État limite(borderline)

Avant de devenir une psychanalyste spécialiste des états limites, Margaret Little fut elle-même la patiente borderline de Winnicott. Un jour de désespoir et de colère, elle se lève brusquement du divan*, s’apprête à vider la bibliothèque de ses livres, mais préfère jeter son dévolu sur un grand vase de lilas blancs qu’elle brise, et que de rage elle piétine… Sur fond d’une telle tempête, de quelle utilité peuvent encore être les instruments habituels de la navigation psychanalytique : libres associations du patient, écoute flottante de l’analyste et interprétation ? La difficulté commence dès l’énoncé de la règle fondamentale* : à celui ou celle qu’une angoisse* sans représentation recroqueville en silence sur le divan, à cet autre débordé qui livre sans réserve le plus intime, quel sens cela aurait-il de l’inviter à « dire tout ce qui passe par la tête » ? Le patient borderline remet en cause les frontières de la psychanalyse et la force à se réinventer.

La théorie avait caressé l’espoir de distinctions claires entre qui est névrosé, psychotique ou pervers. Mais la théorie n’empêche pas d’exister et la vie de tout mélanger. L’état limite fait appel à des mécanismes psychotiques (clivage*, déni, identification projective…), mais, quand il évolue vers des formes graves (dépression*, addiction*…), ce n’est pas la voie de la psychose* qu’il « choisit ». La combinaison n’est pas rare d’une vie sociale normale et d’une « folie privée » (Green).

Le plus dur ? Les autres, et d’abord ceux que l’on aime et qui vous le rendent si mal. Leur présence est aussi indispensable qu’insupportable – ce dont l’analyste fait l’amère expérience. Derrière cette incapacité d’être seul, par-delà la confusion entre absence et disparition, se profile bien souvent « l’unique objet du ressentiment », une mère* primitive, paradoxalement aussi irremplaçable qu’elle fut rejetante ou ignorante de la demande d’amour de son enfant. « Arrête de pleurer, chérie, tu embêtes tout le monde. »