Harem

Peau ivoirine, grands yeux bleus qu’encadre une chevelure d’un blond vénitien, l’odalisque est étendue, lascive et sensuelle, fixant d’un regard oblique l’homme à qui elle est prête à s’offrir. En l’occurrence, cet homme n’est autre que le peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres, qui, à l’instar de beaucoup d’autres « orientalistes » au XIXe siècle, a peint de nombreuses scènes de harems peuplés de femmes nues aux charmes nonchalants. Ingres ne mit pourtant jamais les pieds dans un harem ; les scènes qu’il peint sont le pur fruit de son imagination. Son cas n’est pas isolé : toujours le harem a suscité en l’homme – occidental avant tout – des fantasmes de toute-puissance sexuelle. Alors même que le terme désigne un lieu interdit aux hommes – harâm est ce qui est tabou, par opposition à ce qui est halâl, permis –, le harem est perçu comme le lieu de luxure et d’assouvissement de tous les désirs. De fait, le harem a de particulier qu’un seul homme y a droit d’accès et que toutes les femmes qui s’y trouvent lui appartiennent. Ne pas se limiter à une seule, échapper à la frustration de n’être qu’un parmi d’autres : voilà ce que le harem promet et que le bordel* ne peut offrir. Être le seul, l’unique homme à qui toutes les femmes sont soumises… cela s’appelle être comblé ! C’est là l’origine du plaisir qu’ont les hommes à se vanter d’avoir « un harem ».

Le paradis des musulmans ressemble à s’y méprendre à un tel harem : dans les jardins d’Allah, soixante-dix vierges aux grands yeux noirs, les houri, recluses dans des pavillons, attendent les « hommes de bien » sur des couvertures vertes et des tapis moelleux. Harem paradisiaque à un détail près : l’homme ne va plus pouvoir disposer à lui seul de toutes ces vierges, qu’il possède désormais en partage avec ses pairs. Cela rapproche curieusement les houri des femmes du bordel : le mot allemand Hure (putain*) et sa reprise anglaise whore renvoient de troublants échos étymologiques – que les théologiens récusent, évidemment.