Intimité

L’intimité serait-elle le dernier rempart qui résiste aux regards voyeurs, aux surveillances discrètes et à la publicité des ébats ? En cas d’atteinte, la loi elle-même veille à protéger l’intimité de la vie privée – un pléonasme… Intime(s) mon hygiène, mon journal ou ma conviction, intimes ma correspondance, mes relations ou mes amis. Parfois menacée mais jamais menaçante, toujours privée mais souvent partageable, mon intimité m’abrite autant que je la protège : c’est chez moi, c’est à moi, et c’est moi qui tiens la porte de la chambre ou des cabinets. Que portes et biens viennent à disparaître (open space), mon intimité et la tienne (dans l’intimité, on est rarement plus de deux) resteraient les dernières propriétés avant la désolation. « Intimité : à respecter », disait Flaubert.

Mon intimité contre la tienne ? Dans Intimité, le film de Patrice Chéreau (2001), le pacte des amants se rompt quand, telle Psyché devant Éros, l’homme ne se satisfait plus du bonheur physique intense partagé avec l’inconnue du mercredi après-midi et veut en savoir plus sur elle en la suivant dans sa vie quotidienne.

L’étranger ruine l’intimité, mais trop d’intimité l’étouffe, et moi avec. La relation intime peut brûler et éloigner les amants. Le Journal intime, qui « tient lieu de confident, c’est-à-dire d’ami et d’épouse », peut se transformer en « méditation du zéro sur lui-même », comme l’écrit Amiel (1882), l’éternel célibataire. Piètre recours du petit ou du grand Moi contre sa solitude et son insignifiance, contre l’oubli ou le désespoir de soi (Blanchot). Pour me guérir de ma mélancolie, l’exhibition de mon intimité webcamée – toute ou parties – peut alors me donner la sensation (forte) d’exister, et plutôt deux fois qu’une, démultipliée mais perdue dans la virtualité et l’anonymat.

Dans le cabinet du psychanalyste, le commerce des deux protagonistes qui parlent ensemble est fait du clair et de l’obscur de l’intimité. « Il fait plus clair quand quelqu’un parle », dit l’enfant couché dans le noir à celui qui l’écoute, et nous sommes tous cet enfant. Mais « moi » qui parle, de mon intimité ou non, je suis loin de régner sur elle. Même dans ma plus stricte intimité, nous sommes plusieurs.