Sécrétions

La nouvelle de Maupassant, Idylle, réunit, le temps d’un voyage en chemin de fer, un jeune homme et une paysanne piémontaise, nourrice de son état. « La chaleur devenait terrible, n’y tenant plus elle ouvrit sa robe : “je n’ai pas donné le sein* depuis hier, me voilà étourdie”… Il se mit à genoux devant elle, elle se pencha vers lui, portant vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein. Une goutte de lait apparue au sommet. Il la but vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ces lèvres. Et il se mit à téter d’une façon goulue et régulière. »

Retour aux sources : le lait n’est jamais que le premier des fluides par lesquels l’amour transite. La sueur, la salive, le sang, les larmes, le sperme et l’humeur vaginale… dans la rencontre sexuelle, les corps se séparent (secretio, séparation) d’un peu d’eux-mêmes, ils échangent, pour le plaisir… ou le dégoût. Louis Calaferte (Septentrion, 1963) se jette dans l’« océan sirupeux » du sexe pour en explorer les « profondeurs spacieuses » et y goûter « d’âcres saveurs ». Le désir* des uns est l’interdit des autres : il est des sociétés (notamment en Afrique subsaharienne) où l’on pratique l’assèchement vaginal.

La physique des fluides est un trait d’union entre sexualité et procréation – chez l’homme, la migration de la semence alimente le fantasme* d’atteindre la matrice (Sandor Ferenczi). Longtemps on a cru le sperme seul responsable de la conception du futur enfant. Il véhiculait son âme et le contenait déjà sous forme réduite (l’homunculus). Le sang maternel servait seulement à nourrir le fœtus (Hippocrate) – l’ovulation n’est découverte qu’au XXe siècle. La rencontre interdite des humeurs est au principe de l’inceste du deuxième type (Françoise Héritier), qui interdit certaines unions (d’un même homme avec la mère et la fille, ou avec les deux sœurs) de crainte de mettre en contact les identiques et de provoquer stérilité et catastrophes.

De tous les liquides sécrétés par le corps sexuel, le sang est sans doute le plus tabou. Sang des règles, sang de la défloration (« le venin de la pucelle »), sang de l’accouchement, il conjugue le sacré et l’impur* et réunit dans un même danger le sexe et le féminin. Quelques gouttes versées du sang divin d’Aphrodite suffisaient pour donner la vie, ou la reprendre.