Abstinence, chasteté

Parce que l’abstinence est une exigence difficile à satisfaire, elle dispose d’un procédé à la fois efficace et fonctionnel. C’est à François de Carrara, connu – et pendu – pour avoir cadenassé toutes les femmes de son sérail, que l’on attribue l’invention des ceintures de chasteté à la fin du XIVe siècle. La femme qui n’a, comme chacun sait, aucune morale, peut désormais être verrouillée par l’époux suspicieux, qui « là, tout jaloux et sans craindre qu’on le blâme, tient sous la clef la vertu de sa femme » (Voltaire, Le Cadenas, 1716). Mais la ceinture de chasteté a changé de sexe au cours de l’histoire : conçue autrefois pour les femmes infidèles ou vulnérables, elle est à présent revêtue, selon les forums S/M*, par l’homme moderne, qui cherche à pimenter sa vie de couple. Contenant sa libido* jusqu’à la torture afin de créer un surcroît de désir, l’homme appareillé est soumis à Madame, épouse inflexible qui en détient la clé. Modernisée, la ceinture possède des cadenas sans métal, permettant de franchir discrètement les portiques des aéroports. De quoi correctement équiper Monsieur, soumis à toutes les tentations lors de ses déplacements…

Conçue comme un puissant aphrodisiaque, l’abstinence constitue un prolongement de l’amour courtois du Moyen Âge, pratique particulièrement torride si l’on se réfère au cérémonial de l’Assag, consistant pour les amants couchés nus côte à côte à résister à la tentation. Il faut néanmoins distinguer la chasteté de l’abstinence : vertu du mariage, la chasteté, issue de castus, « qui se conforme aux règles et aux rites », s’oppose à incestus, « violation d’une règle », « impureté par défaut d’abstinence », d’où dérivera le terme inceste*. Son vœu s’entend donc non comme sacrifice irrévocable, mais comme fidélité – assistée, ou non, de la fameuse ceinture. Renoncement intégral à la satisfaction, l’abstinence, propre aux nonnes et aux moines – comme aux adeptes du récent mouvement no sex –, consiste en une privation volontaire, totale, définitive de plaisir sexuel. Face à une chasteté aux principes moraux facilement enfreints, l’abstinence offrirait-elle une protection plus efficace, et même radicale, contre la sexualité et ses dangers, et, en particulier, celui de l’inceste ? À moins que l’ascèse religieuse ne fasse office « d’exhausteur de jouissance », et ne soit qu’une forme de plaisir préliminaire à un orgasme spirituel, l’extase mystique*, célébrant l’union avec le divin ? Après tout, « nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés » (La Rochefoucauld).