Complexe d’Œdipe

« Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de 30 ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère » (Diderot). Inceste* et meurtre… le complexe d’Œdipe ne consiste pas simplement à jouer au papa et à la maman. Le succès de la découverte freudienne, sa banalisation, a largement affadi les violences et les angoisses de la tragédie œdipienne. Certes, le complexe d’Œdipe fait œuvre de structuration, de différenciation, d’intégration de l’interdit, mais c’est à condition d’en sortir. Il ne tourne à la « crise normative » que parce qu’il est d’abord un moment de folie. Désirer posséder sa mère ou tuer son père n’a jamais structuré personne. Les fantasmes* œdipiens portent l’amour* et la haine* à leur dernière extrémité, il n’est pas sûr que la passion de l’« homme de 30 ans » dépasse en démesure celle du « petit sauvage ».

Le mot « complexe » est fatigué par l’usage, sauf à entendre la complexité qu’il souligne. Non seulement l’enfant aime et désire le parent du sexe opposé, hait et rejette celui qui lui fait de l’ombre, mais il vit aussi tout le contraire, parfois en même temps. Ces désirs* eux-mêmes sont-ils simples ? Quelle part de destruction au cœur du désir incestueux, quelle présence de la sexualité dans le geste du meurtre ? Et ce n’est pas tout : adressant amour et haine à l’adulte, l’enfant ne fait jamais que lui rendre la monnaie de sa pièce. Ce n’est pas lui qui a commencé. « Tu préfères qui ? Papa ou maman ? » L’adulte fait le premier pas, dans l’amour comme dans la jalousie. Œdipe, dit-on, ne savait pas… mais Jocaste sait, qui dit à son amant, cherchant à apaiser son angoisse : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leurs rêves partagé la couche maternelle. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie. »

L’adulte commence, lui seul peut finir. Pour l’enfant, ce sera toujours « encore », il ne dispose pas du point final ; si on ne le convainc pas d’arrêter, il finira par barbouiller le superbe dessin qu’il est en train de réaliser. Pour celui qui n’a pas entendu « Non ! », qui ne l’a pas intégré, la vie va devenir un peu plus compliquée. Renoncer ne va pas sans détresse, mais, d’être retardé, l’abandon n’en pèsera que plus lourdement.