Acte manqué

L’homme s’apprête à rendre à sa mère la visite hebdomadaire que, malgré ses contraintes professionnelles, jamais il ne manque. Tout occupé par des pensées émues qui autofélicitent le « bon fils » qu’il est, il se trompe de quai et prend le métro en sens inverse.

Faux pas, lapsus, maladresse, erreur, oubli… les actes manqués ne sont pas manqués pour tout le monde. Chacun d’entre eux signe une réussite de l’inconscient qui, au détour d’un mot, d’un geste, vient de déjouer la surveillance, celle de la conscience, de franchir une barrière, celle de l’interdit ou de la censure. Souvent ni vu ni connu, à moins qu’il ne soit versé au compte du hasard, l’acte manqué est l’inconscient de tous les jours.

Parce que le rêve* nous transporte dans des lieux inconnus, invente des histoires à dormir debout et nous fait éprouver des émotions d’une intensité dont on ne se croyait pas capable, il convainc sans trop de peine que « je est un autre », que l’unité du moi* est une illusion, que la personne psychique est divisée. Nul n’est auteur de ses rêves. Le lapsus en fait autant, mais, parce qu’il le fait mezzo voce, il est encore permis de faire comme si de rien n’était. La fatigue a bon dos.

L’acte manqué rend sa dignité à tous les petits déchets de la vie quotidienne, aux chutes malheureuses, que l’on chute d’un mot ou d’une échelle. À l’ombre de ces petits riens, un désir amoureux s’accomplit, une haine inconsciente trouve une issue, un châtiment tombe pour un crime que l’on n’a pas commis, mais secrètement souhaité. L’acte manqué manifeste toujours une vérité, de celle que l’on préférerait ignorer. Il n’y a pas de « hasard intérieur ». Accablé par les ennuis qui n’en finissent pas de s’accumuler – qu’a-t-il fait pour mériter cela, c’est quand même « bien cher payé » –, l’homme qui va pour composer le code de l’immeuble où l’attend son psychanalyste se trompe de chiffre et tape celui de sa carte bancaire…