Perversion

La perversion n’est plus ce qu’elle était… « L’outrage aux bonnes mœurs » ayant disparu du Code pénal, pour choquer, scandaliser, il faudra aller chercher plus loin dans l’horreur, et conjuguer perversion et cruauté* – comme à la grande époque de Néron ou de Tibère –, être pédophile* ou bien serial killer. Au terme de perversion (de pervertere : détourner, tordre), le corps médical préfère aujourd’hui celui de paraphilie, qui dédiabolise. Là où le pervers était « un tordu », un expert du vice, le paraphile fait juste figure d’amateur. Aux côtés des vedettes, la plupart en « isme » (masochisme*, exhibitionnisme*, fétichisme, travestisme*…), on trouvera toute une série de « fanatiques » un peu particuliers, dont les attirances sont aussi insolites qu’exclusives : prédilection pour les pieds (podophiles), pour les amputés (acrotomophiles), pour le fait d’être rémunéré (chrématistophiles), pour les poupées ou peluches (pédiophiles), pour les chauves (falakrophiles), pour les femmes allaitantes (lactophiles), etc. Pourvu d’ajouter le suffixe – philie à une racine grecque ou latine, on prouvera que tous les goûts sont bel et bien dans la nature.

Si la perversion se subdivise en des formes infinies, fait varier les possibles, c’est précisément parce que le pervers ne peut aimer qu’une seule chose à la fois. « L’obsédé » du langage courant le dit bien : il y a quelque chose de compulsif dans la perversion. Prisonnier de la routine d’un même scénario, contraint d’agir son (unique) fantasme, le pervers fait paradoxalement figure de parent pauvre de la sexualité. Dire paraphilie, c’est aussi insister sur le fait que le pervers est, littéralement, passé « à côté » de l’amour, qu’il est un amoureux raté, manqué : en détissant amour et sexuel, l’autre lui est devenu aussi éphémère qu’indifférent. Peut-être parce qu’il vit dans cette hantise de la sexualité orthodoxe, « à la papa », le pervers est parfois presque hors-sexualité. « Il n’y a pas d’être plus malheureux sous le soleil qu’un fétichiste qui se languit après une bottine et qui doit se contenter d’une femme entière » (Karl Kraus).