Seins

« Un jeune homme, qui devint un grand admirateur de la beauté féminine, déclara un jour où l’on en venait à parler de la belle nourrice qui lui avait donné la tétée : je regrette de n’avoir pas mieux profité de la belle occasion » (Freud). Des « tétés » aux « nichons », les seins, plus que toute autre partie du corps, signent la continuité des vies sexuelles infantile et adulte.

À l’origine, le mot « sein » est étymologiquement associé au maternel puisque issu du latin sinus, le pli de toge dans lequel les femmes portaient leur enfant. Des représentations galbées des Vénus de Botticelli ou du Tintoret, aux figurations poitrinaires plus torturées de De Kooning, ces objets de fascination ont inspiré depuis des millénaires tous les arts. En psychanalyse, le mot sein est métonymiquement utilisé pour désigner l’ensemble des soins reçus par l’enfant : c’est dire l’importance de cet organe, promoteur des prémisses de la vie imaginaire.

Les seins font se rencontrer la faim et l’amour, ce qui n’est pas toujours sans danger. Le film La Grande Bouffe, de Marco Ferreri (1973), l’illustre lorsque l’acteur Philippe Noiret, s’agrippant au corsage d’une femme opulente, meurt étouffé après avoir ingurgité avidement un gâteau en forme de sein. Mais c’est dès le début de la vie que les mamelles ont double emploi : le sein nourricier est également le premier objet érotique, en procurant à l’enfant une prime de plaisir liée à sa succion. « L’image d’un enfant rassasié au sein reste le prototype de l’expression de la satisfaction sexuelle ultérieure » (Freud). Il suffit cependant que la barrière de l’inceste* s’érige pour que sein érotique et sein nourricier soient culturellement dissociés, et avec eux l’image de la mère et de la femme. Est-ce la mise à mal du refoulement des enjeux érotiques entre mère et enfant qui rend épineux le choix de l’allaitement pour nombre d’accouchées ? Question qui ne semble pas se poser pour la « Brave Margot » de la chanson de Brassens qui, dégrafant « son corsage pour donner la gougoutte à son chat », affole, innocente, « tous les gars du village ».