Lolita

Lorsque Vladimir Nabokov écrit en 1955 le roman Lolita, il ne se doutait pas qu’il venait de créer la lolita, prototype d’une jeune fille prépubère qui éveille le désir d’hommes mûrs, jusqu’à l’obsession. Il se doutait encore moins que son livre allait faire scandale, au point que dix ans passé sa parution, aucun parent ne voulait nommer sa fille Lolita…

T-shirt moulant rose acidulé, soutien-gorge push-up, short ras les fesses, cheveux tressés en nattes faussement sages, la « nymphette » Lolita est une baby-doll craquante que l’on aimerait bien croquer si seulement cela n’était pas si terriblement scandaleux – à moins que l’interdit n’aiguise encore la convoitise. Mais ce qui est véritablement politically incorrect, c’est qu’une Lolita n’est pas seulement consentante, elle est une allumeuse* qui provoque le désir et est tout autant excitée à l’idée de séduire que d’être séduite.

Ce qui dérange et choque est la mise en acte de fantasmes œdipiens incestueux, tant pour la fille-enfant qui veut séduire son père, que pour l’homme qui désire sa fille. Si le tabou de l’inceste* est sans cesse réaffirmé, c’est précisément qu’il tient une place privilégiée dans les fantasmes*. Lolita, la scandaleuse, représente la réalisation de ce qui est défendu, dans un sans-gêne si désarmant qu’il en est carrément choquant.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que les deux films américains consacrés à Lolita – l’un dans les années soixante par Stanley Kubrick, l’autre dans les années 1990 par Adrian Lyne – aient défrayé la chronique, le plus récent ayant difficilement trouvé un financement, tant le sujet mettait mal à l’aise l’esprit puritain des Américains. Que des enfants soient victimes de désirs interdits des adultes, c’est grave ; mais qu’ils sollicitent les passages à l’acte, c’est insupportable.

Lolita est un diminutif du prénom espagnol Dolores qui signifie douleurs (Nabokov le rappelle dès le début de son roman). L’insouciante nymphette toute pimpante a donc une autre face, bien plus douloureuse : serait-ce celle de sentir qu’en principe les fantasmes ne sont pas faits pour être réalisés ?