Frigidité

N’est-il pas singulier que, dans le dictionnaire Littré, « frigidité » soit placé juste après « frifilis », mot du XVIIe siècle qui est l’ancêtre de frou-frou, et juste avant frigorifique ? Si le frifilis/frou-frou est la promesse du chaud, la frigidité évoque le froid, surtout depuis que le « frigidaire » est venu remplacer l’appareil frigorifique dont il est la plus célèbre marque commerciale. Ainsi, parlant d’une amoureuse avec laquelle il venait de rompre, un jeune homme se justifiait par ces mots : « cette fille est un frigidaire ».

Au froid, la définition de frigidité ajoute impuissance et inertie (des fonctions génitales), et le mot peut concerner les deux sexes. Mais gageons qu’un homme préférera se qualifier d’impuissant plutôt que de frigide qui, en plus d’attaquer sa puissance virile, le féminiserait. C’est en effet au féminin que frigide est communément utilisé, pour désigner celles qui ne ressentent pas d’orgasme au cours de rapports sexuels, et même parfois aucune sensation, à l’image de la Lélia de George Sand : « Je me dévouais en pâlissant et en fermant les yeux. Quand il s’était assoupi, satisfait et repu, je restais immobile et consternée, les sens glacés. »

Ce que la bourgeoise du XIXe siècle perdait en plaisir, elle le gagnait en respectabilité. De nos jours, une femme frigide est comme une vierge de 20 ans, ridicule et pleine de culpabilité. La femme moderne, libérée, doit être chaude ; chaude mais pas légère, car alors la figure de la traînée, ou pire de la putain*, menace.

C’est l’hystérie qui fournit la plus grande cohorte de femmes frigides. Quand le souhait incestueux pour le père reste trop exclusif et envahit les relations amoureuses, le seul moyen de demeurer honnête est de rester froide avec tout homme aimé. La princesse Turandot de l’opéra de Puccini en donne, sous la forme d’une énigme à résoudre, la description la plus saisissante : « Une glace qui t’enflamme et de ta flamme plus encore se glace ! Limpide et obscure, si libre tu te veux, elle te rend plus esclave. Si pour esclave elle t’agrée, roi elle te fait. »