Amour

Alors qu’il rédige l’un de ses textes les plus sombres, Le malaise dans la culture, Freud fait l’inventaire des voies empruntées par les hommes pour chercher le « bonheur ». La satisfaction d’aimer et d’être aimé n’a guère d’égale, qui conduit jusqu’au « plaisir qui terrasse » et satisfait l’aspiration originelle et passionnée à un « bonheur positif ». Comment comprendre que cette voie soit si souvent évitée et que, lorsqu’elle est empruntée, elle le soit si brièvement ? Comment comprendre que l’« érotisme génital » ne soit pas plus fréquemment « au centre de la vie » ? C’est que cet « art de vivre » comporte un inconvénient : « Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur et la détresse que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour. »

C’est au moins vrai quand l’amour prend le risque maximum de s’ouvrir sur l’objet et son altérité. Comme on sait, il est bien des façons psychiques de circonscrire un tel péril : recouvrir l’objet* réel de l’objet imaginaire (il en devient d’autant plus variable), en faire le miroir de l’amour qu’à soi-même on porte (quand l’investissement narcissique se retire, il ne laisse derrière lui aucune trace), ou encore limiter les relations au minimum : « L’amour n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes » (Chamfort).

La perte d’amour est moins un malheur fortuit qu’elle ne tient à l’amour même. D’abord parce que le premier amour n’est pas celui que l’on offre, mais celui dont on est l’objet, et que cette expérience de passivité liée à l’état de dépendance du tout-petit enfant laisse une empreinte indélébile ; aimer est une chose, être aimé en retour en est une autre, quelle déception quant au « je t’aime » répond platement un « moi aussi » (Barthes). Ensuite, parce qu’il faut bien se résoudre à renoncer aux objets d’amour premiers : le pire n’est pas qu’ils soient prohibés – ça ne les rend que plus désirables –, mais qu’ils aient trahi ; le père, la mère en aiment toujours un(e) autre. On a toujours déjà perdu l’objet d’amour, le pire est toujours sûr, il a déjà eu lieu. Véritable tragédie qui, dès l’origine, fait de l’amour un malentendu, sépare à jamais l’amant de l’aimé, et sur laquelle Racine a bâti tout son théâtre, Andromaque notamment : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort…