Clivage (du moi)

À l’heure du coucher, Freud voit s’introduire par erreur dans son compartiment de wagon-lit un vieux bonhomme fatigué, fantôme tout droit sorti du pays des morts ; jusqu’à comprendre qu’il ne s’agit que de son reflet dans la glace, non pas une image de lui-même, mais d’un autre-lui qu’il méconnaît, incarné une seconde dans le miroir. Un moi* a l’âge de ses artères, quand l’autre n’a pas pris une ride ; le premier accepte la réalité, le second l’ignore ou la rejette. Clivage ordinaire du moi, instant de dépersonnalisation, d’inquiétante étrangeté qui fait partie de ces faits « psychotiques » de la vie quotidienne, quand l’inconscient surgit du dehors plutôt que du dedans. Sortant de chez le coiffeur, au hasard d’une vitrine, on croise le regard d’un inconnu qu’il faut une bonne seconde avant de reconnaître.

Entre le moi et le refoulé, il y a une porte contre laquelle le premier s’appuie afin de la garder fermée, quand l’autre derrière pousse ; à moins qu’il ne cherche à entrer par la fenêtre. Entre les parties clivées du moi, il y a une vitre aussi épaisse qu’invisible qu’on ne perçoit que le jour où l’on s’y cogne la tête la première. Dans la guerre de tranchées que le moi mène contre l’inconscient, le clivage est une ligne de repli. Faute de pouvoir s’opposer d’un seul tenant à l’adversaire, il se scinde afin de sauver ce qui peut l’être. Il se divise, et ce n’est pas pour mieux régner. Psychoses* et perversions* en font grand usage, qui ne savent plus très bien par où passe la ligne qui sépare le dedans du dehors, la réalité psychique de la réalité extérieure.

La psychanalyse sait assez bien glisser un pied dans le pas de la porte afin de permettre au refoulé d’entrer et, dans le meilleur des cas, de s’en trouver libéré. Mais, pour la rencontre intempestive avec la vitre, elle n’a pas le mode d’emploi, ça* arrive. Un clivage vacille, quant à être levé…