Castration (fantasme, angoisse, complexe)

Souvenir d’enfance : jouant au docteur, il avait obtenu de sa petite voisine qu’elle lui montre… Mais il ne se souvient de rien, ou alors juste d’un défaut, un grain de beauté… De cette énigme, l’enfant, le garçon fait une théorie dont l’axiome est : « Tous les êtres humains ont un pénis » – comment imaginer que l’on puisse être privé d’un organe aussi précieux, visible, puissant (voir le jet d’urine), qui défie la pesanteur et fait l’objet de l’admiration des parents, de la mère notamment. L’axiome est intangible mais la théorie admet des variantes : tous les êtres humains ont un pénis… sauf ceux qui n’en ont pas, ou plus, ou pas encore. Tant que vaut la théorie-fantasme, l’angoisse est tenue en lisière, mais on devine que le ver est dans le fruit. Cette théorie, celle du primat du phallus*, est moins une théorie de la différence des sexes que celle d’un sexe qui rêve de faire la différence.

L’empire exercé par l’angoisse de castration sur la psychè des hommes témoigne de l’échec au moins relatif de la première théorisation. De cette angoisse, les manifestations sont le plus souvent déplacées : risquer son doigt dès que l’on se sert d’un marteau, échouer à un examen immanquable, tomber de l’échelle sur laquelle on monte tous les jours, jouer « petit bras » au moment du point gagnant. À moins que l’homme, anticipant tout surgissement possible de la sanction, ne la joue d’emblée « châtré » – « lèche-bottes », dit cruellement la langue populaire –, notamment en présence des figures d’autorité, rappelant par là même que c’est toujours au « père » qu’est rapportée la menace.

La crainte d’une destruction des organes génitaux n’est pas absente chez les femmes, par exemple sous la forme déplacée d’une peur d’un cancer de l’utérus – tout magazine de « santé » vise un public féminin. Pourquoi leur refuser avec Freud le vécu d’une angoisse de castration ? C’est que l’inconscient est un absolu concret et que l’image de la castration, son fantasme, est inséparable de la perte du pénis. L’expérience du fiasco permet de mesurer l’écart entre les angoisses masculine et féminine. Véritable autocastration, le moment d’impuissance replie l’homme sur lui-même ; l’angoisse de castration est fondamentalement narcissique, c’est un morceau de soi que l’on perd. Quand l’angoisse de la femme – si on laisse de côté celle dont le fiasco accomplit le fantasme castrateur (« ce n’est pas lui qui l’a ! ») et que la circonstance fait triompher – est objectale, une perte d’amour : « Il ne me désire plus, il ne m’aime plus… »

L’angoisse* est à double entrée. D’abord elle fige la vie psychique, mais elle peut aussi devenir une source vive de transformation. D’être « détachable », le pénis se prête à de multiples substitutions, du « biscoteau » à la « grosse tête ». L’angoisse de castration est le moteur d’une symbolisation. Elle est encore ce qui permet le détachement du premier objet d’amour : une (la mère) de perdue, dix de retrouvées. C’est aussi à partir de cette même angoisse, de son élaboration, que peut se réécrire l’histoire des pertes précédentes : sevrage, don des fèces et – pourquoi pas ? – naissance. D’abord fantasme, angoisse, la castration finit en complexe quand prévalent ses capacités de différenciation, de structuration, de distinction (entre ce qui est permis et interdit). Quand elle produit, plus qu’elle ne détruit.