Sublimation

L’idée de sublimation a longtemps souffert d’une définition aussi édifiante que convenue, celle d’une « désexualisation », d’une dérivation des pulsions* sexuelles vers des buts culturels, socialement valorisés. Par on ne sait trop quelle magie, ce qui était sexuel cesserait de l’être pour devenir sublime ; l’incohérence du raisonnement n’a pas échappé à l’ironie de Lacan : « Allons-nous dire que le but a changé, qu’il était sexuel et que maintenant il ne l’est plus ? D’où il faut conclure que la libido sexuelle est devenue désexualisée. Et voilà pourquoi votre fille est muette. »

Avec l’hypothèse d’une sublimation des « primes origines », Freud envisage les choses tout autrement. L’idée est celle d’une libido qui, grâce à ses capacités de métamorphose, se soustrait d’emblée au destin du refoulement* ; la sublimation n’y est plus entendue comme la figure terminale d’élévation, voire d’épuration d’un sexuel brut initial, mais comme une dérivation inaugurale tenant à la nature de la pulsion sexuelle, à la plasticité* de sa nature, et non à sa mise à distance. Il n’y a pas moins de sexualité dans l’or que dans le plomb, pas moins de passion dans la « cassette » de l’Avare que dans la chose anale* dont elle dérive. Simplement la vie sexuelle s’est déplacée, elle est devenue méconnaissable.

La sublimation fait le pont entre l’art et la sexualité infantile* : tous les deux ont en commun de poursuivre une finalité sans fin, une façon de rompre avec toutes les formes d’utilitarisme. L’enfant découvre qu’avec la forme de ses lèvres et la matière de sa salive, il peut inventer des bulles. Ça ne sert à rien, ça n’apporte pas la pleine satisfaction, c’est pour cela qu’il ne s’en lasse pas. Encore, encore… L’art procède-t-il autrement qui, à l’aide de quelques tubes, d’une toile et d’un pinceau, arrive à « passionner la nature et les objets » (Artaud, à propos de Van Gogh).