Suicide

Que dirait le suicidé pour expliquer son geste s’il avait le loisir de nous en faire le compte rendu ? Probablement pas grand-chose de plus que celui qui a échoué dans sa tentative : « Je n’en pouvais plus, je voulais que ça s’arrête, je voulais dormir, je ne sais pas, je ne sais plus… » Pauvres paroles pour des angoisses* sans nom, l’acte signe en lui-même la défaillance des mots. Mettre fin non pas à la vie, mais à la vie psychique, celle que l’on ne peut fuir, que l’on ne peut que détruire. On supprime le corps* faute de pouvoir réduire au silence la violence de Psychè. Il arrive, quand elle échoue, que la tentative réussisse… une nouvelle vie commence, pas éternelle, mais quand même…

L’acte est ineffable, il n’en va pas de même de l’idée de suicide et du fantasme* qui la soutient. « Lucien [de Rubempré] voulait se tuer par désespoir et par raisonnement. Une fois sa résolution prise, il tomba dans la délibération des moyens. Il vit alors l’affreux spectacle de son corps revenu sur l’eau, déformé… Il eut, comme quelques suicidés, un amour-propre posthume » (Balzac). La pensée du suicide est au service de la vie, elle est une « puissante consolation qui aide à passer plus d’une mauvaise nuit » (Nietzsche).

La mort est pour Narcisse* la blessure par excellence. Fidèle à la tradition stoïcienne – « N’est libre que celui qui s’affranchit de la crainte de la mort » (Épictète) –, il se promet de rester maître de l’heure plutôt que de subir passivement la déchéance. De là à respecter le programme… « Que de gens ont voulu se suicider et se sont contentés de déchirer leur photographie ! » (Jules Renard).

Comment comprendre que le mélancolique*, lui, ne se rate que rarement, le vide dans lequel il se précipite ne lui laisse guère de chance ? Mais s’agit-il encore d’un suicide, d’un meurtre de soi, ou du meurtre d’un autre, de cet objet haïssable dont le moi* n’est plus que l’ombre douloureusement portée ?