Extase mystique

« Je vis un ange. Il tenait en ses mains un long dard en or dont l’extrémité de fer portait, je crois, un peu de feu. Il semblait qu’il le plongeait plusieurs fois dans mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière enflammée d’un immense amour de Dieu ». Pour sainte Thérèse d’Avila comme pour tous les grands mystiques, l’extase est une expérience de jouissance paroxystique – saisie par la sculpture du Bernin, à Rome (L’Extase de sainte Thérèse dans la chapelle Cornaro, 1652). Son lexique est celui de l’orgasme, du plaisir violent, non exempt d’une certaine douleur : « On dirait que je vais perdre la vie ; alors je pousse des cris, et j’appelle mon Dieu. » La dimension sexuelle des écrits mystiques est loin d’être métaphorique : signe d’un désir* que l’abstinence* décuple au lieu d’éteindre, elle témoigne, au même titre que les « songes impurs* », de la capacité du psychisme à embraser à lui seul le corps tout entier.

Parce qu’elle réalise « une véritable union avec Dieu », l’extase mystique est une dépossession : « l’âme désire désormais être possédée par ce grand Dieu dont l’amour lui a dérobé et blessé le cœur » (saint Jean de la Croix). Même si certains hommes y ont accès, la démesure de cette jouissance*, la passivité* absolue qu’elle sollicite évoquent davantage les représentations féminines de l’orgasme (Lacan).

Ne peut-on y lire également le fantasme* inconscient d’une union avec les parents idéalisés de la petite enfance, qui, comme Dieu, sont tout-puissants et seuls susceptibles de combler un nourrisson (ou un pénitent) en proie à la déréliction ? Cette union, bien que décrite comme supérieure à toute autre – « jouir de Dieu ! Ô joie des joies ! » (Jan Van Ruys-broeck) –, le mystique la « paie » d’un ascétisme strict et de mortifications continuelles. Le masochisme y a sa part, qui sait transformer la douleur en plaisir exquis : « La souffrance elle-même devient la plus grande joie lorsqu’on la recherche comme le plus précieux des trésors » (sainte Thérèse de Lisieux).