cette situation sont variables en fonction de son âge, de sa maturité, de sa sensibilité. Toutefois une telle discorde fait de l’enfant un élément actif du couple et l’introduit plus ou moins directement dans l’intimité des relations parentales, ce qui dans l’organisation fantasmatique de ce dernier peut correspondre à la mise en acte d’un fantasme de scène primitive, renforcer ou réactiver l’ensemble de sa problématique œdipienne. Voir ses parents s’opposer, se disputer, se séparer, peut constituer la réalisation du désir fantasmatique, incestueux : écarter l’un des parents pour pouvoir posséder l’autre. Or le traumatisme psychique survient lorsque la réalité va à la rencontre du fantasme et confirme le poids de celui-ci. L’enfant en période œdipienne, ou dont le conflit œdipien est soit pérennisé, soit réactivé (en particulier à l’adolescence), se sent ainsi coupable de la discorde parentale ; cette culpabilité rend compte de nombreuses conduites pathologiques observées.

Quant à la séparation des parents, elle a diverses conséquences. Au mieux l’enfant conserve ses deux parents, mais leurs rôles respectifs subissent de profonds remaniements. Dans les conditions actuelles, la mère obtient la garde et la responsabilité légale, tandis que le père est mis à distance, dévalorisé, au moins dans les faits. Si en outre ce dernier se complaît dans l’attitude si fréquente du « père-copain », il perd alors l’essentiel de son rôle et de ses fonctions paternelles (problème de l’identité de rôle, v. p. 210). Au pire, l’un des parents peut disparaître totalement, celui qui reste avec l’enfant ne donnant que des informations parcellaires, le plus souvent d’ailleurs sur les éléments les plus négatifs de la personnalité de l’absent.

Ces difficultés centrées autour du maintien ou du réveil de la problématique œdipienne, et des possibilités d’identification de l’enfant à ses parents s’observent bien dans les situations assez « neutres » de test projectif. Ainsi Dugas et coll., étudiant les Rorschach d’enfants de parents divorcés gardés par leur mère, arrivent aux conclusions suivantes : quel que soit l’âge, l’image du père apparaît fréquemment, mais pas toujours dans les planches dites « paternelles ». Il s’agit le plus souvent d’un père gratifiant, nourricier, chaleureux. Il est peu rassurant, peu puissant. L’image de la mère en revanche est ambiguë, avec de fréquentes caractéristiques phalliques. Dans tous les cas, l’image du couple uni est particulièrement forte, garante de la loi. Ce « couple uni », celui d’une union utopique qui survit à l’expérience des relations humaines les plus perturbantes, semble constituer le « roman familial » que tissent habituellement les enfants de parents séparés (Anthony) : ainsi de nombreux enfants continuent à parler de leurs parents comme s’ils vivaient ensemble (à l’école par exemple). Outre ces incertitudes dans les images sexuées, et dans les rôles parentaux respectifs, Dugas et coll. observent également que les perturbations sont d’autant plus importantes que l’enfant était jeune lors de la séparation et que les visites du père sont irrégulières et imprévisibles (à la limite, l’absence de visite paraît moins perturbante que leur irrégularité).

b) Réaction de l’enfant en fonction de son développement psycho-affectif

Le conflit, puis la séparation parentale a des effets particulièrement perturbants au niveau de la problématique œdipienne et des mouvements identificatoires de l’enfant, puis de l’adolescent. Ces perturbations entreront en résonance avec les diverses étapes du développement psycho-affectif, créant ce que Nagera appelle des « immixtions dans le développement » et facilitant des évolutions déviantes plus ou moins fixées (v. p. 373).

La réaction initiale face à la mésentente et à la séparation est d’abord l’anxiété, voire l’angoisse. Cette réaction affective n’épargne pratiquement aucun enfant : la rupture du cadre de vie habituel, l’éloignement d’un des parents, les incertitudes sur l’avenir immédiat, tout concourt à l’émergence de l’angoisse. Caractéristiques de la période de conflit aigu, l’angoisse et l’anxiété, signes d’un état de souffrance, seront l’objet d’une élaboration qui dépend en partie de la maturité de l’enfant. Cette dernière dépend elle-même de son âge et du degré de conflictualisation auquel il a, jusque-là, été soumis par ses parents. Ce sont ces niveaux successifs que nous envisageons brièvement.

■ Période aiguë et difficultés à mentaliser l’angoisse

Plus le conflit est aigu entre les parents, moins ceux-ci sont disponibles pour écouter leur enfant, moins ce dernier pourra élaborer sa réaction d’angoisse. De la même manière, plus l’enfant est jeune, plus il est démuni dans ses capacités d’élaboration. Ceci rend compte de la fréquence des plaintes hypocondriaques chez le petit enfant et/ou en période de conflit parental aigu : maux de tête, de ventre, vomissements, douleurs diverses, voire pathologie somatique.

■ Enfant en période œdipienne ou dont la problématique œdipienne est prolongée par le conflit

Ce niveau de problématique psycho-affective peut donc tenir soit à l’âge de l’enfant, soit à la manière dont on lui a fait vivre le conflit. Face à l’état de souffrance qu’il éprouve, l’enfant réagit habituellement par un mouvement de culpabilité, se vivant fantasmatiquement comme la cause de la discorde. On observe alors tous les symptômes habituels : soit conduites d’échec (échec scolaire, troubles du comportement d’aspect autopunitif), soit état dépressif, les deux étant souvent liés. La névrose d’abandon (Odier) caractérisée par l’alternance d’une dépression avec le regret de la disparition de l’unité familiale, le sentiment d’être petit, faible et intensément vulnérable, puis à d’autres moments des phases d’agressivité extemalisée, est une évolution assez fréquente.

■ Enfant dégagé de la problématique œdipienne

Deux modalités d’adaptation à la situation nouvelle s’observent à ce niveau de maturation psycho-affective. Dans le premier cas, l’enfant qui a, en partie, perdu ses objets d’investissements libidinaux privilégiés, ou du moins ceux-ci n’ayant plus la fiabilité nécessaire, réinvestit massivement son propre Moi, et acquiert rapidement une autonomie plus ou moins complète. Cliniquement, ceci se traduit par l’hyper-maturité, très fréquemment observée chez les enfants de parents divorcés : ils se prennent eux-mêmes « en charge », ont une adaptation extrême, demandent peu aux adultes, jouent peu ou pas du tout. Toutefois, cette hypermaturité, en soi positive, peut entraver toute tendance régressive, et être à l’origine, pendant l’adolescence ou dans certaines circonstances de la vie, de réactions inadaptées (réaction microparanoïde, tendance paranoïaque ou caractérielle).

L’autre modalité de comportement face à la souffrance est la réaction projective. On sait combien la projection est le mode défensif naturel des enfants en période de latence. D’autre part, les parents en conflit ont souvent tendance à être eux-mêmes projectifs, attribuant généralement l’origine du conflit aux défauts de P« autre ». Tout concourt ainsi (âge et mode d’aménagement conflictuel familial) à faire de la projection le système défensif privilégié : instabilité, extériorisation de la souffrance en accusant les autres, agressivité extérieure (en particulier dirigée contre le nouveau conjoint : cible adulte naturelle). La projection du conflit sur l’extérieur peut se traduire par l’établissement de relations fondées sur le chantage et la manipulation : ainsi certains enfants semblent tout faire pour prolonger le conflit parental (ce qui en outre maintient le lien parental) ou pour créer des conflits dans leur environnement.

■ Enfant confronté à la problématique de l’identité/identifi-cation

Tous les niveaux d’organisation de l’identité peuvent être mis en cause dans la séparation parentale. Nous avons vu que le « couple uni » sert souvent à la fois de roman familial et de garant indistinct de la loi chez l’enfant de parents en conflit.

Dans un certain nombre de cas, il semble que l’éclatement du couple s’accompagne d’un éclatement de l’identité de l’enfant : les épisodes psychotiques aigus aux décours des séparations parentales sont certes rares, mais témoignent alors d’un doute sur l’identité propre de l’enfant ou du préadolescent, et s’observent après une longue histoire conflictuelle.

Très fréquents chez l’adolescent sont les problèmes d’identification, en particulier lorsqu’un des parents a disparu. Les connaissances souvent parcellaires dont dispose l’adolescent ne lui permettent qu’une identification « en creux ou en négatif ». En outre le parent restant peut projeter sur son adolescent la pseudo-identité de l’absent, en particulier tous les reproches ou craintes de la période conflictuelle. Sans entrer dans le détail, car les situations individuelles sont innombrables, nous dirons simplement ici que la problématique de l’identification paraît particulièrement aiguë chez l’adolescent de parents séparés. Le degré de ces difficultés sera fonction de l’ancienneté du divorce, de la qualité du maintien des deux figures parentales, enfin de la qualité des relations parentales après le divorce (v. Psychopathologie de l’adolescent, chap. 16, p. 357).

B. – L’enfant de mère célibataire

L’évolution rapide des mœurs, la légalisation de l’avortement modifient de manière très sensible le problème des enfants nés de mère célibataire. Il y a quelques années encore, la mère célibataire subissait son sort dans l’immense majorité des cas. Issue de famille modeste ou pauvre, en rupture avec ses propres parents, la mère célibataire vivait dans la solitude, voire la réprobation. Depuis une quinzaine d’années le nombre de naissances hors mariage a crû sensiblement (v. tableau X) et même si beaucoup d’enfants nés hors mariage vivent en fait avec un couple parental (union libre, mariage après la naissance…), de nombreuses femmes, dans un climat de militantisme féminin, choisissent de plus en plus, et déclarent assumer le statut de mère célibataire. Cette évolution est encore trop récente pour qu’on puisse en évaluer les effets profonds sur l’enfant. Il est sûr qu’il s’agit là d’une situation très différente de celle qui est subie par la jeune femme pauvre, délaissée par son ami et sa famille, plus ou moins consciemment hostile ou rejetante à l’égard de l’enfant responsable. Dans ce dernier cas, de nombreux facteurs de risques s’accumulent.

1°) Contexte socio-économique

La majorité des mères célibataires, dont certaines sont très jeunes (moins de 15 ans), proviennent de milieux défavorisés. Ainsi Bru et coll. dans la maison maternelle de Cholet, donnent les pourcentages suivants : 5 % sont issues de familles unies et compréhensives, 50 %

TABLEAU X. – Pourcentage de naissances hors mariage

 

POUR 100 NAISSANCES

ANNÉE

D’ÉVALUATION

TENDANCE

ÉVOLUTIVE

Suède

25,1 %

1972

/* /

Danemark

12,3 %

1971

/ /

A ngleterre-Galles

8,3 %

1970

=

États-Unis

8,1 %

1971

-

France

7 %

1971

/

Finlande

5,8 %

1970

/

Belgique

2,7 %

1970

=

ont une famille perturbée, plus ou moins désunie, 28 % n’ont qu’un seul parent, l’autre ayant disparu ou étant décédé, 15 % n’ont aucun parent ou ont longuement vécu en institution (placement sur mesure judiciaire).

Le niveau professionnel est aussi très modeste (manœuvres, ouvrières spécialisées, petites employées).

Le passé de ces mères célibataires est riche en carences et en échecs multiples. La grossesse apparaît souvent comme une réaction de contestation familiale et un essai d’affirmation de la personnalité. Sur le plan psychique, le niveau intellectuel ne présente rien de particulier ; en revanche l’équilibre affectif est médiocre : immaturité, impulsivité, hétéro ou auto-agressivité (tentative de suicide) sont habituelles.

Le climat psychologique qui prévaut pendant la grossesse dépend du niveau d’organisation psychique et des fantasmes inconscients de chaque mère, mais dans l’ensemble, l’enfant attendu se situe d’emblée dans une problématique oedipienne incomplètement résolue : soit satisfaction directe du désir oedipien (un enfant du père), surtout lorsque la mère célibataire reste auprès de ses parents, soit rivalité à la mère, sans pouvoir s’autoriser une sexualité indépendante. L’accouchement est plus souvent ressenti comme une rupture que comme la manifestation d’une continuité de l’espèce ou du groupe social (Senarclens) ce qui explique les fréquentes décompensations transitoires (état de stupeur anxieuse) au moment de l’accouchement.

L’attachement des mères à l’enfant est souvent médiocre, surtout lorsque celles-ci ne bénéficient d’aucune aide matérielle ou psychologique.

Dans les cas favorables, les enfants semblent avoir un développement normal. Ainsi, dans une maison maternelle, les enfants entre 5 et 13 mois ont un Q.D. normal, y compris lorsque leur mère est débile : la qualité des soins et l’environnement affectif, tant pour la mère que pour l’enfant, en sont probablement responsables.

Lorsque la mère est laissée seule ou refuse toute aide, l’enfant est souvent dans une situation d’abandon ou de « délaissement » (Launay) : la mère refuse de s’en séparer complètement, en particulier refuse l’abandon ou le placement nourricier stable, mais s’avère incapable de s’occuper régulièrement de l’enfant : placements institutionnels, changements de nourrice, hospitalisations se succèdent, aboutissant à des tableaux de carences chroniques (v. p. 380).

2°) Assistance thérapeutique

Elle est souhaitable, du moins pour les mères célibataires qui n’ont pas délibérément opté pour ce choix.

Dans les pays anglo-saxons ou Scandinaves, de nombreuses institutions et centres spécialisés peuvent accueillir mères et enfants ; des conseillers peuvent ensuite, sur plusieurs années, répondre aux demandes de la mère et/ou de l’enfant En France, sauf exceptions, les maisons maternelles ne gardent les mères et leurs enfants que quelques mois, au plus un an : la mère et l’enfant se trouvent sans soutien au moment où ce dernier en a le plus besoin.

Enfin, une politique en faveur d’un abandon non culpabilisé devrait éviter ces abandons de fait où aucune solution stable n’est possible.

IV. – L’abandon – L’adoption

L’adoption et son corollaire, l’abandon ou plutôt le « consentement à l’adoption » sont régis en France par les lois du 11 juillet 1966 et du 22 décembre 1976.

Actuellement la situation évolue dans un sens paradoxal puisqu’il y a de plus en plus de couples candidats à l’adoption et de moins en moins d’enfants adoptables.

1°) Évaluations – Statistiques

En 1930 le nombre d’admissions de nouveaux pupilles était de 10.000. En 1975 il était de 4 910. En 1975, il y eut 3 596 adoptions plénières, tandis que 25 000 couples étaient en attente.

À Paris le nombre de nouveau-nés placés à l’Aide sociale à l’Enfance en vue d’adoption décroît régulièrement (v. tableau XI.)

Si l’on totalise l’ensemble des adoptions plénières et des adoptions simples, on compte 5 000 adoptions environ en 1976. Parmi celles-ci :

— 40 % d’adoptés ont moins d’un an ;

— 7 % d’adoptés ont plus de 6 ans.

TABLEA U XI. – Nouveau-nés placés a l’A. S. E. en vue d’adoption

 

1975

1977

1978

Enfants placés en vue d’adoption (Paris)

243

226

185

Dont enfants étrangers ou de couleur

94

127

95

2°) L’abandon et le « consentement à l’adoption »

La loi de 1904 a instauré l’abandon légal (accouchement sous X, avec inscription de l’enfant sous trois prénoms), disposition conservée par la législation plus récente.

Toutefois le nombre d’enfants abandonnés à la naissance diminue régulièrement. Plusieurs raisons contribuent à cette diminution : la libéralisation de l’avortement, une aide matérielle plus grande aux mères célibataires, une moindre pression morale sur ces dernières. Mais surtout, l’abandon précoce rencontre un fort opprobe que les jeunes mères peuvent rarement surmonter à la période du postpartum : elles refusent d’abandonner le nouveau-né, mais s’avéreront ensuite incapables d’élever le nourrisson. On arrive ainsi à une situation d’abandon progressif ou de délaissement (Cl. Launay) chez des enfants de 2 à 4 ans qui souffrent alors de séparations multiples, de carence affective, de changements nourriciers itératifs, de placements temporaires successifs à l’Aide sociale à l’Enfance. Nombreux étaient les enfants dans cet état de « délaissement » pour lesquels l’adoption n’était pas possible.

L’article 350 de la loi de 1966 modifiée en 1976 permet d’officialiser cette situation d’abandon de fait, et de rendre possible une adoption en précisant trois points :

— donner une définition plus précise de la notion de désintérêt manifeste. Le désintérêt manifeste est l’absence des relations nécessaires au maintien des liens affectifs entre l’enfant et ses parents par le sang ;

— circonscrire les circonstances qui doivent rester en principe sans influence sur la décision du juge. Jusqu’en 1976, c’était la simple rétraction du consentement à l’abandon ou la demande de nouvelle. Depuis 1976 le législateur a précisé que toute velléité de la part des parents de revoir ou de reprendre l’enfant, sans que ces demandes soient suivies d’effet, ne peut interrompre la procédure d’abandon et d’adoption ;

— enfin, il est précisé la période de référence à prendre en considération pour apprécier le désintérêt : il s’agit de l’année qui précède la demande en déclaration d’abandon. La notification de la requête et les mesures d’instruction provoquent souvent chez les parents par le sang une résurgence d’intérêt fugitif et artificiel. Il ne doit pas prévaloir, dans ce cas, sur le désintérêt manifeste dont il a été fait preuve pendant un an.

Ces nouveaux aménagements devraient avoir comme effet de raccourcir le délai d’attente pour les enfants en état de délaissement, et de faciliter ainsi l’adoption.

Le consentement à l’adoption est la demande volontaire du ou des parents désireux d’abandonner un enfant reconnu (donc différent de l’accouchement sous X). Ce consentement peut être rétracté pendant les trois mois suivant le dépôt de la demande : les parents peuvent alors reprendre l’enfant sur simple demande verbale. Passé ce délai, la restitution de l’enfant reste possible, sauf si l’enfant a été placé en vue d’adoption. Dans ce dernier cas, pour reprendre leur enfant les parents doivent saisir le juge qui ordonne la restitution si celle-ci est conforme à l’intérêt de l’enfant.

En fonction de ces diverses procédures, quels sont les enfants qui peuvent être adoptés ?

— Les enfants déclarés sous trois prénoms (accouchement sous X) après un délai de trois mois ;

— les abandons par consentement à l’adoption ;

— les pupilles de l’État ;

— les abandons judiciaires (article 350) ;

— les orphelins de père et mère.

3°) L’adoption

Longtemps limitée à l’adoption des adultes (code Napoléon) dans un souci politique (succession) ou économique (héritage), l’adoption a été étendue aux enfants après la Première Guerre mondiale devant le grand nombre d’orphelins. Il existe deux modes d’adoption :

■ l’adoption plénière : tous les liens avec la famille de sang sont rompus. Cette adoption est définitive et irrévocable, faisant de l’enfant un descendant légitime de la famille dont l’enfant prend le nom ;

■ l’adoption simple ne rompt pas tous les liens avec la famille d’origine. C’est un contrat de famille à famille qui peut être révocable. La famille adoptante dispose de l’autorité parentale, l’adopté porte le nom des deux familles, sauf s’il y a une décision du tribunal. En réalité, il s’agit souvent de placement au sein d’une même famille (placement chez un oncle ou un cousin) ou d’anciens placements nourriciers qui sont ainsi officialisés.

Définition des adoptants

Depuis la loi de 1976, les conditions pour pouvoir adopter un enfant sont les suivantes :

— les couples mariés depuis cinq ans (sans limite d’âge pour les parents), même si le couple a des descendants légitimes ;

— les personnes seules âgées de plus de trente ans ;

— en cas de décès d’un parent adoptant, une nouvelle adoption peut être prononcée en faveur du nouveau conjoint. Toutefois il n’y a pas rupture avec la famille du parent défunt.

Procédure

L’adoptant adresse une demande au préfet. Le dossier comporte outre les pièces administratives, un certificat établi par un psychiatre choisi sur une liste proposée aux parents. Ce psychiatre doit constater « l’absence d’inconvénient d’ordre psychologique ».

Le dossier est transmis au Conseil des familles (sept membres : deux conseillers généraux, cinq personnes nommées par le préfet en raison de leur compétence dans le domaine de l’adoption), qui accepte ou refuse la demande des parents.

En cas d’accord, la première étape est le placement en vue d’adoption pendant 6 mois, au cours desquels un service social suit la famille. La seconde étape est la requête aux fins d’adoption présentée par l’adoptant au Tribunal de Grande Instance. Cette requête conclut la procédure.

4°) Aspects psychologiques de l’adoption

La sélection des couples est indispensable. En effet, certaines demandes s’inscrivent soit dans un contexte trop pathologique, soit dans un moment de réaction parfois temporaire. Ces demandes dont la motivation ne paraît pas fondée sur des bases assez solides peuvent être aisément reconnues dans certains cas : parents très âgés ou gravement malades, conflit conjugal important, anxiété vive, trait pathologique patent, demande impulsive après le deuil d’un conjoint ou d’un enfant. Ailleurs la qualité de la demande est plus délicate à évaluer ; la demande peut être totalement idéalisée et ne s’accompagner d’aucune relation concrète avec des enfants : il est ainsi intéressant de savoir si ce couple demandeur aime s’occuper d’enfants et s’il y consacre une partie habituelle de son temps.

Mais en dehors des évidentes conditions défavorables, il est souvent difficile de prédire la qualité de relation qui pourra s’instaurer entre l’enfant adopté et le couple adoptant. D’une manière générale, l’âge de l’enfant est un facteur important : l’ensemble des auteurs considère que 3 à 6 mois est un âge idéal. Passé 7 ou 8 ans, l’adoption est souvent très difficile, surtout lorsque l’enfant a connu de multiples carences antérieures.

La révélation

Elle a été l’objet de nombreuses controverses. Il faut distinguer ici l’anxiété des parents adoptants face à ce problème et l’anxiété réelle ou supposée de l’enfant.

Lorsque les parents vivent inconsciemment leur stérilité de couple comme une impuissance sexuelle, le problème de la révélation est alors vécu comme une menace envers leur qualité de parents adoptants. Un soutien psychologique peut alors être nécessaire ; les consultations précédant l’adoption peuvent d’ailleurs tenter d’aborder et d’éclairer ce point dans la dynamique du couple stérile et leur demande d’adoption. En réalité, quand l’enfant a été aimé et élevé au sein d’un couple uni, qu’il a été informé au fur et à mesure de ses questions, sur la sexualité, la procréation, la grossesse, l’annonce de l’adoption peut certes rendre l’enfant temporairement plus curieux, mais ne modifie en rien le lien affectif qui l’unit à ses parents adoptants. Ainsi informé, la « révélation » n’en est plus une, et n’introduit pas la déchirure profonde qu’une révélation trop tardive peut provoquer : c’est le cas lorsque la révélation se produit au moment précis où des difficultés psychologiques apparaissent, ou lors de l’adolescence.

L’enfant adopté construit parfois un « roman familial » dont l’intensité est renforcée par la réalité. Freud a appelé ainsi la construction imaginaire des enfants « déçus » par leurs parents quand ceux-ci ne répondent pas à leur attente réelle ou fantasmatique. Lors du complexe oedipien, certains enfants s’inventent ainsi une famille généralement riche et puissante qui a le double avantage de satisfaire l’ambivalence de leur sentiment et d’atténuer la culpabilité envers leurs vrais parents. À l’évidence l’enfant adopté, surtout lorsqu’un conflit apparaît avec ses parents adoptifs, ou qu’il est en situation de rejet, sera d’autant plus facilement disposé à construire ce « roman familial ». La capacité des parents à tolérer ce roman, à ne se sentir ni dévalorisés, ni en rivalité avec ces parents imaginaires, mais dont la réalité peut ici devenir envahissante, maintient « le roman familial » dans les limites normales. En revanche, l’inquiétude des parents adoptifs peut fixer l’enfant dans ses rêveries imaginatives. Il est rare que celles-ci aboutissent à une recherche active des parents géniteurs, sauf à l’adolescence où des traces du « roman familial » peuvent persister sous la recherche d’un parent idéalisé et socialement puissant.

La psychopathologie de l’enfant adopté ne présente rien de spécifique. Dans les consultations spécialisées on relève un taux d’enfants adoptés (2,9 %) légèrement supérieur au taux de la population générale (1,3 %). Cependant il faut tenir compte d’une part d’une vigilance souvent plus grande chez les parents adoptifs qui connaissent bien les services sociaux et psychiatriques et y recourent probablement plus facilement, d’autre part des placements tardifs (7-8 ans) d’enfants présentant déjà des « profils à risques ».

Cas particuliers

La nécessité d’une intégrité physique et mentale des enfants abandonnés a été longtemps le prétexte du délai mis à l’adoption : les institutions demandaient plusieurs mois, voire une année pour juger de la qualité du développement et de l’absence d’apparition d’encéphalopathie tardive. En réalité, il n’y a pas de raison pour que, chez les enfants abandonnés, le risque de morbidité soit, à la naissance, supérieur au risque de la population générale. En revanche, le maintien non justifié en institution jusqu’à 9-10 mois et même 18 mois peut à lui seul provoquer un état de carence avec toutes les conséquences que l’on connaît (v. p. 380). Ces délais ont été considérablement raccourcis par la nouvelle législation, réduits à 3 mois, délai amplement suffisant pour dépister la pathologie la plus lourde.

Si de nos jours un nombre important de couples continuent à désirer un « bel enfant blond et très intelligent », une tolérance beaucoup plus grande se dessine en faveur de la différence. On a vu la fréquence des enfants étrangers, en particulier nord-africains ou des enfants de couleur abandonnés. Des couples demandent maintenant à adopter des enfants étrangers. Certaines institutions sont d’ailleurs spécialisées dans ce qui constitue presque un trafic car dans le même moment où des adoptants cherchent à faire venir de très loin des enfants, ils refusent ceux qui leurs sont proposés sur place.

La demande d’adoption d’enfants handicapés physiques, mais surtout mentaux, a longtemps été jugée « névrotique » (désir de réparer, sentiment plus ou moins conscient de culpabilité), donc peu recevable. Là encore un mouvement se dessine, certaines adoptions d’enfants difficiles ont été des succès.

L’insémination artificielle enfin s’est récemment développée. En dehors de la problématique du couple, il est encore trop tôt pour évaluer le retentissement sur l’enfant, mais cette méthode représente une nouvelle possibilité pour les couples stériles qui recherchent, à juste titre à travers les enfants, un sens existentiel à leur vie.

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