Lubrique

« T’as vu comme il nous mate le type là-bas, ça se voit, il ne pense qu’à ça. » Il y a dans le regard lubrique quelque chose de sale, de salace qui corrompt ce qu’il touche. Qui-brûle : anagramme de lubrique…

Lubricus, glissant en latin : la lubricité est un dérapage, un penchant brutal pour la luxure ; fornication*, bestialité, adultère*, inceste*, sodomie* en sont les plus proches parents. La référence à la luxure évoque un appétit vorace pour la volupté et les plaisirs de la chair*, au moins autant en pensée qu’en acte. Lubrique, c’est d’un même mot le sexe et sa condamnation morale. Aujourd’hui démodé, le terme fait sourire, libération sexuelle oblige… « Lubrique » est cependant lourd d’une histoire ancienne où c’est le regard qui en prend… plein la vue ; ce regard qui, « avec la pensée impure, est un péché mortel » susceptible de conduire « aux flammes éternelles ». Regard concupiscent et avide jeté sur la proie possible, regard du pécheur victime du démon de la lubricité qui « se complaît à regarder ses propres parties pudiques » (Doctrinal de Sapience, XVIIe siècle). « Lubrique » s’entend davantage au masculin, il partage cependant la même étymologie que « lubrifié », traditionnellement utilisé pour décrire l’excitation vaginale. Le regard lubrique est un regard qui mouille.

Si la violence pulsionnelle face à l’objet du désir n’a pas de sexe, la convoitise, elle, est celle de la bête (sexuelle) qui épie et dévore d’abord… des yeux. Le regard furtif et pénétrant du vicomte de Valmont sur la présidente de Tourvel, de « la tête aux pieds et des pieds à la tête », échauffe le désir et vaut pour préliminaire* (Laclos, Les Liaisons dangereuses). Dans Senso (Visconti, 1954), c’est Livia, sublime comtesse vénitienne qui découvre et déshabille du regard le lieutenant autrichien Mahler. La lubricité est aussi femme, les yeux fixés sur le poète « comme un tigre dompté », la maîtresse des « Bijoux » se laisse regarder et aimer : « D’un air vague et rêveur elle essayait des poses/Et la candeur unie à la lubricité/Donnait un charme neuf à ses métamorphoses. » (Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1861).