Fleur bleue

Elle évoque ces années où, jeune fille romantique et sentimentale, elle rêvait du prince charmant qui viendrait la réveiller de la torpeur de l’adolescence, alors que les jeunes gens de son entourage ne l’intéressaient ni de près ni de loin (surtout pas de près…). Vous avez dit Fleur Bleue ? La langue française est la seule à posséder dans son vocabulaire cette expression connotée de façon plutôt négative, désignant les jeunes filles en fleurs qui préfèrent tout ignorer des rapports sexuels. L’origine est allemande : la Blaue Blume imaginée par le poète Novalis symbolise l’amour pur, idéalisé et inaccessible, dont rêvent les intellectuels de la période romantique. Lorsqu’en 1908 l’empereur Guillaume II acquit un tableau intitulé Die Blaue Blume et l’accrocha au-dessus de son bureau, c’était certainement pour signifier qu’il était conduit par de nobles aspirations.

Avec les jeunes poètes romantiques dont la pâleur laisse augurer la mort prochaine, les jeunes filles rougissantes forment un contraste teinté à l’eau de rose. Pourtant, chez l’un et l’autre, il s’agit du même phénomène, en deux couleurs différentes : le refoulement de la sexualité. La naïveté pudique d’un côté, le rêve de l’amour idéal de l’autre sont deux façons d’éviter de penser au sexe sous son aspect concret et physique : « De loin c’est chouette, de près c’est dégueulasse » (Raymond Queneau, Les Fleurs bleues). Le succès de la saga Twilight le montre : lorsqu’une jeune fille batifole dans les fleurs avec un sémillant vampire, et que tous deux se regardent dans le bleu des yeux, les adolescents(e)s sont comblés(e)s. L’auteur souligne que son but était de mettre en avant love, not lust : le romantisme sans le sexe. Si les fleurs bleues d’aujourd’hui préfèrent les vampires aux princes charmants d’antan, la fuite de la rencontre physique des corps désirants demeure. Il en allait de même dans l’Angleterre des blue-stockings, féministes ou fleurs bleues émancipées, soignaient leur mise intellectuelle au détriment de leur féminité.

Parmi les fleurs bleues, celles de la botanique, il en est une, petite et charmante, qui symbolise la « fleur d’amour » dans le sens ici évoqué : Forget-me-not en anglais, Vergissmeinnicht en allemand. Bizarrement, la connotation sentimentale et kitsch de la fleur bleue semble pour une fois répugner au français qui, à « Ne-m’oublie-pas », préfère l’anonymat d’un nom scientifique grec : Myosotis.