Chapitre III. Théories

La sociométrie selon Moreno

Jacob-Lévi Moreno (1889-1974) fut tout autant un personnage qu’un précurseur et il se montra plus un inventeur qu’un théoricien. « Son intérêt pour les enfants abandonnés dans les jardins de Vienne, pour les prostituées réprouvées par la société, pour les personnes déplacées au camp de Mitterndorf, son expérience de psychiatre en rupture avec la médecine officielle, d’acteur en conflit avec le théâtre traditionnel, de mystique en dehors des religions établies, enfin son expérience d’immigrant nous paraissent converger vers le problème du rejet social. Moreno est préoccupé par tous ceux qui ont du mal à se faire accepter d’un groupe : les Noirs en face des Blancs, les Juifs en face des Allemands, les isolés dans une classe, un atelier ou une escadrille. Le jeu des attractions et des répulsions interindividuelles le passionne de façon primordiale »21.

Moreno invente à Vienne en 1923 le psychodrame, c’est-à-dire la psychothérapie des conflits interpersonnels au sein du couple et de la famille par le moyen de l’improvisation dramatique à l’aide de personnages auxiliaires et grâce à la « catharsis » des affects réprimés [cf. Moreno, 1965]. Le petit groupe constitué par la ou les personnes en conflit, par les Moi auxiliaires et par le directeur de jeu (qui lui-même ne joue pas) fonctionne (sauf s’il s’agit d’enfants) devant un groupe large de spectateurs, qui bénéficient eux aussi de l’effet cathartique. Puis Moreno, émigré aux États-Unis en 1925, élargit la portée de sa découverte ; il met au point une meilleure formation des individus aux rôles requis dans la vie sociale et professionnelle ; et ceci par la technique du jeu de rôles et grâce à la libération de la spontanéité personnelle, figée dans les habitudes, les stéréotypes, les « conserves » culturelles : l’interaction des spontanéités est censée produire une meilleure compréhension réciproque d’autrui, car chacun apprend à extérioriser ses propres rôles, à « lire » les rôles des autres et à leur donner des réponses de rôle appropriées. La personnalité est conçue par lui comme un système de rôles et comme un atome social.

Au cours d’une enquête dans une institution d’adolescentes délinquantes, en 1930 (l’institut Hudson, près de New York), Moreno [1959] vérifie et met au point la technique sociométrique. Les êtres humains sont reliés les uns aux autres par trois relations possibles : sympathie, antipathie, indifférence. Les relations peuvent se mesurer à partir d’un questionnaire où chaque membre d’un groupe indique qui dans le groupe il choisit et rejette comme compagnons. Le dépouillement des réponses permet d’établir une sorte de radiographie des liens socio-affectifs (le télé) à l’intérieur du groupe : le sociogramme en est la représentation graphique. Certaines configurations de ces liens sont explicatives de certains phénomènes de groupe. Par exemple, une chaîne de sympathies constitue un réseau de communication où celle-ci circule rapidement et discrètement. Ainsi, à l’institut Hudson, la propagation de rumeurs et l’évasion de pensionnaires suivent une telle chaîne. Autre exemple : les pavillons où les rééducateurs rencontrent le plus de difficultés sont ceux où existent des antipathies entre pensionnaires de ce pavillon. Le tableau sociométrique de l’ensemble de l’institution permet de procéder à une recomposition des effectifs des pavillons telle que la cohésion des groupes, elle-même propice à un meilleur climat éducatif, soit renforcée par le rapprochement des « sympathies » et la dispersion des « antipathies ». De même, l’indication d’un traitement psychodramatique devient plus facile à poser quand l’enquête sociométrique a mis en évidence dans un groupe des isolés ou des rejetés.

Le moral et par suite les performances d’un groupe, d’un équipage, d’une équipe de travail dépendent de la prédominance des relations de sympathie entre les membres et à l’égard du leader (pour une étude plus détaillée, cf. plus loin p. 213).

Enfin Moreno étend aux rapports et aux conflits intergroupes les trois principes fondamentaux de la spontanéité, de la catharsis et de l’interaction des rôles. C’est le socio-drame, où des représentants de chaque sous-groupe ou de chaque communauté en conflit viennent à tour de rôle représenter psychodramatiquement la façon dont ils vivent les situations qui sont sources de conflits avec l’autre sous-groupe ou avec l’autre communauté.

La dynamique des groupes selon Kurt Lewin

Psychologue de l’Ecole de Berlin, tôt émigré aux États-Unis, K. Lewin (1890-1947) a transposé d’abord dans l’étude de la personnalité humaine, puis dans celle des groupes, les principes de la Gestalt theorie ou psychologie de la forme22. Celle-ci avait montré que la perception et l’habitude portaient non pas sur des éléments mais sur des « structures », des organisations ou des réorganisations de sensations ou de souvenirs. Semblablement, Lewin explique l’action individuelle à partir de la structure qui s’établit entre le sujet et son environnement à un moment donné. Cette structure est un champ dynamique, c’est-à-dire un système de forces en équilibre : quand l’équilibre est rompu, il y a tension chez l’individu et son comportement a pour but le rétablissement d’un équilibre. Lewin et ses collaborateurs de l’école berlinoise ont étudié plus spécialement trois formes de tension dans la personnalité individuelle :

a)  Une tâche interrompue avant son achèvement laisse le sujet en état d’insatisfaction et il se souvient mieux, par la suite, d’une tâche interrompue que d’une tâche similaire qu’il a pu achever et où la tension a été complètement résolue (effet Zeigarnik).

b)  La tension provoquée chez un sujet par une frustration le conduit soit à une décharge agressive de la tension, soit à un retrait devant les besoins dont il espérait la satisfaction ou qui avaient connu un début de satisfaction (frustration --> agression ou régression) (expériences de Barker et Dembo).

c)  Les échecs ou les succès rencontrés au cours de l’accomplissement d’une tâche répétitive modifient notre attitude dynamique en face de cette tâche : il s’agit du « niveau d’aspiration » qui peut s’élever, soit parce que le succès donne confiance, soit pour compenser la déception d’un échec (il peut aussi s’abaisser pour des raisons symétriques) (cf. F. Robaye, 1956).

Venu aux États-Unis en 1930, Lewin continue ses recherches, mais il est de plus en plus influencé par la psychologie sociale expérimentale qui naît alors (cf. supra, p. 76).

Lewin utilise une représentation graphique topologique pour rendre compte des relations qui restent inchangées à l’intérieur du champ psychologique en perpétuelle évolution de l’individu ; il met ainsi en évidence les notions d’espace de vie d’un individu, de locomotion de l’individu à travers cet espace vers les objets investis par ses besoins, de distance psychologique entre le sujet et les personnes et les objets du champ, de barrières qui s’interposent entre les éléments du champ.

À partir de 1938, Lewin se consacre à étendre aux petits groupes cette notion de champ dynamique, en leur appliquant d’une façon rigoureuse la méthode expérimentale, seule susceptible selon lui de vérifier authentiquement ses hypothèses. Il réunit artificiellement des groupes d’enfants pendant une durée assez longue, et, à l’occasion des activités de loisirs qui leur sont proposés, il introduit dans la situation des variables dont il mesure les effets.

Ce type d’expérience est repris et systématisé par K. Lewin, Lippitt et White en 1939, avec la création de 5 clubs d’enfants d’âge scolaire, auxquels on propose pour activité la fabrication de maquettes de décors de théâtre [cf. Lewin, 1959]. Par club, il y a 5 participants, un moniteur psychologue entraîné à mener des groupes suivant un climat social défini et tout le matériel nécessaire. Les enfants sont volontaires. Ils viennent avec l’accord de leurs parents et de leurs maîtres. Ils ignorent le but de l’expérience.

On réalise ainsi trois climats sociaux : a) autocratique, b) démocratique, c) « laisser-faire »23, dont chacun se différencie des autres en cinq points (cf. le tableau 8, p. 227).

Les clubs se réunissent une fois par semaine. Après 6 semaines, chaque club change de moniteur et de climat. Ces changements s’opèrent dans un ordre différent pour chaque club. Chaque moniteur change également de groupe et de climat. L’appareil de contrôle fonctionne continuellement : chaque enfant a été testé avant et après l’expérience, et chaque semaine on demande aux parents et aux enseignants un rapport sur le comportement de l’enfant. À la fin de l’expérience, on organise une excursion au cours de laquelle on demande aux enfants leur opinion. Chaque séance de club est enregistrée sur bande magnétique et filmée. De plus, deux invités-observateurs y assistent pour donner leur impression globale sur le climat.

L’exploitation de la masse des documents n’a pu être faite que sous l’angle d’une seule hypothèse : la frustration entraîne l’agression. On a calculé le taux d’agression pour chaque séance (nombre de paroles et de gestes agressifs à l’égard des personnes et des choses), ainsi que la moyenne d’agressivité pour chaque climat et chaque club. D’où les résultats suivants :

a)  On avait prévu que le climat autocratique, très frustrant, ferait apparaître un fort taux d’agressivité. En fait, on a relevé deux types de réactions : des séances sans aucune agressivité (apathie) ; des séances au cours desquelles il y eut de grandes explosions de rage collective, avec destruction du matériel.

Ainsi l’autocratisme induit deux types de réaction : tantôt l’obéissance passive, où l’inertie est un mode de résistance à l’agressivité, tantôt des révoltes violentes où l’accumulation, au cours de la phase précédente, de l’agressivité latente (résultant de la frustration due au style de commandement) atteint son point de rupture.

b)  On pensait que dans le climat démocratique l’agressivité serait la plus faible, ce qui est effectivement le cas ; cependant elle n’est pas nulle, mais elle se décharge au fur et à mesure, ce qui permet de la maintenir à un taux régulier relativement bas. Ce maniement de l’agressivité permet au groupe démocratique d’être le plus productif dans ses tâches.

c) Pour le climat « laisser-faire », on avait prévu un taux d’agressivité modéré. Au contraire, on y trouve en moyenne le taux le plus élevé. En effet, les enfants venaient au club pour réaliser un travail nécessitant l’aide du moniteur, sur laquelle ils comptaient. Il y avait échec à cause de l’abandon par le moniteur ; de cette frustration très forte naissait une réaction très forte d’agressivité entre eux et contre le moniteur.

En conclusion, la frustration entraîne des réactions agressives, mais celles-ci prennent des nuances particulières suivant les climats groupaux. Ces climats groupaux dépendent à leur tour du style de commandement. Au moment où commence la deuxième guerre mondiale, cette expérience connaît vite la célébrité. Elle valide l’idéal démocratique des nations qui s’opposent aux dictatures ; dans les groupes conduits démocratiquement, la tension est moindre, car l’agressivité s’y décharge au fur et à mesure au lieu de s’accumuler et de produire l’apathie freinatrice ou les explosions destructrices, comme c’est le cas dans les groupes conduits de façon autocratique ou laisser-faire ; le groupe démocratique, atteignant plus aisément son équilibre interne, est plus constructif dans ses activités.

Cette expérience illustre les hypothèses de Lewin : le groupe est un tout dont les propriétés sont différentes de la somme des parties ; le groupe et son environnement constituent un champ social dynamique, dont les principaux éléments sont les sous-groupes, les membres, les canaux de communication, les barrières. En modifiant un élément privilégié, on peut modifier la structure d’ensemble. La recherche des rapports dynamiques entre tels éléments et telles configurations d’ensemble devient, dès lors, le thème directeur de Lewin et de son école. Les relations, découvertes en laboratoire sur des groupes artificiels, peuvent ensuite être étudiées dans des groupes réels, à l’atelier, à l’école, dans le quartier. Le petit groupe devient ainsi à son tour le « laboratoire de choc » qui permet de surmonter les résistances au changement et de déclencher l’évolution des structures dans un champ social plus vaste (usine, marché de consommateurs, opinion publique).

Le groupe est conçu par Lewin comme une réalité sui generis, irréductible aux individus qui le composent, et à la similitude de leurs buts ou de leurs tempéraments. Le groupe est un certain système d’interdépendance : a) entre les membres du groupe ; b) entre les éléments du champ (buts, normes, perception du milieu extérieur, division des rôles, statuts, etc.).

Le système d’interdépendance, propre à un groupe à un moment donné, explique le fonctionnement du groupe et sa conduite, aussi bien le fonctionnement interne (sous-groupes, affinités, rôles) que l’action sur la réalité extérieure. Là réside la force du groupe, ou plutôt le système des forces qui le font agir, et qui l’empêchent d’agir. D’où l’expression dynamique des groupes, pour désigner cette méthode d’étude. Lewin l’utilise pour la première fois, en 1944, dans un article, au même sens qu’en physique on distingue la statique et la dynamique d’un système. En raison de son pouvoir imagé, l’expression va faire fortune. Pour Lewin, elle avait un sens plus austère : dans un milieu défini, une certaine distribution de forces détermine le comportement d’un objet possédant des propriétés définies.

Les travaux ultérieurs de Lewin portent sur le changement social. Il définit la notion d’état quasi stationnaire : c’est un état d’équilibre entre des forces égales en grandeur et opposées en direction ; cet état n’est pas rigoureusement constant ; il manifeste des fluctuations autour d’un niveau moyen ; il y a donc une marge de voisinage à l’intérieur de laquelle la structure du champ de forces ne se modifie pas. C’est la définition la plus générale de la résistance au changement. L’accroissement des forces opposées ne modifie pas l’équilibre, mais entraîne une augmentation de la tension dans le groupe. Pour modifier la structure du champ de forces, il faut augmenter très fortement l’une des forces opposées ou diminuer l’intensité de l’autre. Une fois que le changement est allé au-delà de la marge de voisinage, il tend à se poursuivre de lui-même vers un nouvel équilibre et à devenir irréversible.

Comment surmonter la résistance initiale qui tend à ramener l’équilibre au niveau antérieur ? En « décristallisant » peu à peu les habitudes par des méthodes de discussion non directives, jusqu’au point de rupture, de choc, où une recristallisation différente peut s’opérer. Autrement dit, abaisser le seuil de résistance et amener le groupe à un degré de crise qui produit une mutation des attitudes chez ses membres, puis, par influence, dans les zones voisines du corps social.

Une expérience de 194324 sur la modification des habitudes alimentaires illustre ces conceptions. Il s’agit d’une intervention portant sur des groupes de ménagères américaines, volontaires de la Croix-Rouge pour l’aide à domicile. Ces groupes, de treize à dix-sept personnes, sont étroitement soudés. Les collaborateurs de Lewin disposent d’une durée de 45 minutes pour six de ces groupes. Le but est d’accroître la consommation de morceaux de viande (cœur, rognons, ris de veau) qui font l’objet d’une aversion. Trois groupes sont traités par la méthode classique de l’exposé : une ménagère expérimentée fait une conférence intéressante sur l’utilité de consommer ces morceaux (avantages diététiques et participation à l’effort de guerre du pays) et sur l’art de les préparer afin d’éviter certaines caractéristiques, d’odeur par exemple, qui déclenchent l’aversion. Seulement 3 % des participantes sont convaincues au point de servir effectivement à leur table ces « bas morceaux ».

Les trois autres groupes sont menés par Bavelas, selon une autre méthode : un bref exposé aborde le problème de l’alimentation dans les deux perspectives de l’effort de guerre et de la diététique. Une discussion libre est ensuite ouverte pour voir « si des ménagères participeraient à un programme de changement des habitudes alimentaires sans recourir aux méthodes de vente à forte pression ; supposez des ménagères comme vous… ». Les échanges de vues mettent en évidence les préjugés qui font obstacle au changement (odeurs pendant la cuisson, consistance répugnante de ces morceaux, dégoût éprouvé par les maris). Un expert propose alors remèdes et recettes, comme dans les trois groupes précédents, mais il ne les propose que quand le groupe est motivé à les connaître. Un vote à main levée encadre la discussion : on demande au début combien de participantes ont déjà servi de tels aliments ; à la fin, combien envisagent d’en servir. Le contrôle des effets montre que 32 % le firent effectivement pendant les semaines suivantes.

D’où vient la supériorité de la seconde méthode ? L’implication des ménagères y est plus élevée, car elles discutent « comme s’il » s’agissait d’autres ménagères et qu’elles sont libres de leur décision finale. La prise de décision en groupe engage plus à l’action qu’une décision individuelle. Les membres d’un groupe sont prêts à adhérer à de nouvelles normes si le groupe y adhère. « L’expérience en matière de commandement, de formation, de changement des habitudes alimentaires, de rendement au travail, d’alcoolisme, de préjugés, tout montre qu’il est plus aisé de changer des individus constitués en groupe que de changer chacun d’eux séparément. » La conformité au groupe est un des éléments de la résistance interne au changement : il faut réorienter cette force au service du changement.

Par ailleurs, pour modifier un équilibre quasi stationnaire, on peut soit accroître les forces qui poussent dans la direction désirée, soit diminuer les forces opposées. La première procédure produit dans le groupe un état de tension élevé, avec agressivité accrue, réactions émotives, baisse de l’action constructive ; elle s’apparente à la conduite autocratique des groupes, qu’il s’agisse de la contrainte exercée par un individu dominant ou de celle d’une majorité sur une minorité. La seconde procédure, au contraire, facilite le changement par réduction de la tension interne. Enfin, pour défaire des préjugés chargés d’affectivité, il faut provoquer un bouleversement émotif, une « catharsis » qui brise la complaisance pour le préjugé et décristallise l’habitude. D’où les trois étapes du changement social : a) décristalliser (un-freezing) ; b) changer (moving) ; c) cristalliser (freezing) le nouvel équilibre pour qu’il « tienne ».

Nous verrons plus loin (p. 146) comment la méthode du T-group (ou groupe de diagnostic, ou groupe d’expression verbale libre) a été découverte à partir des conceptions lewiniennes et quels en ont été les développements.

L’approche non directive selon Rogers

Avec Kurt Lewin, le but de la dynamique des groupes est à la fois scientifique et formateur, et en ce sens il relève bien de la « recherche active » : en maniant correctement certaines variables, permettre à des individus de mieux savoir en groupe et sur les groupes – un savoir personnellement assimilé et amenant à agir en conséquence. Pour Cari Rogers (1966, 1970), le but du conseil psychologique comme du groupe de formation ou de psychothérapie est d’amener les gens à éprouver – à éprouver leurs sentiments authentiques, volontairement dissimulés ou inconsciemment rejetés –, et à établir avec autrui des relations plus humaines fondées sur l’échange de pareils sentiments. Dans cette perspective, tout savoir préétabli est gênant ; la recherche théorique, inutile ; le groupe, sans spécificité notable ; ce qui compte, que l’animateur fonctionne avec une ou plusieurs personnes, c’est son orientation non directive. Pour l’animateur comme pour les participants, le but reste la verbalisation, à la condition que celle-ci porte sur quelque chose de profondément ressenti. Mais Rogers avoue avec beaucoup d’honnêteté son peu de dispositions pour la réflexion. abstraite, pour l’interprétation psychanalytique comme pour les exercices non verbaux et corporels. L’approche non directive estompe les différences entre la formation, la psychothérapie et certaines formes sociales de la conversion : on participe à un groupe de libre parole pour « rencontrer » l’autre en tant que « personne » et devenir soi-même davantage une personne. L’animateur n’utilise que des techniques d’incitation (par des relances) et de compréhension (par la reformulation des sentiments exprimés). Rogers s’appuie sur un postulat optimiste : tout être humain, enfant et adulte, tend à se développer et il suffit de le mettre dans une situation de liberté et de compréhension suffisantes pour qu’il fasse les expériences utiles pour réaliser ses possibilités, pour acquérir une meilleure connaissance de soi et des autres, pour retrouver les liens affectifs fondamentaux entre humains25.

Les théories cognitivistes

La psychologie expérimentale, individuelle et sociale, s’est développée pendant un quart de siècle à partir d’un modèle behavioriste de recherche des corrélations entre un stimulus contrôlable et une réponse comportementale mesurable. Le modèle cognitiviste, qui devient dominant à la fin des années soixante26, concerne ce qui se passe dans la « boîte noire », que les behavioristes voulaient ignorer, entre le stimulus et la réponse. Celle-ci contient en fait deux types d’ « informations », fournies respectivement par les images mentales et par les énoncés langagiers, et que les progrès conceptuels et techniques permettent désormais d’étudier avec rigueur. À l’instar du cerveau dont il dépend étroitement, et des machines à intelligence artificielle sur le schéma de fonctionnement desquelles le cerveau est actuellement conçu, le psychisme, dans cette nouvelle perspective, est considéré comme un appareil chargé chez l’homme du recueil, du stockage, de la transformation et du traitement de l’information, ce dernier terme étant pris dans un sens qui déborde largement la définition mathématique primitive de la « quantité d’information ». Ce qui est psychologique, c’est-à-dire mental, ce sont les comportements qui permettent les connaissances. Les images mentales et les énoncés langagiers possèdent deux organisations distinctes (il semble que chaque hémisphère cérébral soit spécialisé dans le traitement de l’un de ces « formats »), mais ceux-ci sont jusqu’à un certain point traduisibles l’un dans l’autre. D’où, pour expliquer que le psychisme puisse traduire le langage en image et l’image en langage, le recours à un traitement propositionnel de l’information et à une théorie componentielle du sens. D’où également, par suite de la diversité des modèles mathématiques et linguistiques utilisés, le fait qu’il y a non pas une, mais des théories cognitives. Appliquées au petit groupe, ces théories ont porté surtout sur les communications intragroupe et intergroupes, sur les normes de groupe, la créativité, la résolution des problèmes en groupe, la décision de groupe.

Un des pionniers en la matière, Festinger, a tiré sa théorie de la dissonance cognitive de l’observation participante sur des petits groupes naturels, telles des sectes religieuses, dont les croyances se trouvaient paradoxalement non pas détruites, mais renforcées par des informations qui venaient les démentir (cf. plus loin, p. 128). Confirmant ou contestant l’hypothèse selon laquelle l’innovation dans les groupes viserait à réduire la dissonance cognitive entre les préjugés et la connaissance des faits, des recherches se sont développées sur l’influence sociale, sur les pressions à l’uniformité, sur la conformité, l’orthodoxie, la déviance, sur l’équilibre cognitif maintenu par les majorités conservatrices, sur le rôle novateur des minorités actives à l’intérieur des groupes. En ce qui concerne les relations intergroupes, étudiées notamment en Belgique par W. Doise (1976), l’aspect le plus important a été la mise en lumière des processus de « catégorisation sociale », c’est-à-dire de classement des autres personnes en catégories, et de son impact sur le comportement de ceux qui émettent ces classements comme de ceux qui en font l’objet. Toutefois, le terme de groupe est ici ambigu car, s’il lui arrive de désigner des réunions de personnes, le plus souvent il se rapporte à des classes ou à des catégories sociales (historiques, géographiques, religieuses, etc.) auxquelles les intéressés se trouvent ou se sentent appartenir : ce second sens, qui n’entre évidemment pas dans le cadre du présent ouvrage, demanderait souvent à être mieux distingué du premier.

L’étude des représentations sociales (pendant des images mentales individuelles) a amené, par la reformulation des concepts d’attitude et d’opinion, une meilleure saisie des mécanismes d’élaboration cognitive de la conduite en situation de groupe et de ceux de la communication.

C. Flament (1965) a proposé une théorie des trois systèmes en jeu dans l’établissement d’un équilibre groupal dynamique favorable à la mise en route des canaux de communication entre les membres. Le premier système est celui des exigences de la tâche que l’on peut formaliser dans les expériences en laboratoire ou que l’on peut décrire dans les groupes de formation (élimination des stéréotypes, passage à un langage personnel, etc.). Le second est le système social établi dans le groupe (Flament reprend là les travaux de Lewin, Lippitt et White sur les groupes autocratiques et laisser-faire). Le troisième enfin est celui des besoins interpersonnels. Chaque participant éprouve, d’après Schutz27, des besoins d’inclusion dans le groupe, de contrôle sur le groupe, et d’affection de la part des autres ; tout ceci est implicite dans sa démarche pour participer à un groupe. Chacun recherche la satisfaction de ces besoins, cette recherche interfère avec celle des autres à l’intérieur d’un ensemble de communications. Ce système des besoins interpersonnels est en tension avec l’ensemble des exigences de la tâche, l’écart entre les deux peut être aménagé grâce au système social ou au contraire le perturber, ce qui provoque alors une modification du réseau de communication qui peut s’altérer en réseau en chaîne (laisser-faire) ou en réseau vertical (autocratique). C. Flament (1963) avait antérieurement systématisé l’emploi de la théorie mathématique des graphes pour rendre compte des divers types de réseaux.

L’étude des particularités des énoncés langagiers en situation de groupe cherche sa méthodologie et en reste encore à ses débuts. Andrée Tabouret-Keller (1966) a montré que l’utilisation des substantifs évoluait dans la vie d’un groupe : on peut voir à travers leur utilisation des moments où les gens s’écoutent et des moments où ils ne s’écoutent plus (mots plus personnels ou au contraire plus abstraits). Elle dégage aussi, par l’étude des fréquences et des distances entre fréquences, un autre critère : celui de l’usage des stéréotypes. On peut penser que leur abondance marque un degré faible de mise en commun ; leur rareté, une rencontre des personnes et une plus grande adaptation à la réalité de la tâche et de la situation. L’utilisation du langage à la première personne ayant comme contenu une expérience personnelle, l’expression d’un désir ou d’une crainte ou une proposition, dénote un plus haut degré de communication que le langage à la troisième personne ou qu’une formulation générale qui dénote une réserve.

Moscovici et Pion (1966), dans une étude expérimentale des situations-colloques, montrent que la relation sociale détermine le répertoire des termes à employer. De plus, le cadre social donne une coloration différente au thème de la discussion. Dans leurs expériences, les sujets en situation habituelle abordaient le thème d’une façon plus subjective et plus mouvante, alors que les autres l’envisageaient d’une façon plus objective et plus statique.

Dans une publication ultérieure, Moscovici et Malrieu (1968) montrent que le caractère contraignant du canal favorise l’apparition de phrases plus longues, plus complexes et moins stéréotypées. Ici, c’est l’organisation des canaux de communication et la structure syntaxique du discours qui sont envisagées. Quand les contraintes augmentent, le langage oral se rapproche davantage du langage écrit.

Les travaux de Lamarche et de ses collaborateurs28 à Montréal visent à construire un modèle formalisé simulable sur ordinateur et rendant compte à la fois des structures mentales cognitives et des processus ou des stratégies qui sont à la source des comportements. Les auteurs acceptent comme point de départ que les connaissances d’un individu sont structurées sous forme de réseau sémantique. Leur méthode est celle de l’analyse des protocoles verbaux : « Si l’on veut savoir ce qui se passe dans la tête d’un sujet alors qu’il est en train de se former une impression d’une personne jusque-là inconnue ou qu’il résiste à un message incompatible avec son système de croyances, la meilleure méthode consiste encore à le lui demander. Bien sûr, le protocole verbal ainsi obtenu ne dit pas toute la vérité, les processus mentaux ne sont pas tous également accessibles. Les avantages de la méthode compensent largement ses inconvénients. En fait, il s’agit bien souvent de la seule porte d’accès aux processus mentaux complexes d’un sujet. »

Là encore, les recherches, limitées aux relations interpersonnelles n’ont pas encore pu aborder toute la complexité des relations intragroupe. Donnons un exemple emprunté à ces auteurs : « L’analyse de nos premiers protocoles nous a permis d’identifier une règle omniprésente à laquelle nous avons donné le nom d’appariement. Il s’agit pour le sujet de comparer l’information présentée avec ses croyances pour voir s’il y a équivalence ou non. Cette comparaison peut mener à trois solutions différentes : accord, désaccord ou interrogation.

« Quand l’information donnée ne contredit pas les croyances du sujet, ce dernier peut soit déclarer qu’il est d’accord, sans plus, soit expliquer cet accord, allant ainsi au-delà de l’information transmise. L’expression d’un désaccord s’accompagne plus souvent encore d’une justification.

« Entre l’accord et le désaccord, une troisième voie s’offre au sujet. Il peut, en effet, répondre qu’il trouve « possible » l’information qui lui est communiquée. Dans ce cas, il peut ressentir le besoin de polariser son opinion, c’est-à-dire qu’au lieu de se contenter d’une réponse provisoire, il peut chercher à approfondir la question en faisant appel à des règles autres que l’appariement.

« On aura compris que ce « penser au-delà » afin de polariser une réponse constitue pour nous la situation la plus intéressante. Elle nous éclaire davantage sur les mécanismes d’assimilation de l’information ou sur ceux de l’accommodation du système de croyances.

« La règle d’appariement fait appel à des processus complexes. Le processus le plus simple consiste sans doute à retrouver dans le réseau les nœuds et la (les) relation (s) impliqués dans l’information et à composer leurs valeurs de vérité. Si cette opération n’est pas suffisante, le sujet peut faire appel à d’autres opérations plus complexes, mais qui ont le même objectif : fouiller le réseau pour y trouver l’équivalent de l’information présentée. Pour cela, il faut faire intervenir des opérations qui ont pour effet, par exemple, d’attribuer à un élément d’une classe les propriétés de cette classe. Les opérations de la règle d’appariement peuvent aussi impliquer des schémas plus complexes encore comme les scripts.

« Outre la règle d’appariement, chaque individu a à sa disposition un répertoire de règles qui lui permettent d’évaluer l’information contradictoire. Certaines de ces règles ont déjà été identifiées dans des travaux antérieurs en psychologie sociale. Ainsi, une façon de réfuter ou d’accepter une information consiste à évaluer la crédibilité de sa source ou encore à faire de la sélection perceptive de l’information. Mais il reste bien d’autres règles à identifier, décrire et situer dans le cadre d’un processus cognitif global. »

La psychologie sociale cognitive, plus encore en France que dans les pays anglo-saxons, s’est peu tournée vers les groupes et s’est intéressée surtout aux interactions entre un très petit nombre de personnes (2 ou 3). Sans doute, la psychologie cognitive étant inséparable de la méthode expérimentale, les difficultés de ponctualisation et de miniaturisation en matière de groupe font-elles reculer les expérimentateurs. Sans doute aussi les résistances épistémologiques signalées au début du présent ouvrage (p. 19) font-elles retour à l’occasion de blocages méthodologiques, auxquels s’ajoutent en la circonstance des incertitudes conceptuelles. Aucune théorie ne s’est en effet imposée pour l’ensemble du champ socio-cognitif et les chercheurs sont amenés à se contenter de modèles locaux appropriés à leur domaine d’étude restreint. Comme nous allons le voir à la rubrique suivante, les recherches les plus récentes de Serge Moscovici [1979] ont porté sur les relations entre les divers sous-groupes interagissant dans un même champ social et sur la critique des préjugés expérimentalistes concernant l’influence sociale de type majoritaire. Il convient d’évoquer également les travaux de Gérard Lemaine29 sur l’ « adifférenciation » (c’est-à-dire l’originalité sociale), ceux de J.-P. Codol30 sur la comparaison sociale, ceux de Jean-Claude Deschamp31 sur l’identité sociale.

Comme nous l’avons indiqué plus haut (p. 24), le groupe restreint ou large peut être un moyen d’étudier les représentations sociales propres à la culture dont ce groupe fait partie. Il peut même fournir une miniaturisation expérimentalement manipulable du fonctionnement socio-cognitif spécifique de vastes collectivités dont il est matériellement impossible de réunir tous les membres. Parmi ces représentations, les croyances religieuses sont particulièrement intéressantes à étudier, dans la mesure où les adeptes les conservent malgré l’absence de preuves logiques ou empiriques décisives, malgré les faits et les connaissances scientifiques qui les contredisent, dans la mesure également où la croyance concerne non seulement un ensemble d’énoncés constitués en dogme mais où elle porte tout autant sur la nécessité et la valeur du cadre hiérarchique et rituel de l’institution servant à préserver ce dogme. Autrement dit, pour un fidèle et plus encore sans doute pour un catholique (mais aussi pour un militant politique et plus généralement pour tout tenant d’une idéologie), il y a une double croyance, en des vérités « révélées » d’une part, et d’autre part en l’Eglise (ou le Parti, ou l’État, etc.) qui s’en affirme dépositaire. Jean-Pierre Deconchy32 a étudié expérimentalement la notion d’orthodoxie idéologique, en évitant un modèle du genre purement conformiste ou majoritaire (c’est-à-dire fonctionnellement pensé en termes de dissonance à réduire, de congruence à établir ou d’équilibre à réinstaurer). Il a travaillé, avec l’accord de la hiérarchie, sur des groupes larges de catholiques appartenant à la « frange inférieure de l’appareil de pouvoir » (ecclésiastiques, séminaristes, catéchistes, religieuses et religieux) et réunis, à l’initiative de la hiérarchie, dans des sessions de longue durée pour adapter leur pédagogie catéchistique aux besoins contemporains et aux apports des sciences humaines. L’époque (1966-1972) qui permit ces sessions et les expériences concomitantes n’était pas indifférente : l’Eglise catholique vivait « une crise de conscience, d’identité, de discours et de contrôle » qui donnait provisoirement aux groupes qui en dépendaient une grande fluidité de fonctionnement.

Deconchy part des définitions préalables suivantes : « Nous disons d’un sujet qu’il est orthodoxe dans la mesure où il accepte et même demande que sa pensée, son langage, son comportement soient réglés par le groupe idéologique dont il fait partie et notamment par les appareils de pouvoir de ce groupe. Nous disons d’un groupe qu’il est orthodoxe dans la mesure où ce type de régulation y est assuré et où le bien-fondé technologique et axiologique de ces régulations fait lui-même partie de la doctrine attestée par le groupe. Nous appelons système orthodoxe l’ensemble des dispositifs sociaux et psychosociaux qui règlent l’activité du sujet orthodoxe dans le groupe orthodoxe. » Le système orthodoxe oscille lui-même entre l’orthodoxie proprement dite, stérilisante à long terme, et des moments d’ « effervescence prophétique ou messianique », qui prorogent finalement le système en redonnant une vie nouvelle aux croyances fondamentales. Celles-ci sont paradoxalement référées par le système orthodoxe à « une époque qu’on dit exemplaire tout en la proclamant révolue ».

Une première expérience de cet auteur a consisté à présenter aux sujets une liste de 18 propositions en rapport avec leurs croyances et à leur demander de prendre individuellement pour chacune une position qui traduisait en fait un jugement du type orthodoxe, hérétique ou libéral. Puis on présentait à une moitié des sujets un document censé établi par des théologiens (argument d’autorité) et à l’autre moitié les résultats d’un prétendu sondage d’opinion sur les catholiques français (argument empirique), document et sondage qui dégageaient des positions nettement majoritaires à l’égard de chacune des 18 propositions. Invités à reformuler leurs jugements sur celles-ci, les sujets avaient tendance à renforcer les positions extrêmes (orthodoxes ou hérétiques) et à abandonner les positions libérales, et ceci quel que soit l’argument présenté (l’autorité ou l’empirisme). Mais une certaine dissymétrie était constatée : « Il apparaît plus urgent au sujet de rejeter ce qu’il adoptait et qui vient d’être déclaré « hétérodoxe » que d’adopter ce qu’il rejetait et qui vient d’être déclaré « orthodoxe ». » Ce qui s’explique selon un modèle de « conformisation » aussi bien que de « surenchère » ou de « raidissement ». Dans tous les cas, « dès lors qu’un accord initialement extrême se transforme en un refus après l’intervention de l’un ou l’autre des centres programmateurs, ce refus est lui-même plus souvent exprimé sous une forme extrême » : il y a donc « proximité des intégrismes ». Le maintien du système de contrôle social semble plus important pour le croyant que la signification donnée par lui à l’information considérée. D’autres expériences, qu’il n’est pas possible de rapporter ici plus en détail, ont porté sur la comparaison entre des situations d’orthodoxie : a) paisible, b) menacée, c) pacifiée, et sur les réactions de sujets « croyants » à des informations authentiquement scientifiques (renforcement des tendances à l’utopie, à l’eschatologie, au mysticisme ; recours à une pédagogie audio-visuelle ou davantage gestuelle et mimique ; affirmation du primat de l’affectivité et des facteurs inconscients sur la rationalité ; rôle décisif accordé aux petites communautés informelles et fraternelles).

La critique des présupposés expérimentalistes : S. Moscovici

Le moment est venu d’attacher une importance particulière à la réflexion poursuivie par S. Moscovici durant plus d’une décennie sur les phénomènes d’influence et développée dans Psychologie des minorités actives [1979] ; d’abord publié en langue anglaise (1976), cet ouvrage ne semble pas avoir éveillé en France d’échos suffisants, ce qui constitue un nouvel exemple de résistance épistémologique au groupe.

Dans une première phase (1972), l’auteur a regroupé des travaux menés en collaboration avec C. Faucheux depuis 1967 et les a rapprochés de publications essentiellement françaises et européennes. Il mit en garde contre les limitations découlant « de la liaison trop étroite et unilatérale que d’aucuns ont été tentés d’établir entre influence d’une part, conformité et déviance de l’autre ».

Aussi a-t-il « entrepris de désigner quelques-uns des éléments conceptuels et expérimentaux susceptibles de faire progresser l’analyse de l’influence en ses diverses modalités : normalisation, conformité, innovation ».

En cette occasion, il lui a été possible de « démontrer l’importance du style de comportement (cf. p. 246) en tant que source de l’influence et possédant un caractère de généralité suffisant en dehors des attributs externes de son agent ».

Dans une seconde phase [1979], S. Moscovici s’est livré à une étude critique de l’influence sociale, jusqu’ici considérée du seul point de vue fonctionnaliste.

Sa démarche consiste tout d’abord à adopter un point de vue nouveau, centré non plus sur les phénomènes de conformité-déviance, mais sur l’existence des minorités « considérées en tant que sources d’innovation et de changement social ». Du même mouvement, il construit un « nouveau modèle de l’influence sociale, qui sera à la fois opposé au modèle antérieur et plus général que lui ».

Cela l’amène à dévoiler les présupposés expérimentalistes traditionnels, reposant sur le triple postulat de la nécessité du contrôle social, de l’exigence de conformité, de la recherche systématique du consensus. De ce postulat découlent un certain nombre de propositions, explicites ou implicites, considérées habituellement par les chercheurs comme condition du bon fonctionnement des groupes. Ces propositions sont les suivantes :

1.  « Dans un groupe, l’influence sociale est inégalement répartie et s’exerce de façon unilatérale. »

2.  « L’influence sociale a pour fonction de maintenir et de renforcer le contrôle social. »

3.  « Les rapports de dépendance déterminent la direction et l’importance de l’influence sociale exercée dans un groupe. »

4.  « Les formes prises par les processus d’influence sont déterminées par des états d’incertitude et par le besoin de réduire l’incertitude. »

5.  « Le consensus visé par l’échange d’influence se fonde sur la norme d’objectivité. »

6.  « Tous les processus d’influence sont considérés sous l’angle du conformisme, et le conformisme seul, croit-on, sous-tend leurs caractéristiques essentielles. »

Sans nier l’intérêt pratique de ces propositions et leur accord avec le sens commun, l’auteur en montre la portée et les limites, notamment en ce qui concerne l’étude de la déviance et de l’innovation dans un groupe. De même, notamment à propos des paradigmes expérimentaux d’Asch (cf. p. 248) et de Sherif (cf. p. 76), il conteste la position centrale occupée par l’incertitude dans le modèle théorique et se demande « s’il est légitime de continuer à user indifféremment du concept de pouvoir et du concept d’influence ».

Ces considérations conduisent à mettre en valeur l’importance du conflit, facteur d’évolution sociale, ainsi que celle de l’innovation et de la reconnaissance sociale, éléments qui procèdent tous trois d’une conception génétique de l’influence sociale.

Cette conception implique l’existence de six nouvelles propositions, dont la validité paraît à S. Moscovici amplement démontrée par le recours à de nombreuses expériences ; une partie de celles-ci sont réinterprétées par lui, mais la plus grande part sont originales.

Voici l’énoncé de ces principes, élaborés à mesure de la discussion des résultats :

1.  « Chaque membre du groupe, indépendamment de son rang, est une source et un récepteur potentiels d’influence. »

2.  « Le changement social, autant que le contrôle social, constitue un objectif d’influence. »

3.  « Les processus d’influence sont directement liés à la production et à la résorption des conflits. »

4.  « Lorsqu’un individu ou un sous-groupe influence un groupe, le principal facteur de réussite est le style de comportement. »

5.  « Le processus d’influence est déterminé par les normes d’objectivité, les normes de préférence et les normes d’originalité. »

6.  « Les modalités d’influence incluent, outre la conformité, la normalisation et l’innovation. »

Examinant enfin en quoi le fait d’être différent constitue un handicap, S. Moscovici décrit les phénomènes de recherche de la reconnaissance sociale et les effets qui en découlent ; il formule à ce sujet des remarques subtiles, dont le détail ne peut entrer dans le cadre imparti au présent ouvrage.

En conclusion, il résume les contrastes entre le modèle fonctionnaliste et le modèle génétique dans le tableau suivant.

Tableau 3

L’influence sociale du point de vue du modèle fonctionnaliste

et du modèle génétique

(Selon S. Moscovici, p. 238, fig. 3)

 

Modèle fonctionnaliste

Modèle génétique

Nature des rapports entre source et cible

Asymétriques

Symétriques

Buts de l’interaction

Contrôle social

Changement social

Facteur d’interaction

Incertitude et réduction de l’incertitude

Conflit et négociation du

conflit

Type de variables indépendantes

Dépendance

Styles de comportement

Normes déterminant l’interaction

Objectivité

Objectivité, préférence, originalité

Modalités d’influence

Conformité

Conformité, normalisation, innovation

 

Malgré ces contrastes, « il est possible d’interpréter les notions et les données existantes, en particulier celles qui concernent la déviance et la conformité, dans ce cadre nouveau ». Le modèle permet en outre d’aborder de nouveaux problèmes groupaux et de les résoudre, « une fois que l’on cessera de confondre pouvoir et influence, que l’on considérera le changement comme un but du groupe et que l’on reconnaîtra le caractère actif des individus et des sous-groupes ».

Ainsi Moscovici propose-t-il une autre perception des groupes humains et de leur fonctionnement. Elle paraît susceptible d’être féconde, face à des conceptions quelque peu figées par un certain degré de dogmatisme qui prend sa source dans la culture nord-américaine.

Il devrait en découler des dispositifs expérimentaux novateurs, permettant aux chercheurs de sortir de certaines des ornières dans lesquelles ils s’exposent à rester enlisés.

La perspective psychanalytique

Freud. – Sigmund Freud, entre 1895 et 1900, a inventé la psychanalyse en se repliant sur lui-même face à un milieu intellectuel et professionnel hostile et en confrontant les observations de ses patients hystériques et obsessionnels à l’auto-analyse de ses rêves. Aussi n’est-il pas étonnant que sa première théorie concerne seulement l’appareil psychique individuel (le conscient, le préconscient, l’inconscient). Trois facteurs l’ont ensuite conduit à prendre en considération le rôle joué par l’inconscient dans la vie collective : les travaux des sociologues de son époque sur le totémisme, la horde primitive, les foules ; l’expérience de la vie de groupe et des conflits avec ses premiers disciples et entre ceux-ci au sein des institutions psychanalytiques naissantes ; enfin, le souvenir retrouvé, au cours de son auto-analyse, de la vie de groupe intense et riche pendant les trois premières années de son existence à Freiberg, sa ville natale, en Moravie, alors province de l’empire d’Autriche-Hongrie. Là, entre 1856 et 1859, trois familles vivaient en symbiose : celle de Jacob Freud dont Sigmund était le fils aîné ; celle du demi-frère de Sigmund, Emmanuel, son aîné de vingt ans, né d’un premier lit du père (dans ces deux familles juives, on parlait yiddish et allemand) ; et celle du serrurier Zajic qui louait à Jacob dans sa maison une chambre et une boutique. À cette dernière famille, de religion catholique et de langue tchèque, appartenait Nannie, la nurse qui, jusqu’à son renvoi pour vol, éleva Freud. Entre 1912 et 1922, la double intuition fondamentale de la solidarité mais aussi de l’ambivalence des membres d’un groupe entre eux, et de la diversité des codes auxquels ils se réfèrent, fait en quelque sorte retour dans la pensée de Freud à partir de ce fond personnel très ancien et elle contribue au remaniement de sa théorie de l’appareil psychique.

Totem et Tabou (1912-1913), écrit à l’occasion des démêlés qui aboutirent à exclure Jung du mouvement psychanalytique, généralise la découverte contenue dans L’interprétation des rêves (1900) : le complexe d’Œdipe ne se trouve pas seulement au cœur du conflit névrotique de l’individu ; il constitue aussi le noyau de l’éducation et de la culture. L’apport essentiel de Freud réside dans un mythe qu’il a inventé et qui s’est avéré correspondre souvent à une fantasmatique latente dans les groupes restreints comme en de plus vastes collectivités. À l’origine aurait existé la horde primitive, dirigée par un Vieux, tyran brutal se réservant pour lui la possession des femelles et chassant ses fils en âge de devenir ses rivaux. Les frères s’unissent un jour pour procéder ensemble au meurtre du Père et au festin où ils se partagent son corps, meurtre et banquet dont nul d’entre eux ne peut s’excepter. Cette communion totémique réalise l’identification au père mort, redouté et admiré, c’est-à-dire devenant la loi symbolique. Cette identification et cet accès à la loi fondent la société comme telle, avec sa morale, ses institutions, sa culture. Les deux premiers tabous : ne pas tuer le totem (substitut du père), ne pas se marier avec des parents (tabou de l’inceste), constituent la transposition sociale du complexe d’Œdipe. Le meurtre du père fondateur est un travail psychique interne que tout groupe a à effectuer sur le plan symbolique (et quelquefois sur le plan réel) pour accéder à sa propre souveraineté et devenir son propre législateur. L’interdit de l’inceste est la loi qui, en réglant les rapports entre les sexes et les générations, fonde la vie sociale (les psychanalystes groupaux se sont récemment aperçus qu’il fondait aussi les relations au sein des petits groupes informels). Le meurtre collectif du père, supposé réel à l’origine, symbolique ensuite, rend possible, chez les membres d’une communauté, l’idéalisation du disparu, aimé et haï, et l’incorporation de son image, qui devient alors le soubassement de la loi commune. Celle-ci commence avec l’interdiction de tuer son semblable – la définition du semblable pouvant être plus ou moins large ou restrictive selon la civilisation et selon les conjonctures. Pointons au passage le souci constant des collectivités et des groupes de pourchasser de leur sein l’hétérogénéité, ressentie comme une menace envers leur cohésion : les différences sont censées être source de différends. Les reconnaître et les tolérer peut constituer un résultat du travail psychanalytique dans les groupes.

Le mythe freudien cherche à expliquer comment la famille d’une part, la société d’autre part se seraient différenciées à partir d’une réalité groupale primaire, le clan. Il traduit en fait le fantasme d’un groupe originaire. Il se fait l’écho de plusieurs composantes des relations humaines mises à jour par l’expérience psychanalytique : ambivalence (c’est-à-dire intrication d’admiration et de jalousie) des enfants envers l’image paternelle, ainsi que des subordonnés envers ceux qui exercent l’autorité ; identification pleine de repentir à cette image une fois rejetée ; idéalisation du père mort, divinisé et devenant objet d’un culte ; essai d’une société démocratique, où tous les hommes, fils de ce père devenu symbolique, c’est-à-dire législateur, seraient frères et égaux, inventeraient la justice entre eux et le respect mutuel de leurs vies ; efficacité du meurtre accompli en commun pour souder un groupe ; vertu du repas en commun pour apaiser les sentiments de culpabilité, pour réaliser l’identification de chacun au personnage ainsi commémoré et pour incarner l’imité d’action du groupe.

Le mythe freudien répond à la question : existe-t-il, du point de vue psychologique, une autre source d’autorité et d’organisation du groupe que l’autorité patriarcale ? Peut-on forger une organisation sociale respectant la justice sans que celle-ci soit induite par l’imago paternelle ? Cette organisation – Freud le montre dans Psychologie des foules et analyse du Moi33 en 1921 – existe partout où des individus, qui se trouvent en des situations de rivalité, transforment leur jalousie en solidarité, en renonçant chacun à la domination sur les autres et en rendant par là même impossible à chacun des autres d’aspirer à cette domination. Freud signale l’émergence de ce nouveau mode d’organisation dans la famille nombreuse (l’amour égal des parents pour tous leurs enfants, l’avantage pour les enfants de constituer un front commun contre les exigences des parents conduisent les enfants à transformer leur rivalité fraternelle naturelle en communauté fraternelle), à l’école (puisqu’on ne peut pas être soi-même le préféré de la maîtresse, il faut que tous soient logés à la même enseigne et que nul ne jouisse de faveurs ou de privilèges), dans les clubs d’admiratrices (elles ne sont pas jalouses les unes des autres, car vu leur nombre et l’impossibilité où chacune se trouve de s’emparer pour elle seule de l’objet de son admiration, toutes y renoncent, et deviennent solidaires, partageant autographes et reliques de leur vedette). L’esprit de corps découle du retournement de la jalousie en solidarité. Le ressort de la psychologie groupale est donc l’identification.

Ainsi l’armée : le commandant en chef aime tous ses soldats ; chaque capitaine est le père de sa compagnie, comme le colonel l’est du régiment, l’adjudant de sa section. Même chose pour les églises : Dieu aime ses fidèles sans exception et sans distinction ; les prêtres ou les pasteurs sont les pères de la paroisse, comme Dieu l’est de la communauté entière des fidèles. Et ainsi pour toute grande organisation. On peut saisir là l’origine du culte de la personnalité.

Dans l’évolution de la pensée de Freud, Totem et Tabou remplit un rôle décisif : ce livre anticipe la notion du Surmoi, appelée à devenir un des éléments essentiels de la deuxième topique et à remplacer les deux censures (entre l’inconscient et le préconscient, entre le préconscient et la conscience) de la première topique. Avec Psychologie des foules et analyse du Moi (1921), Freud parachève la remise en question d’où sort sa seconde théorie de l’appareil psychique (le Ça, le Moi, le. Surmoi). Cet appareil n’est plus conçu comme en 1900, sur un modèle moitié optique (production d’images réelles et virtuelles), moitié électroneurologique (transport d’énergie d’un lieu à un autre). Le modèle est maintenant cherché dans la vie de groupe, avec ses sous-groupes, ses leaders, ses affinités, ses alliances, ses conflits internes, ses tensions entre les membres, sa négociation de perpétuels compromis en vue de buts provisoirement acceptables par les uns et les autres. Le fonctionnement mental n’est individuel qu’en première apparence et qu’au terme d’une longue évolution. C’est d’abord un théâtre intérieur où s’affrontent des personnages qui sont à la fois des images intériorisées des parents ou des éducateurs, et des représentants des pulsions, des affects et des mécanismes de défense ; ces personnages deviennent les véhicules des investissements psychiques et ils agissent soit isolément, soit regroupés en sous-systèmes. Certains processus psychiques dont ils sont les figurants s’organisent alors sous forme de mises en scènes imaginaires et inconscientes, les fantasmes, dans lesquels le sujet s’assigne souvent un simple rôle de spectateur. D’où un point clé pour la compréhension des relations entre les individus, notamment dans les groupes : un sujet humain tend à faire entrer les autres dans les divers rôles qui constituent un de ses propres fantasmes inconscients. L’appareil psychique individuel résulte de l’intériorisation de la vie groupale dont le sujet fait l’expérience dans sa famille puis ailleurs.

Les principaux sous-systèmes psychiques dérivent des identifications et des projections. Le Surmoi (système des règles et des interdictions) résulte de l’intériorisation des relations, sur le plan de l’autorité, entre parents et enfants. L’Idéal du Moi (système des valeurs personnelles) résulte de l’intériorisation des relations, sur le plan de l’estime, entre parents et enfants. Le Moi idéal (idéal infantile de toute-puissance narcissique) perpétue l’identification archaïque au sein maternel omnipotent.

Dans Psychologie des foules et analyse du Moi, Freud compare l’identification à la suggestion hypnotique et à l’état amoureux. Dans les grandes organisations comme l’Armée ou l’Eglise fonctionnent deux types complémentaires d’identifications. D’une part, le chef est intériorisé, son imago se substitue à l’idéal du Moi de chacun. La constitution, grâce à cette opération, d’un Idéal du Moi commun à tous les membres assure l’unité de la collectivité. D’autre part, s’établissent des réseaux d’identifications mutuelles des membres les uns aux autres, identifications fonctionnant cette fois-ci au niveau du Moi et qui assurent non plus l’unité, mais la cohésion des membres du groupe. De plus, alors que l’identification au chef en tant que père bon et tout-puissant est une identification imaginaire (on retrouve là le thème de Totem et Tabou), l’identification des membres entre eux est symbolique, tous se sentant frères en tant que fils du même père. Le destin de ces deux sortes d’identifications est différent. L’identification mutuelle protège le groupe des risques d’éclatement en maintenant au niveau le plus bas l’agressivité intra-groupe. Au contraire, l’imago admirée du chef bon et puissant, faisant régner la concorde au sein de la collectivité et appelant à la lutte contre un ennemi commun à l’extérieur, fait tôt ou tard l’objet d’un renversement de signe car toutes les imagos, étant bivalentes, ont une face positive et une face négative. L’imago du chef providentiel tend à se retourner en celle, redoutable, du père indifférent et cruel. Cette seconde face de l’imago paternelle mobilise l’agressivité, qui fait alors retour dans le groupe. L’unité de celui-ci ne peut alors être préservée qu’au prix d’un sacrifice interne, celui de son chef ou celui, substitutif, d’une victime émissaire, d’un déviant, d’une minorité.

L’histoire et la légende sont remplies d’explosions plus ou moins brutales de l’hostilité accumulée contre le chef idéal et adoré (cf. : on brûle ce qu’on a adoré) : prophète assassiné, roi guillotiné, général fusillé, professeur chahuté, homme d’État exilé, Socrate condamné à boire le poison, etc. Dans certaines sociétés archaïques, le prêtre devin était dépecé et dévoré. Les premiers rois de tribus latines étaient des étrangers ; on les sacrifiait solennellement un jour de fête déterminé. Les sacrifices d’animaux ou de simulacres semblent bien être des actions substitutives au sacrifice du chef, lui-même symbolique du sacrifice secrètement souhaité du père. Les pensées latentes et rarement avouées, que sous-tendent de pareilles actions, sont : (pour le garçon) mon père m’empêche de devenir un homme : je ne pourrai le devenir que lorsqu’il aura disparu ; le chef empêche les citoyens d’être libres : débarrassons-nous de lui.

Le progrès social semble représenté par le passage du groupe social fondé sur l’autorité du père et l’identification au chef (ce groupe serait lui-même un progrès sur une organisation sociale antérieure, de type matriarcal) à la société des frères fondée sur l’identification mutuelle, la solidarité, l’engagement réciproque de se respecter et de s’aider, le renoncement à la toute-puissance, à la possession exclusive des biens, c’est-à-dire fondée sur des tendances réellement sociales. Mais ce progrès n’est pas accompli une fois pour toutes.

D’une part, les images archaïques subsistent, avec toute leur force, dans l’inconscient individuel et collectif, et le retour inévitable du refoulé s’accomplit : culte du héros tué par les siens, besoins d’un chef, désir de diviniser les individus supérieurs, retour des régimes forts. D’autre part, si l’organisation fondée sur une autorité de type paternel recèle une source d’instabilité, qui est le ressentiment contre ceux qui commandent à cause de leur sévérité, de leur cruauté ou tout simplement de leur pouvoir, l’organisation fraternelle est minée par le retour des rivalités, par la survivance des amours-propres et des désirs de domination, et par la fragilité des tendances sociales, nées plus tardivement chez l’individu. D’où, pour les groupes et les sociétés, une évolution à rythme cyclique des styles de commandement et des formes de pouvoir politique comme Aristote les avait déjà formulées : la monarchie se corrompt en tyrannie ; l’aristocratie en oligarchie ; et la démocratie en anarchie. On pourrait compléter l’analyse proposée par Freud en faisant remarquer que ces trois formes d’organisation politique correspondent à trois fantasmes groupaux originaires. Dans le premier cas, le groupe et la société sont représentés comme engendrés par un héros fondateur, les membres se vivant comme ses fils d’abord réels puis spirituels : « Tous les individus veulent être égaux, mais dominés par un chef. Beaucoup d’égaux, capables de s’identifier les uns avec les autres, et un seul supérieur. Telle est la situation qu’on trouve réalisée dans toute collectivité pleine de vitalité » (Freud). Dans le second cas, c’est un petit groupe (les douze dieux de l’Olympe, les douze apôtres du Christ, etc.) qui est représenté comme origine et/ou comme ferment du groupe large d’une collectivité. Dans le troisième cas, le groupe comme la société repose sur un fantasme d’autogenèse : il est son propre géniteur, son propre législateur, son propre justicier ; il échapperait ainsi à l’enchaînement généalogique qui est ressenti comme trop dépendant des nécessités biologiques de la conservation de l’espèce.

Aichhorn. – La psychanalyse appliquée à une pratique groupale a d’abord été l’œuvre de parents, de maîtres, d’ingénieurs qui, après avoir reçu une formation psychanalytique, en tirèrent des conséquences pour l’éducation des enfants, la vie d’une classe, l’organisation d’une collectivité. La première réalisation fut sans doute celle d’August Aichhorn (1878-1949). Pédagogue de profession, il avait protesté contre l’introduction du règlement militaire dans 1’enseignement autrichien et décidé d’organiser une maison de rééducation pour garçons, à Oberhollabruner, près de Vienne. Après avoir essayé en vain les méthodes alors préconisées, c’est dans la psychanalyse qu’il trouva le fil directeur d’une action réformatrice sur les jeunes délinquants. Cette expérience servit de modèle à nombre de tentatives ultérieures et inaugure le traitement véritable de la délinquance juvénile. L’auteur la consigne dans Jeunesse à l’abandon [1925].

Pour lui, il n’y a pas d’autre mode de rééducation que le maniement du transfert et les résultats heureux obtenus par des éducateurs non psychanalystes le sont en fait par une utilisation habile mais inconsciente de celui-ci. Premièrement, chez les sujets où prédominent les facteurs névrotiques, où le Surmoi est sévère, le transfert est en général spontané mais négatif. Il faut le rendre positif le plus tôt possible et Aichhorn énumère quelques règles à cette intention : ne pas répéter l’attitude des parents, qui a justement provoqué ce qu’il conviendrait d’appeler une « réaction éducative négative » ; apaiser la culpabilité de l’enfant ; ne jamais adopter l’attitude qu’il attend de vous ; lui parler, non de ce qu’il a commis, mais de ce qui l’intéresse, etc. Deuxièmement, avec les jeunes délinquants asociaux et narcissiques qu’Aichhorn est amené par tâtonnement à différencier des précédents, le transfert en général est inexistant et la première condition est alors de le provoquer. La stricte attitude psychanalytique n’y suffit plus ; les éducateurs doivent régler le milieu de façon que le transfert se produise de lui-même. La réussite d’Aichhorn consista à transposer l’expérience psychanalytique individuelle dans l’organisation d’une école de réadaptation. Les principes directeurs de ce traitement par le milieu se trouvent être les suivants : bannir les châtiments corporels et, pour cela, éliminer les cas pathologiques qui nécessitent la force ; séparer les enfants en groupes les plus petits possible et réunissant les sujets ayant les mêmes types de difficultés ; leur laisser la permission d’aller et venir au-dehors, puisqu’ils n’ont pas la possibilité intérieure de se maîtriser ; leur accorder intérêt et affection ; gagner leur confiance par une table bien garnie, une atmosphère optimiste ; trouver à chacun l’occupation qui lui convient ; réduire les conflits en amenant par la conversation l’enfant à laisser éclater ses émotions. Une des expériences mémorables d’Aichhorn a été l’établissement du transfert dans le « groupe agressif », constitué par les enfants rejetés de tous les autres groupes : on les laissa se battre et tout casser, sans aucune intervention directive des éducateurs et sans les punir, ce qui provoqua chez eux une frustration intolérable et les fit sortir de leur indifférence affective ; ils éprouvèrent leur premier émoi collectif : une déception rageuse de n’avoir pas attiré l’attention des adultes. Les éducateurs étaient ainsi ramenés au cas précédent, celui d’un groupe à transfert négatif, transfert qu’il restait alors à rendre positif. Mais la haine enfin exprimée par ces délinquants « inaffectifs » apparaissait bien comme l’envers d’un amour qui leur aurait manqué.

L’école kleinienne : les présupposés de base selon Bion. – L’école psychanalytique anglaise a apporté des développements décisifs à la psychanalyse groupale dont Freud avait jeté les bases. Melanie Klein, qui n’a rien publié sur les groupes, est à l’origine d’un apport théorique, clinique et technique capital concernant les processus inconscients qui s’y déroulent. Outre les distinctions des imagos de la bonne mère et de la mauvaise mère, ou encore de l’identification et de la projection, les descriptions qu’elle a données des angoisses psychotiques de morcellement et de dévoration, ses hypothèses sur la prévalence successive, pendant le premier semestre de l’existence, d’une position paranoïde, d’une position schizoïde, puis d’une position dépressive, et enfin d’une phase de restauration réparatrice du Moi et de l’objet, l’accent qu’elle a mis sur la recherche primaire du lien et sur le clivage précoce du sein persécuteur et du sein idéalisé, clivage permettant de dissocier la libido de l’agressivité, ont servi de fils directeurs pour observer dans les groupes des phénomènes qui, faute de pouvoir être conceptualisés, n’avaient pas été nettement reconnus. Il est alors apparu que, si l’imago paternelle et la problématique œdipienne jouaient bien un rôle décisif dans les organisations sociales, comme Freud l’avait justement mis en évidence, par contre, dans les groupes occasionnels et non directifs de formation ou de psychothérapie, la régression, autant topique que chronologique, conduisait les sujets à réexpérimenter des angoisses de type psychotique et à vivre la situation groupale comme une double menace de perte de l’identité personnelle et de libération de la haine envieuse et destructrice. Comme les individus, les collectivités s’incorporent le « bon objet » pour l’avoir bien à elles et en elles et elles rejettent au-dehors le « mauvais » ; l’idéalisation appelle toujours une contrepartie de persécution : c’est là une illustration du clivage du sein idéalisé et du sein persécuteur, clivage que Melanie Klein a découvert chez le nourrisson. Pour les collectivités comme pour les individus, le bon est facilement perdu ; le mauvais, qui fait retour, est plus ou moins vite envahissant, et le jeu de leurs permutations n’a pas de fin : c’est un aspect du mécanisme de l’identification projective – autre apport conceptuel important de Melanie Klein.

L’influence kleinienne, considérable sur une grande partie des psychanalystes anglais, a convergé avec une autre influence, celle de la Tavistock Clinic et du Tavistock Institute de Londres où, sous l’impulsion de Rickmann, des méthodes de groupe, thérapeutiques et formatives, ont été mises au point à partir de 1935. Le lecteur trouvera plus loin des indications sur la tentative d’organisation, par Bion, selon des principes psychanalytiques, d’un hôpital psychiatrique pendant la guerre (p. 132), sur le rôle défensif de l’institution contre les angoisses archaïques selon E. Jaques (p. 298), sur les notions de résonance inconsciente selon Foulkes et de tension commune aux fantasmes inconscients du groupe selon Ezriel (p. 335).

Après la guerre, Bion [1961] s’occupe de la réadaptation des vétérans et des anciens prisonniers de guerre à la vie civile, par une méthode de psychothérapie de groupe très voisine du T-group (cf. p. 146) qui est alors mis au point aux États-Unis. Il cherche à comprendre les tensions qui se manifestent au cours des séances et il aboutit à deux énoncés fondamentaux :

— Premier énoncé : le comportement d’un groupe s’effectue à deux niveaux, celui de la tâche commune et celui des émotions communes. Le premier niveau est rationnel et conscient : tout groupe a une tâche qu’il reçoit de l’organisation dans laquelle il s’insère ou qu’il se donne à lui-même. La réussite de cette tâche dépend de l’analyse correcte de la réalité extérieure correspondante, de la distribution et de la coordination judicieuses des rôles à l’intérieur du groupe, de la régulation des actions par la recherche des causes des échecs et des succès, de l’articulation des moyens possibles aux buts visés. Les processus psychiques en jeu sont ceux que Freud a appelés « secondaires » : perception, mémoire, jugement, raisonnement. Ils constituent des conditions nécessaires. Mais il suffit de mettre en groupe des gens qui, seuls devant un problème, se comportent habituellement de façon rationnelle pour qu’ils deviennent difficilement capables d’une conduite rationnelle collective. C’est qu’intervient le second niveau, affectif et fantasmatique, caractérisé par la prédominance des processus psychiques « primaires ». Autrement dit, la coopération consciente des membres du groupe, nécessaire à la réussite de leurs entreprises, requiert entre eux une circulation émotionnelle et fantasmatique inconsciente. Elle est tantôt paralysée, tantôt stimulée par celle-ci.

— Deuxième énoncé : les individus réunis dans un groupe se combinent de façon instantanée et involontaire pour agir selon des états affectifs que Bion dénomme « présupposés de base ». Ces états affectifs sont archaïques, prégénitaux ; ils remontent à la première enfance ; on les retrouve à l’état pur dans les psychoses.

THÉORIES

Bion [1961] décrit trois présupposés de base auxquels un groupe se soumet alternativement sans les reconnaître :

Dépendance. – Le groupe demande à être protégé par le leader dont il se sent dépendre pour sa nourriture intellectuelle ou spirituelle, et il ne peut subsister sans conflit que si le leader accepte le rôle qu’on lui attribue et les pouvoirs ainsi que les devoirs que cela implique. Le résultat peut alors n’être pas mauvais en apparence, mais le groupe ne progresse pas foncièrement. Il se complaît dans l’euphorie et la rêverie et néglige la dure réalité. Si le leader refuse, le groupe se sent frustré et abandonné. Un sentiment d’insécurité s’empare des participants. Cette dépendance à l’égard du leader se manifeste souvent dans un groupe de diagnostic par un long silence initial et par la difficulté à trouver un sujet de discussion, le groupe attendant les suggestions du moniteur. La dépendance est une régression à cette situation ancienne, où l’enfant est à la charge de ses parents et où l’action sur la réalité est leur affaire, non la sienne. La dépendance répond à un rêve éternel des groupes, le rêve d’un chef intelligent, bon et fort qui assume à leur place les responsabilités.

Combat-fuite (fight-flight). – Le refus du présupposé de dépendance par le leader, le moniteur, l’animateur, constitue un danger pour le groupe qui croit ne pas pouvoir survivre. En face du danger, les participants, en général, se réunissent, soit pour lutter, soit pour fuir. En ce sens, l’attitude combat-fuite est un signe de solidarité du groupe. L’ennemi commun rapproche les membres. Prenons un exemple. Un groupe de discussion libre prend comme sujet de discussion : « les enfants abandonnés ». La séance est ennuyeuse ; l’attitude de fuite domine ; peu de gens participent aux débats. Puis le groupe évalue son travail ; les critiques pleuvent : « on n’a rien fait », c’était « futile », « on n’y connaît rien ». Le moniteur déclare alors qu’il s’agissait d’une fuite : le groupe a voulu prouver qu’il était incapable de se débrouiller seul.

Les participants rient. Une discussion suit, animée, où les critiques abondent : à la fuite succèdent des attaques contre la situation et contre le moniteur.

Couplage. – Parfois, l’attitude combat-fuite aboutit à la formation de sous-groupes ou de couples. Par exemple, au cours d’un groupe de diagnostic, on discute des « flammes amoureuses » dans les écoles de filles. Les femmes seules discutent. Les hommes se taisent, disant que le phénomène n’existe pas chez les garçons. À la séance suivante, les hommes seuls parlent. Il y a donc eu séparation des hommes et des femmes. Enfin, à la réunion d’après, un homme et une femme se taquinent au sujet des discussions antérieures : on assiste à une véritable séance de « flirt agressif » (personne d’autre ne parla). Il s’était ainsi formé un couple. Celui-ci peut essayer de réformer le groupe entier (Bion parle d’une « espérance messianique » suscitée alors chez celui-ci), mais le couple représente un danger pour le groupe, car il tend à former un sous-groupe indépendant.

Les trois présupposés de base n’apparaissent pas en même temps. L’un prédomine et masque ainsi les autres, qui subsistent néanmoins en puissance. En ôtant son poids actuel au présupposé de base dominant, l’interprétation en libère du même coup un autre et permet au groupe de fonctionner différemment.

Bien que Bion ne fasse pas lui-même le rapprochement, les présupposés groupaux inconscients s’articulent à la fois aux trois types de pulsions mises en évidence par la psychanalyse et aux trois formes d’organisations sociales étudiées par Freud. Le présupposé de base de dépendance semble correspondre à l’organisation familiale et à la pulsion d’attachement (qu’un autre psychanalyste anglais, Bowlby, propose, à l’instar de certains éthologistes, de distinguer de la pulsion libidinale). Le présupposé de base de combat-fuite concerne la pulsion agressive et l’organisation militaire. Enfin, le couplage.et sa conséquence, l’espoir messianique, exprimerait la pulsion sexuelle et sous-tendrait l’organisation religieuse.

Pierre Turquet (1974), s’inspirant non seulement de Melanie Klein mais aussi de Bowlby et de Winnicott, a mis en lumière, dans le groupe large par opposition au petit groupe, la frustration très forte et prolongée de la pulsion d’attachement et le besoin d’établir, par le regard et la posture, une « peau commune » avec son voisin. De là découle la nécessité, pour les moniteurs du groupe large, d’une conduite de présence-soutien (au sens winnicottien du holding) envers les participants et d’une création d’un espace transitionnel entre les membres du groupe et le ou les moniteurs, ainsi qu’entre le groupe et la réalité sociale extérieure. C’est là une des origines de la notion d’ « analyse transitionnelle » (cf. p. 330) inventée par René Kaës [1979] et qui constitue un des apports originaux de ce qu’on peut appeler une « école française » de psychanalyse groupale.

Une école française de psychanalyse groupale. – Tous les praticiens français de la psychanalyse groupale ne s’appuient pas sur les vues de Melanie Klein. S. Lebovici, R. Diatkine et leurs collaborateurs ont travaillé selon une perspective assez strictement freudienne, complétée par L’Ego-Psychology américaine de Kris, Hartmann et Loewenstein. Ils limitent leurs théories aux groupes occasionnels de psychothérapie et de formation, s’abstenant de toute extrapolation aux groupes sociaux naturels34.

Par contre, à partir de l’influence post-kleinienne, J.-B. Pontalis (1963) a décrit, dans les situations de groupe non directif, la lutte des participants pour imposer, chacun aux autres, leur propre représentation idéale inconsciente de la vie, de l’organisation, du fonctionnement d’un groupe. Le groupe peut ainsi devenir, comme le psychothérapeute, un objet au sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire un objet d’investissement des pulsions libidinales, agressives et d’autodestruction et un lieu de projections des fantasmes individuels inconscients. Les rêves nocturnes effectués par les participants et rapportés ensuite par ceux-ci au groupe en sont une illustration (Pontalis, 1972). D. Anzieu (1964, 1966 a) a déchiffré, dans les métaphores courantes concernant le groupe (le groupe représenté comme un « corps » dont les individus sont les « membres »), une défense contre l’angoisse de morcellement. Il a également constaté que tant qu’un groupe ne s’est pas constitué selon un ordre symbolique, il fonctionne comme une sorte de foule où chacun représente pour chacun une menace de dévoration.

Puis, prenant pour modèle la première topique freudienne (le conscient, le préconscient, l’inconscient et les deux censures), D. Anzieu (1966 b) a proposé l’analogie du groupe et du rêve. Les individus demandent au groupe une réalisation imaginaire de leurs désirs refoulés ; d’où la fréquence, dans les groupes, des thèmes allégoriques de Paradis perdu, de découverte d’un Eldorado, de reconquête d’un lieu saint, d’embarquement pour Cythère, en un mot de Cité utopique. Corrélativement, l’angoisse et les sentiments de culpabilité devant la transgression de l’interdit se trouvent intensifiés. D’où le silence paralysant si fréquent dans les situations où les participants sont invités à parler librement, sous-entendu : à parler de leurs désirs réprimés. Ceci a amené D. Anzieu (1971) à dénommer « illusion groupale » la recherche, dans les groupes, d’un état fusionnel collectif ; « on est bien ensemble », « nous sommes un bon groupe, avec un bon leader ». À ce contenu manifeste correspond le contenu latent suivant : incorporation du sein comme bon objet partiel, participation de tous à l’idéal de toute-puissance narcissique projeté sur le groupe-mère, défense hypo-maniaque contre la crainte archaïque de destruction des enfants-rivaux dans la matrice maternelle. Il apparaissait dès lors nécessaire de travailler en groupe avec la seconde théorie freudienne et de montrer en quoi tout groupe, à partir du moment où il se constituait comme tel et cessait d’être un agglomérat d’individus, était une projection et une réorganisation des topiques subjectives des participants. Dans l’illusion groupale, le groupe prend la place du Moi idéal de chacun des membres, tout comme Freud avait montré que, dans les organisations collectives hiérarchisées, l’imago paternelle du chef prend la place de l’idéal du Moi de chacun. Selon la conception lewinienne du groupe, le groupe est chargé d’assumer, à la place du Moi des participants, les fonctions d’analyse de la réalité et de compromis entre la réalité externe (physique et sociale) et la réalité interne (les désirs des membres). Un groupe peut s’organiser autour d’un Surmoi à la fois persécuteur et séducteur : c’est le fantasme du groupe-machine. Il peut s’organiser autour de la pulsion orale et du lien de dépendance symbiotique de l’enfant à la mère : c’est le fantasme du groupe-sein-bouche, avec sa variante le groupe-sein-toilettes. Il peut s’organiser autour de la pulsion de destruction de l’objet (ce sont les fantasmes de casse) ou de celle d’auto-destruction (c’est la résistance paradoxale).

L’instance dominante dans ce que René Kaës [1976] a appelé l’ « appareil psychique groupal » détermine, toujours selon Didier Anzieu, la structure inconsciente des groupes, tandis que l’étude des formations fantasmatiques spécifiques des situations groupales met en évidence l’existence d’organisateurs psychiques inconscients, intermédiaires entre la structure topique et ces formations fantasmatiques. Dans la seconde édition de son livre Le groupe et l’inconscient, Didier Anzieu [1981] décrit cinq organisateurs : le fantasme individuel, l’imago, les fantasmes originaires, le complexe d’Œdipe, l’imago du corps propre. Il propose également trois principes du fonctionnement psychique groupal : principe d’indifférenciation de l’individu et du groupe, principe d’autosuffisance du groupe, principe de délimitation du dedans et du dehors du groupe.

A. Béjarano (1971) a vu le retour du clivage précoce, décrit par Melanie Klein entre le bon et le mauvais objet, dans le clivage du transfert qui ne manque pas d’apparaître à un moment ou à un autre dans les situations de petits groupes (8 à 12 personnes) et plus encore dans celles de groupes larges (30 à 60 personnes). Les sentiments positifs tendent à se concentrer dans l’illusion groupale vécue en petit groupe. Les sentiments négatifs, clivés des précédents, tendent à se cristalliser sur un individu particulier (leader, victime émissaire), sur un groupe ennemi, ou sur le groupe large auquel les mêmes personnes appartiennent, ou sur la réalité extérieure, par exemple sur la société dans son ensemble. Cela l’a conduit à préciser (Béjarano, 1972) que, dans les situations groupales, le transfert pouvait se fixer sur un ou plusieurs des quatre objets suivants : le moniteur-psychanalyste, le groupe, un membre du groupe, l’out-group. Il a également proposé l’hypothèse d’une imago fraternelle et sociétale, que la situation de groupe activerait particulièrement.

A. Missenard (1971) a étudié le travail psychique qui s’effectue chez les membres d’un groupe de formation conduit psychanalytiquement. Ce travail psychique consiste en une perte, par le sujet, de ses identifications imaginaires anciennes, perte qu’il ressent comme une menace à son intégrité psychique et qu’il vit dans la dépression et la crainte de la décompensation. Parallèlement s’effectue en lui, en relation aux autres membres du groupe, une reconstruction d’identifications symboliques nouvelles qui lui rendent possibles de nouvelles attitudes dans sa vie privée comme dans sa vie sociale. À partir de là, Missenard (1972, 1976, 1979) a distingué le travail « psychique » qui pouvait s’effectuer chez les participants, du travail « psychanalytique » propre aux psychothérapeutes ou aux moniteurs. Il a précisé le jeu des identifications-projections en groupe. Il a décrit le pôle narcissique du groupe et sa dynamique entre le narcissisme primaire préfusionnel et le narcissisme secondaire consécutif à l’expérience de défusion et de constitution d’un double spéculaire imaginaire. Un groupe peut ainsi s’organiser dans l’identification héroïque-masochiste à un leader idéalisé, ou dans un soutien mutuel assurant la restauration narcissique des membres, ou il peut se désorganiser en infligeant à ses membres des expériences répétées ou traumatisantes de discontinuité, d’empiétement, de rupture. Chaque groupe tend à se constituer une enveloppe narcissique.

Jean-Claude Ginoux (1982) a montré que la répétition de passages à l’acte dans les groupes de libre parole pouvait provenir d’un traumatisme survenu dans la préhistoire ou dans la mise en place du groupe, traumatisme sur lequel moniteur et participants font silence, jusqu’à ce qu’il soit levé par une interprétation qui en permette la verbalisation.

René Kaës (1973, 1975, 1976 a) a montré que toute activité formative est sous-tendue par une fantasmatique inconsciente ; il a décrit des fantasmes d’autoformation et de toute-puissance orale ou anale qui se retrouvent dans la formation des adultes, en pédagogie scolaire et dans les rites d’initiation. Il a repéré, dans les termes de « séminaire », « session », « stage », des champs différents de résonance fantasmatique (Kaës, 1974 a). Il a étudié dans la peinture, le roman, la publicité, les dessins spontanés des enfants, les représentations collectives imaginaires du groupe [Kaës, 1976]. Il a introduit, à propos de ces représentations, la notion d’organisateur, en se référant d’une part à Spitz (qui l’avait transposée de l’embryologie à la psychologie génétique et appliquée aux crises du développement dans la première enfance), d’autre part à Lacan (dans son travail sur les complexes familiaux et sur la rivalité œdipienne comme organisateur de la famille), et enfin à la théorie des systèmes et des organisations. Kaës a précisé que ces organisateurs sont de deux sortes, psychologiques et sociaux, et qu’ils organisent non seulement des représentations de groupe, mais aussi le processus groupal. Kaës a articulé organisateur et proto-groupe (1972) ; il a analysé le corps imaginaire comme organisateur du groupe large (1974 b) ; il a décrit le fantasme du groupe embroché (1974 c) et 1’ « archigroupe » (1974 d).

Kaës (1971) a fait par ailleurs l’hypothèse que les formations de compromis prennent des formes spécifiques dans les groupes : ce sont les mythes, les utopies, les idéologies ; les petits groupes non directifs permettent de les observer à l’état naissant. Il classe les idéologies d’après l’instance de l’appareil psychique qui les organise. Les idéologies relevant du Moi idéal se répartissent en deux sortes : les unes sont persécutives (lutte contre une image de mère dévoratrice projetée sur la nature, la ville, la société ; idéalisation de la « cause » à laquelle on se voue et sur laquelle est projetée une image de toute-puissance narcissique) ; les autres sont dépressives (nostalgie d’un paradis perdu, sentiment de culpabilité d’avoir détruit ce qui était bon, négation des différences entre les êtres humains). Seules les idéologies relevant de l’idéal du moi témoignent du passage de l’appareil psychique à la position réparatrice, à la sublimation des pulsions partielles, à l’ordre symbolique. L’idéologie remplirait dans la pensée le même rôle que la production de l’objet-fétiche dans l’économie du désir chez le pervers. Kaës [1980] a été amené à faire l’hypothèse d’une « position » idéologique, intermédiaire, dans le développement psychique, entre les positions paranoïde-schizoïde et dépressive. Il a insisté sur la nécessité de prendre en considération, dans les groupes psychanalytiquement menés, non seulement le transfert et le contre-transfert, mais aussi l’inter-transfert entre les psychanalystes qui mènent le groupe. L’inter-transfert peut les protéger défensivement de celui-ci ; sa clarification les éclaire sur la dynamique groupale qui a été. déplacée sur eux ; d’où la nécessité de pratiquer l’analyse intertransférentielle (Kaës, 1976 b). Plus généralement, le dispositif établi par les moniteurs d’un groupe, leurs dispositions intérieures, leur système d’interprétation visent à instaurer une aire transitionnelle au sens de Winnicott, permettant aux participants de surmonter la rupture avec leurs conditions habituelles de vie, de vivre la crise intérieure et interpersonnelle qui s’ensuit pour eux, d’opérer en eux et entre eux des changements individuels et éventuellement institutionnels, voire de libérer la créativité individuelle et groupale : c’est « l’analyse transitionnelle » [Kaës, 1979] (cf. la section consacrée à cette notion, p. 330).

L’apport théorique sans doute le plus important de Kaës [1976] reste son hypothèse d’un appareil psychique groupal, qui élargit et approfondit une hypothèse primitivement due à André Missenard et faisant du fantasme individuel le premier des organisateurs psychiques inconscients du groupe. Un groupe est une réalité psychique transindividuelle à construire. Les membres le construisent par un étayage qui est d’ailleurs réciproque sur leurs propres appareils psychiques individuels, dans une tension entre une tendance à l’homomorphie (qui se réalise pleinement dans la famille psychotique et qui vise la fusion des appareils individuels entre eux et avec l’appareil groupal) et une tendance à l’isomorphie (qui introduit un décalage créateur entre les appareils individuels et l’appareil groupal). Une des différences capitales est que les appareils individuels s’étayent sur les corps respectifs des individus tandis que l’appareil groupal ressent comme un déficit important le manque d’un corps et a besoin de s’en forger des substituts ; le repérage des réactions à ce manque constitue une des tâches de la psychanalyse groupale. Par contre l’appareil groupal cherche et trouve des étayages sur des réalités sociales (les institutions notamment).

Hector Scaglia (1974 a et b, 1976 a et b) a montré que tout groupe non directif vit au début une phase persécutive.

Puis l’angoisse persécutive tend à être déposée dans l’observateur non participant, dont la présence est alors oubliée, « implicitée ». Il a également constaté que des couplages ont tendance à se former entre les trois termes, le groupe, le moniteur, l’observateur, deux de ces termes tendant à entrer en collusion et à exclure le troisième ; d’où trois configurations possibles où le groupe, l’observateur et plus rarement le moniteur sont respectivement rejetés de l’échange libidinal entre le moniteur et l’observateur, entre le moniteur et le groupe, entre l’observateur et le groupe.

Roland Gori (1972-1973 a et b, 1976, 1978) a mis en évidence une résistance particulière de la part des participants, à vivre l’expérience de groupe qui leur est proposée : ils interposent entre le groupe et eux un « savoir préalable ». L’utilisation d’une parole abstraite et désincarnée a pour pendant la résistance inverse : une parole, en groupe, si proche du corps et des affects qu’elle ne laisse de place ni aux autres ni à la pensée. Parler pour parler, pour faire du volume, est une autre forme de résistance, celle des « murailles sonores ».

Roger Dorey (1971) critique la notion de fantasme de groupe. P. Dubuisson (1971) et J. Muller (1971) décrivent des mécanismes de défense groupaux. J. Muller (1974) dénonce également certains « mythes » véhiculés par la vogue des méthodes de formation en groupe. E. Pons (1974) montre le rôle structurant du fantasme de scène primitive dans un groupe institutionnel. M. Netter (1974) compare les interventions de type psychosociologique et de type psychanalytique dans les groupes de formation35.


21 D. Anzieu, Le psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent [1979, pp. 85-86]. L’ouvrage de R. Marineau, Moreno et la troisième révolution psychiatrique (Métailié, 1989), montre la part de légende introduite par Moreno dans ses autobiographies.

22 Les principales références aux publications de K. Lewin, ainsi qu’à l’étude que lui a consacrée P. Kaufmann [1968], se trouvent au début de la Bibliographie générale, à la fin du présent volume.

23 Laisser-faire : Cette expression, utilisée dans les textes anglais originaux de K. Lewin et de ses collaborateurs, a été empruntée au « père de l’économie politique », Adam Smith, qui l’a employée dans ses Recherches sur la nature et sur les causes de la richesse des nations (1776). Dans la traduction française de la recension dirigée par Laswell et Lemer, les termes de : groupe « laisser-faire » sont remplacés par : groupe « libre ». Un souci d’homogénéité terminologique nous eût incités à les traduire par « idiocratie » (cf. « idiotisme » en grammaire, « idiosyncrasie » en médecine) ; mais la trop forte assonance avec “idiotie » nous a contraints à y renoncer. Nous rappellerons cependant au cours du présent ouvrage que « laisser-faire » n’est pas synonyme d’anarchie. – Cette expérience princeps de Lewin a été refaite en France avec des variantes par G. Serraf ; nous y reviendrons plus loin (cf. p. 228).

24 Trad. fr., in A. Lévy [1965],

25 En France, Max Pagès s’est consacré à faire connaître le non directivisme rogérien {l’orientation non directive en psychothérapie et en psychologie sociale, Dunod, 1965) et à en développer l’application théorique et pratique au groupe [cf. M. Pagès, 1968]. La Bibliographie de la deuxième partie du présent ouvrage contient la référence à un ouvrage de Rogers et Kinget (1962). Citons également A. de Peretti, Pensée et vérité de Cari Rogers, Toulouse, Privât, 1974.

26 Avec la parution en 1966 de L’image mentale chez l’enfant de PIAGET et Inhelder et en 1967 de Cognitive Psychology de Neisser.

27 Cité par Mailhot, Dynamique et genèse des groupes, L’Epi, 1968, P – 93.

28 L. Lamarche, I. Gascon, H. Thibault, La pensée sociale dans une perspective de traitement de l’information, Recherches de psychologie sociale, 1980, 2, pp. 115-126.

29 Social differentiation and social originality, Europ. J. soc. Psychol., 1974, 4, PP – 17-52.

30 On the so-called « Superior Conformity of the Self Behavior ». Twenty experimental investigations, Europ. J. soc. Psychol., 1975, 5, pp. 457-501.

31 L’identité sociale et les rapports de domination, suivis de Réponses, commentaires et critiques, Revue suisse de Sociologie, 1980, 6, 109-140 et 265-285.

32 Orthodoxie religieuse et sciences humaines, Mouton, 1980.

33 Les traductions publiées sont variées : Psychologie des masses…} ou encore Psychologie collective…

34 Cf. D. Braunschweig, R. Diatkine, E. Kestemberg, S. Lebovici, À propos des méthodes de formation en groupe, Psychiat. enfant., 1968,

11, n° 1,71-180. J. Kestemberg, S. Decobert, Approche psychanalytique pour la compréhension de la dynamique des groupes thérapeutiques, Rev.fr. Psychanal., 1964, 28, n° 3, 393-418. Cf. également, pour d’autres références, p. 335.

35 La théorie psychanalytique du groupe de l’école française a été exposée dans trois numéros spéciaux de la revue Perspectives psychiatriques (1971, 1973, 1976), dans deux numéros spéciaux du Bulletin de Psychologie (1974, 1983), dans un numéro de L’Evolution psychiatrique (1976) et développée dans une série de recueils collectifs dirigés par Didier Anzieu et coll. [1982] et par René Kaës et coll. [1973, 1976, I979> 1982] dans la collection « Inconscient et Culture » chez Dunod. – Voir p. 396 le Supplément bibliographique de la 10e édition avec notamment les références aux derniers ouvrages de R. Kaës (1993).