Post coïtum animal triste

« Ils se pressent avidement, ils mêlent leur salive et ils confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents. Vains efforts, puisqu’aucun des deux ne peut rien détacher du corps de l’autre, non plus qu’y pénétrer et s’y fondre tout entier » (Lucrèce, De la nature des choses). Ce « bouillon d’ardeur » – l’orgê grec : orgasme – de deux êtres qui exigent n’en faire qu’un, cette hâte de se fondre l’un dans l’autre illustre la fable poétique du Banquet de Platon, de la division de l’humain en deux moitiés, aspirant à se retrouver et à se fondre à nouveau dans l’amour. Constituant à l’origine une troisième espèce, les Androgynes, à la forme sphérique et aux membres démultipliés, furent coupés par Zeus en deux parties. Chacune regrettant sa moitié, « tentait invariablement de s’unir à elle, si bien que lorsqu’elles se rencontraient, elles s’enlaçaient de leurs bras et s’étreignaient si fort que, dans le désir de se refondre, elles se laissaient ainsi mourir de faim et d’inertie, car elles ne voulaient rien l’une sans l’autre entreprendre ».

Post coïtum animal triste : sentiment d’inachèvement, spleen mêlant tristesse, mélancolie et nostalgie, sorte de post-coïtum blues qui vient cruellement révéler que cette promesse d’infini et d’éternel de l’union amoureuse restera toujours déçue… Trouver « sa moitié » n’est décidément pas une mince affaire, le blues de l’amant vient attester que la complémentarité des sexes n’est qu’illusion.

« Aussi étrange que cela paraisse, notait Freud, je crois que l’on devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction » : comme une limitation de plaisir, des digues en bordent le flux. L’impossibilité de l’amour tiendrait peut-être à une ambivalence originelle : le souffle sexuel nourrit une idéalisation excessive, et ne peut conduire qu’à une déception criante. L’amour physique n’est qu’un naufrage ordinaire : « il n’y a pas de rapport sexuel » (Lacan), une relation sexuelle ne nous assure pas qu’il y ait un rapport effectif à l’autre, elle peut même générer la plus profonde des solitudes – renforcée, chez l’homme, par cette attitude dépressive du pénis* que l’on nomme « détumescence ».

Post coïtum animal triste, et deux insatisfactions, deux solitudes « en partage » que seule apaiserait la fuite dans le sommeil, celle qui vient anesthésier les désillusions des hommes : « Alors… heureuse ? ».