Perversion

Pervertire : mettre sens dessus dessous, falsifier (un texte), corrompre (les esprits), convertir au vice… La perversion a conservé quelque chose de son latin d’Église. La psychanalyse a balayé ce qui restait de cette construction édifiante. Si la sexualité normale consiste en un « coït visant à obtenir l’orgasme par pénétration génitale avec une personne du sexe opposé » (Freud) – et, tant qu’à faire, on pourrait ajouter, avec Benoît XVI : le coït « missionnaire », l’homme au-dessus (les Pères de l’Église condamnaient la position mulier super virum) et l’engendrement comme but ! –, alors la perversion est la chose du monde la mieux partagée, qui commence au moindre changement de position, sans parler du baiser et de toutes ces autres trouvailles préliminaires. La pulsion* sexuelle est « perverse polymorphe » ; il n’est rien du corps*, lieu ou fonction, activité intellectuelle comprise, qui ne puisse se mettre au service de la recherche du plaisir.

La psychanalyse nous a débarrassés d’une représentation de la vie sexuelle définie par les seules restrictions de la censure et du refoulement. Le risque cependant, à travers cette généralisation de la dimension perverse, est de perdre ce qui fait l’originalité de la perversion adulte, celle qui organise la sexualité de façon très contraignante à partir d’un scénario fantasmatique (voyeuriste, masochiste, fétichiste, etc.). Rien n’est moins polymorphe que la perversion. Loin d’être la simple poursuite d’une sexualité infantile à l’état brut, la perversion en est au contraire l’immobilisation, la fixation. Le pervers est un forçat, enchaîné au scénario-carcan d’un fantasme* (et un seul) qu’il lui faut à tout prix réaliser. L’ennui qui s’empare du lecteur de Sade est indissociable de cette contrainte de répétition*.

L’objet* de la pulsion* est variable, celui de la perversion est indifférent. Ce n’est qu’un objet, jamais une personne, jamais un autre. Il lui suffit de jouer le rôle que le fantasme lui assigne. De quoi sa perversion protège-t-elle le pervers ? Le psychanalyste n’a l’occasion d’en percevoir quelque chose que lorsque la solution perverse s’effondre, quand les angoisses* reprennent le dessus, et que bien souvent la dépression* menace à l’horizon.