Bordel

Fermé sur la rue par une double porte et des volets clos, mais dûment signalé par sa lanterne et son gros numéro rouge, le bordel promet à la gent masculine, seule admise à entrer, un érotisme* savamment agencé. Rien de bordélique au bordel, le désir y est affaire de mise en scène : madame, tenancière et maîtresse du lieu, accueille le client dans l’antichambre, l’informe du prix à payer puis le conduit au grand salon, où, dans un décor éclatant de miroirs et de lustres, les filles, entièrement nues ou vêtues de jarretelles et de bottines, s’offrent lascivement à des clients à qui elles ne peuvent, ni se refuser ni rien refuser.

À tout spectacle son producteur : celui du bordel n’est autre que l’État, devenu le « premier proxénète de France » en ce début de XIXe siècle obsédé par la menace que le sexe et ses excès risqueraient de faire peser sur le nouvel ordre. Édifiée sur la peur de la contagion syphilitique, la maison close est fortement tributaire du modèle du salon bourgeois dont elle est l’envers.

Au bordel, on est comme en famille, sauf que c’est le bordel. Pour peu qu’il paye, le client se voit proposer une curieuse transaction : véritable fils de cette maison qui lui est toujours ouverte, il se voit offrir par madame, aussi appelée la mère maquerelle ou carrément « maman », des « filles soumises » (ses « sœurs » ?), sous l’œil complaisant de l’État, de la police et de l’armée, autant d’institutions dont les connotations paternelles ne sont plus à démontrer. Proust, en offrant à son bordel préféré les canapés, fauteuils et tapis de sa mère qui vient de mourir, va au bout de la logique perverse du bord d’elle : « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage », écrit-il dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919).

À cette offre perverse qu’il fait aux fils, le bordel doit son succès et son échec : les bordels deviennent au fil du XIXe siècle les lieux privilégiés d’exercice d’une sexualité déviante dont le voyeurisme est le maître mot.

Aujourd’hui, les Éros Center ont remplacé les bordels d’autrefois, avec spa, sauna, buffet et filles à volonté : l’héritier de l’économe bourgeois balzacien est un trader avide de consommation illimitée. À Cologne, un centre de prostitution promet : « Autant que vous le voulez, aussi longtemps que vous le pouvez, avec qui vous voulez »…