Transfert

« C’est une chose bien étrange que le patient réincarne dans son analyste un personnage du passé » (Freud). Parfois plus qu’étrange… « Je suis venue vous revoir… » Ces tout premiers mots à peine prononcés, Blanche s’interrompt, très émue, l’air médusé. C’est sa première rencontre avec un psychanalyste, elle voit pour la première fois l’homme silencieux qui lui fait face, et ses premiers mots sont un lapsus, déjà une façon de dire ce qu’elle ne sait pas.

— Me revoir ?

Elle évoque aussitôt son père, un « homme à la Conrad » dit-elle, pas simplement mort, à la fois inconnu et disparu, parti très tôt de la maison pour un voyage sans retour, et dont une lettre laconique venait de lui apprendre le décès à l’autre bout du monde. Quand le transfert a cette force, celle de mettre en acte l’inconscient, d’agir les passions, de mettre au présent le passé, de répéter ce qui n’a jamais eu lieu, sauf dans le fantasme* – les retrouvailles d’une fille et d’un père –, quand il en est ainsi, le mot « réincarner » n’est pas de trop.

Le transfert est une énigme, cette énigme est à la fois le moteur et le vecteur de la psychanalyse. Pour illustrer son étonnement devant le surgissement du transfert (que la répétition soit d’amour*, de haine*, de plaisir, de détresse*…), Freud a cette image : c’est comme si le feu au théâtre venait brusquement interrompre la représentation en cours. Mais, pour que vaille la comparaison, il faut préciser que c’est la pièce, celle que l’on joue sur scène, qui allume l’incendie ! Le transfert n’arrive pas du dehors, la situation analytique en crée les conditions, elle récolte ce qu’elle sème : par la façon qu’il a de s’absenter – en rompant avec les formes ordinaires de la communication, par son silence*, son retrait dans le fauteuil, l’effacement de sa personne…–, de se refuser – à intervenir dans la réalité, à donner des conseils…–, le psychanalyste s’offre comme une surface de projections, telle une invitation aux transferts. Une « surface » qui n’est pas à l’abri d’être troublée par ce qu’elle reçoit, ce que « contre-transfert* » veut dire.