Pudeur

« L’homme et la femme étaient tous deux nus, sans en éprouver de honte. » Tant qu’ils sont au jardin d’Éden, Adam et Ève ne connaissent pas la pudeur. Intrinsèquement liée à la chute, elle naît avec la faute, signe la culpabilité et en est le châtiment. Fille de la honte (pudere, avoir honte), son objet est toujours le sexuel (pudenda, les organes génitaux).

De ce lien intime avec la sexualité, la pudeur tire sa force et sa faiblesse. Si aucune civilisation ne l’ignore totalement, son gradient est relatif selon les lieux et les époques. Objet de toutes les passions, elle peut être aussi violemment défendue qu’attaquée, mais les attraits du corps féminin sont toujours sa cible principale. Au XIXe siècle, il fallait recouvrir jusqu’aux jambes des pianos et fauteuils ; aujourd’hui, les fondamentalistes musulmans exigent que le corps de la femme soit entièrement dérobé aux regards. Dans les années soixante-dix, il fallait à l’inverse s’affranchir de toute pudeur pour faire de sa nudité* un emblème politique. Ces volontés émancipatrices achoppent toujours sur les fondements et les limites de la sexualité humaine. Les enfants des soixante-huitards se souviennent avec gêne de la nudité envahissante de leurs parents. En réalité, même quand elle semble l’entraver, voire l’empêcher, la pudeur demeure la condition sine qua non de la sexualité. Elle dote le corps nu d’un pouvoir érogène : s’il faut le cacher souvent, c’est pour mieux le dévoiler de temps en temps. Ceux qui ordonnent une stricte pudeur l’ont d’ailleurs très bien compris : « Une vierge adulte doit rougir d’elle-même et ne peut pas se voir nue » (saint Jérôme).