Schizophrénie

De son ami Joyce, Beckett disait : « Il ne fait pas la différence entre la chute d’une bombe et la chute d’une feuille. » Joyce, Hölderlin, Van Gogh et quelques autres ont eu le temps de faire génie de leur folie, avant que le désastre ne les rattrape, avant qu’Ulysse ne s’achève en Finnegan’s Wake. Il revient à l’un d’entre eux, Artaud, qui prônait « l’effondrement central de l’âme » (schizein, « fendre », phren, « esprit »), d’avoir commenté avec le plus de vérité l’œuvre d’un de ses semblables, les Champs de blé aux corbeaux, que Van Gogh peignit deux jours avant de se suicider : « Digne accompagnement à la mort de celui qui, durant sa vie, fit tournoyer tant de soleils ivres sur tant de meules en rupture de ban, et qui, désespéré, un coup de fusil dans le ventre, ne sut pas ne pas inonder de sang et de vin un paysage, tremper la terre d’une dernière émulsion, joyeuse à la fois et ténébreuse, d’un goût de vin aigre et de vinaigre taré. »

Herbert Rosenfeld est l’un de ceux qui ont tenté l’aventure du traitement psychanalytique avec les schizophrènes. Parce que sa patiente arrivait toujours à plus d’heure, bien après que la séance soit terminée, il convint avec elle qu’elle se lèverait beaucoup plus tôt. C’était sans compter avec un moi* à ce point morcelé qu’il ne voyait pas le rapport entre : se lever tôt, se doucher, prendre son breakfast, monter dans le bus, frapper à la porte du psychanalyste… Jacques Rivière (directeur de lanrf) s’excuse auprès d’Artaud de ne pouvoir publier ses poèmes pour cause d’« étrangetés déconcertantes ». Artaud proteste : « Je crois que la plupart des strophes sont bonnes. Le rassemblement seul en détruit la valeur. »