Langage

Longtemps, il a été impossible à Lucien de dire le mot œuf, comme s’il y avait trop peu d’écart entre le mot et la chose. Il lui semblait qu’à le prononcer, plus rien ne distinguerait le dessin de sa bouche d’un « cul de poule »…

La langue n’est pas simplement naturelle (héritée du groupe social auquel on appartient) et maternelle (apprise à l’infans par les proches), elle est aussi singulière, à travers la façon qu’a chacun de s’inscrire, d’habiter, de composer son dialecte dans la langue transmise. Tics de langage, fautes récurrentes de syntaxe, confusions phonétique ou sémantique, langage châtié ou grossier, mots évités ou choyés, plaisir de (s’écouter) parler ou fermeture du taiseux… tout un chacun dessine dans la langue commune, à son insu, sa carte personnelle ; à l’image de Lucien et de son angoisse-désir devant l’idée (le fantasme*) d’occuper sur la scène sexuelle la position féminine.

La communauté de langue naturelle entre les deux protagonistes de la situation psychanalytique est pour la dynamique de la cure un premier piège, créant l’illusion d’un partage, d’une communication, d’une symétrie. « Parler la même langue » est une façon de croire en l’entente implicite. À l’inverse, il n’est pas rare que recevoir un patient dont la langue maternelle est étrangère se révèle plus riche d’ouverture que de restriction. Tout se passe comme si l’inconscient, son « étrangèreté », profitait du jeu entre les idiomes pour opérer ses propres déplacements. Jenny fait un rêve d’angoisse où elle se voit en déséquilibre sur « une corde raide ». « Raide » ou red ? Lui revient sa terreur d’enfant à l’heure où le père rentrait du pub, l’éclatement prévisible de la colère, le visage qui tournait brutalement au « rouge »…

Le langage n’est pas seulement l’instrument de la cure de parole (talking cure), il en est aussi le premier matériau.

Libido, voir Deuil, Narcissisme, Plasticité de la libido, Sublimation