Échangisme

Le mot évoque une pratique sexuelle caractérisée par le troc de partenaires, façon singulière de détourner le principe d’échange généralisé, fondateur, selon Lévi-Strauss, de toute organisation sociale. L’interdit de l’inceste et la réciprocité du don matrimonial entre groupes définissent les règles de parenté. Traditionnellement, « les femmes constituent le bien par excellence », le « suprême cadeau », et « ce sont les hommes qui échangent les femmes » (Structures élémentaires de la parenté, 1948).

Prétendument égalitaire, l’échangisme sexuel ne fait à son tour qu’entretenir la domination masculine sous de nouveaux habits. Les hommes seuls ou en couple en restent les plus sûrs adeptes, y trouvant le moyen inespéré de réunir deux sexualités dissociées par le mariage bourgeois : la reproductive avec l’épouse légitime, la récréative avec la prostituée ou la maîtresse*. Mais l’enjeu de ce troc, le partage d’une même femme, n’est-il pas avant tout la relation homosexuelle inconsciente entre les hommes (Georges Devereux) ?

L’étymologie du mot : « céder, moyennant contrepartie », préfigure l’évolution concomitante des libéralismes sexuel et économique dans les sociétés capitalistes modernes. De là à considérer que les partenaires s’échangent aujourd’hui comme des marchandises, il n’y a qu’un pas… que le marquis de Sade avait anticipé dans une utopie perverse où les individus seraient strictement réduits à leurs organes sexuels, interchangeables et anonymes (La Philosophie dans le boudoir, 1795).

Héritières de la révolution sexuelle des années soixante, ces nouvelles formes de sexualité évacuent la dimension transgressive de l’adultère mais n’octroient à leurs adeptes qu’une liberté d’apparat. Penser que les sentiments de jalousie ou de culpabilité épargnent les échangistes serait illusoire. C’est plutôt la terreur inspirée par l’infidélité de l’autre, et en deçà peut-être par sa perte, qui commande cette singulière mise en acte, consentie par l’ensemble des participants. Occuper toutes les positions, ne renoncer à aucune – voyeur, exhibitionniste, cocu, infidèle, soumis, dominateur –, revient à se donner l’illusion de n’être exclu d’aucune scène, pas même de la plus improbable : celle de son origine, cette « nuit sexuelle » dont tout individu est immanquablement absent (Pascal Quignard, 2007).