7. Fonctions du Moi-peau

Je me fonde sur deux principes généraux. L’un est spécifiquement freudien : toute fonction psychique se développe par appui sur une fonction corporelle dont elle transpose le fonctionnement sur le plan mental. Bien que Jean Laplanche (1970) recommande de réserver le concept d’étayage à l’appui trouvé par les pulsions sexuelles sur les fonctions organiques d’autoconservation, je suis partisan d’un sens plus large, car le développement de l’appareil psychique s’effectue par des paliers successifs de rupture avec sa base biologique, ruptures qui lui rendent d’une part possible d’échapper aux lois biologiques et d’autre part nécessaire de chercher un étayage de toutes les fonctions psychiques sur des fonctions du corps. Le second principe, connu également de Freud, est Jacksonien : le développement du système nerveux au cours de l’évolution présente une particularité qui ne se rencontre pas dans les autres systèmes organiques, à savoir que l’organe le plus récent et le plus près de la surface ̶ le cortex ̶ tend à prendre la direction du système, en intégrant les autres sous-systèmes neurologiques. Cela se passe aussi pour le Moi conscient, qui tend à occuper dans l’appareil psychique la surface en contact avec le monde extérieur et à contrôler le fonctionnement de cet appareil. On sait également que la peau (surface du corps) et le cerveau (surface du système nerveux) dérivent de la même structure embryonnaire, l’ectoderme.

Pour le psychanalyste que je suis, la peau a une importance capitale : elle fournit à l’appareil psychique les représentations constitutives du Moi et de ses principales fonctions. Ce constat s’inscrit à son tour dans le cadre de la théorie générale de l’évolution. Des mammifères à l’homme, il n’y a pas seulement augmentation et complexification du cerveau. La peau perd sa dureté et sa fourrure. Les poils ne subsistent guère que sur le crâne dont ils redoublent le rôle protecteur du cerveau, et autour des orifices corporels du visage et du tronc dont ils renforcent la sensibilité, voire la sensualité. Comme l’a montré Imre Hermann (1930), la pulsion d’agrippement du tout-petit à sa mère devient plus difficile à satisfaire dans l’espèce humaine, vouant les représentants de celle-ci à des angoisses intenses précoces et prolongées de perte de la protection, de manque d’un objet support, et à une détresse qui a été qualifiée d’originaire. En contrepartie, la pulsion d’attachement prend, chez le petit humain, une importance d’autant plus considérable que l’enfance humaine est proportionnellement plus longue que dans les autres espèces. Cette pulsion a pour objets le repérage chez la mère puis chez le groupe familial qui prend la relève, des signaux ̶ sourire, douceur du contact, chaleur physique de l’étreinte, diversité des émissions sonores, solidité du portage, bercement, disponibilité à donner la nourriture, les soins, l’accompagnement ̶ qui fournissent des indices d’une part sur la réalité extérieure et son maniement, d’autre part sur les affects éprouvés par la partenaire, en réponse notamment aux affects du bébé. Nous sommes là, non plus dans le registre de la satisfaction des besoins vitaux d’autoconservation (nourriture, respiration, sommeil) sur lesquels les désirs sexuels et agressifs vont se constituer par étayage, mais dans celui de la communication (préverbale et infralinguistique) sur laquelle l’échange langagier trouve le moment venu à s’étayer.

Les deux registres fonctionnent souvent simultanément : la tétée, par exemple, fournit l’occasion de communications tactiles, visuelles, sonores, olfactives. Mais on sait qu’une satisfaction matérielle des besoins vitaux, systématiquement dépourvue de ces échanges sensoriels et affectifs, peut conduire à l’hospitalisme ou à l’autisme. On constate également qu’avec la croissance du bébé, la part consacrée par celui-ci et par son entourage à communiquer pour communiquer, indépendamment des activités d’auto-conservation, va croissante. La communication originaire est, dans la réalité et plus encore dans le fantasme, une communication directe, non médiatisée, de peau à peau.

Freud dans « Le Moi et le Ça » (1923) a montré que non seulement les mécanismes de défense et les traits de caractère dérivent, par appui et par transformation, d’activités corporelles, mais qu’il en va de même pour les instances psychiques : les pulsions psychiques qui constituent le Ça dérivent des instincts biologiques ; ce qu’il va appeler le Surmoi « a des racines acoustiques » ; et le Moi se constitue d’abord à partir de l’expérience tactile. À quoi il me semble nécessaire d’ajouter que préexiste une topique plus archaïque, peut-être originaire, avec le sentiment d’existence du Soi : Soi qui correspond à l’enveloppe sonore et olfactive, Soi autour duquel un Moi se différencie à partir de l’expérience tactile, Soi à l’extérieur duquel sont projetées les stimulations aussi bien endogènes qu’exogènes. La topique secondaire (Ça, Moi avec son appendice le Moi idéal, Surmoi formant couple avec l’Idéal du Moi) s’organise quand l’enveloppe visuelle ̶ notamment sous l’effet de l’interdit primaire du toucher ̶ se substitue à l’enveloppe tactile pour fournir au Moi l’étayage essentiel, quand les représentants de choses (principalement visuels) s’associent dans le préconscient qui se développe alors, à des représentants de mots (fournis par l’acquisition de la parole) et que les différenciations du Moi et du Surmoi d’une part, de la stimulation externe et de l’extraction pulsionnelle d’autre part sont acquises.

Dans mon article princeps de 1974 sur le Moi-Peau, j’assignais trois fonctions à celui-ci : une fonction d’enveloppe contenante et unifiante du Soi, une fonction de barrière protectrice du psychisme, une fonction de filtre des échanges et d’inscription des premières traces, fonction qui rend possible la représentation. À ces trois fonctions correspondent trois figurations : le sac, l’écran, le tamis. Le travail de Pasche (1971) sur Le Bouclier de Persée m’amena à prendre en considération une quatrième fonction, celle de miroir de la réalité.

Les neuf fonctions du Moi-peau

J’entreprends maintenant d’établir un parallèle plus systématique entre les fonctions de la peau et les fonctions du Moi, en essayant de préciser pour chacune le mode de correspondance entre l’organique et le psychique, les types d’angoisse liés à la pathologie de cette fonction, et les figurations du trouble du Moi-peau que la clinique nous en apporte. L’ordre que je vais suivre n’obéit à aucun principe classificatoire rigoureux. Je ne prétends pas non plus être exhaustif quant à l’inventaire de ces fonctions, qui reste ouvert.

1) Maintenance

De même que la peau remplit une fonction de soutènement du squelette et des muscles, de même le Moi-peau remplit une fonction de maintenance du psychisme. La fonction biologique est exercée par ce que Winnicott (1962, p. 12-13) a appelé le holding, c’est-à-dire par la façon dont la mère soutient le corps du bébé. La fonction psychique se développe par intériorisation du holding maternel. Le Moi-peau est une partie de la mère – particulièrement ses mains – qui a été intériorisée et qui maintient le psychisme en état de fonctionner, du moins pendant la veille, tout comme la mère maintient en ce même temps le corps du bébé dans un état d’unité et de solidité. La capacité du bébé de se maintenir physiquement par lui-même conditionne l’accès à la position assise puis debout et à la marche. L’appui externe sur le corps maternel conduit le bébé à acquérir l’appui interne sur sa colonne vertébrale, comme arête solide permettant de se redresser. Un des noyaux anticipateurs du Je consiste en la sensation-image d’un phallus interne maternel ou plus généralement parental qui assure à l’espace mental en voie de se constituer un premier axe, de l’ordre de la verticalité et de la lutte contre la pesanteur, et qui prépare l’expérience d’avoir une vie psychique à soi. C’est en s’adossant à cet axe que le Moi peut mettre en œuvre les mécanismes de défense les plus archaïques, comme le clivage et l’identification projective. Mais il ne peut s’adosser à ce support en toute sécurité que s’il est sûr d’avoir par son corps des zones de contact étroit et stable avec la peau, les muscles et le paumes de la mère (et des personnes de son environnement primaire) et, à la périphérie de son psychisme, un encerclement réciproque par le psychisme de la mère (ce que Sami-Ali (1974) a dénommé « inclusion mutuelle »).

Blaise Pascal, tôt orphelin de mère a fort bien théorisé, en physique puis dans la psychologie et dans l’apologétique religieuse, cette horreur du vide intérieur longtemps attribuée à la Nature, ce manque de l’objet-support nécessaire au psychisme pour qu’il trouve son centre de gravité. Francis Bacon, dans ses tableaux, peint des corps déliquescents à qui la peau et les vêtements assurent une unité superficielle mais dépourvus de cette arête dorsale qui tient le corps et la pensée : des peaux remplies de substances plus liquides que solides, ce qui correspond bien à l’image du corps de l’alcoolique30.

Ce qui est en jeu ici, c’est, non pas l’incorporation fantasmatique du sein nourricier, mais l’identification primaire à un objet support contre lequel l’enfant se serre et qui le tient ; c’est plus la pulsion d’agrippement ou d’attachement qui trouve satisfaction que la libido. L’accolement face à face du corps de l’enfant au corps de la mère est lié à la pulsion sexuelle qui trouve satisfaction au niveau oral dans la tétée et dans cette manifestation d’amour qu’est l’étreinte. Les adultes qui s’aiment retrouvent généralement ce type d’accolement pour donner satisfaction à leurs pulsions sexuelles au niveau génital. En revanche, l’identification primaire à l’objet support suppose un autre dispositif spatial qui se présente sous deux variantes complémentaires : Grotstein (1981), disciple californien de Bion, les a, le premier, précisées : dos de l’enfant contre ventre de la personne objet-support (back-ground object), ventre de l’enfant contre dos de celle-ci.

Dans la première variante, l’enfant est adossé à l’objet support qui se moule en creux sur lui. Il se sent protégé sur ses arrières, le dos étant la seule partie de son propre corps qu’on ne peut ni toucher ni voir. Le cauchemar, fréquent chez les enfants enfiévrés, d’une surface qui se plisse, se gondole se déchire, pleine de bosses et de creux, traduit sous forme figurative l’atteinte de la représentation sécurisante d’une peau commune avec l’objet support soutenant. Cette surface qui défaille peut être interprétée par le rêveur comme une ondulation de serpents mais ce serait une erreur d’interprétation que de l’entendre uniquement comme un symbole phallique. La présence de plusieurs serpents en reptation n’a pas le même sens que celle d’un serpent unique qui se dresse. Grotstein cite un tel rêve d’une petite fille, rapporté par la mère en analyse chez lui.

« Sa fille se réveilla au milieu de la nuit en voyant des serpents partout, y compris même sur le plancher où elle marchait. Elle courut à la chambre de sa mère et grimpa sur elle en mettant son dos contre le ventre de sa mère. C’était le seul endroit où elle pouvait trouver un soulagement. Bien que la mère fut la patiente, et non l’enfant, ses associations à cet événement établirent bientôt qu’elle s’était identifiée à son enfant. Elle était la petite fille qui désirait s’étendre sur moi pour se procurer le “support” (backing), la protection et “l’arrière” (rearing) dont elle s’était sentie privée par ses propres parents31. »

La seconde position, celle de l’enfant allongé accolant le devant de son corps au dos de la personne remplissant pour lui la fonction d’objet support, apporte à l’intéressé la sensation-sentiment que la partie la plus précieuse et la plus fragile de son corps, à savoir son ventre, est protégée derrière l’écran protecteur, le pare-excitation originaire, qu’est le corps de cet autrui mainteneur. Cette expérience commence généralement avec l’un ou l’autre des parents (voire avec l’un et l’autre) ; elle peut se poursuivre assez longtemps avec un frère ou une sœur dont l’enfant partage le lit. (Jusqu’à sa psychanalyse avec Bion, Samuel Beckett ne pouvait vaincre l’angoisse de l’insomnie qu’en s’endormant tout contre son frère aîné.) Une de mes patientes, élevée par un couple de parents violents et désunis trouvait sa sécurité intérieure, jusqu’à la pré-puberté, en s’endormant ainsi contre sa sœur cadette dont elle partageait le lit. Celle des deux qui avait le plus peur « faisait la chaise » (c’était leur expression) pour accueillir et serrer contre elle le corps rassurant de l’autre. Pendant toute une phase de son analyse, son transfert m’invitait implicitement à faire la chaise à mon tour : elle réclamait de moi l’alternance de mes associations libres avec les siennes, l’aveu de mes pensées et de mes sentiments, de mes angoisses ; elle me proposait le rapprochement de son corps, ne comprenait pas pourquoi je refusais qu’elle vienne s’asseoir sur mes genoux. J’ai eu à analyser d’abord comme une sexualisation défensive la séduction hystérique dont elle habillait sa demande ; puis nous avons pu élaborer son angoisse de la perte de l’objet-support.

Grotstein rapporte un autre type d’exemple significatif : « Des patients en analyse m’ont fréquemment rapporté des rêves dans lesquels ils conduisaient une voiture depuis le siège arrière. Les associations à ces rêves conduisaient presqu’invariablement à la notion d’avoir un “support” (backing) défectueux et en conséquence une difficulté à l’autonomie. » Grotstein propose même un jeu de mots, intraduisible en français : parce que l’objet-support se tient « derrière » ou « dessous » (he under stands), il fournit le paradigme de la « compréhension » (understanding).

2) Contenance

À la peau qui recouvre la surface entière du corps et dans laquelle sont insérés tous les organes des sens externes répond la fonction contenante du Moi-peau. Cette fonction est exercée principalement par le handling maternel. La sensation-image de la peau comme sac est éveillée, chez le tout-petit, par les soins du corps, appropriés à ses besoins, que lui procure la mère. Le Moi-peau comme représentation psychique émerge des jeux entre le corps de la mère et le corps de l’enfant ainsi que des réponses apportées par la mère aux sensations et aux émotions du bébé, réponses gestuelles et vocales, car l’enveloppe sonore redouble alors l’enveloppe tactile, réponses à caractère circulaire où les écholalies et les échopraxies de l’un imitent celles de l’autre, réponses qui permettent au tout-petit d’éprouver progressivement ces sensations et ces émotions à son propre compte sans se sentir détruit. R. Kaës (1979 a) distingue deux aspects de cette fonction. Le « contenant » proprement dit, stable, immobile, s’offre en réceptacle passif au dépôt des sensations-images-affects du bébé, ainsi neutralisées et conservées. Le « conteneur » correspond à l’aspect actif, à la rêverie maternelle selon Bion, à l’identification projective, à l’exercice de la fonction alpha qui élabore, transforme et restitue à l’intéressé ses sensations-images-affects rendues représentables.

De même que la peau enveloppe tout le corps, le Moi-peau vise à envelopper tout l’appareil psychique, prétention qui s’avère par la suite abusive mais qui est au début nécessaire. Le Moi-peau est alors figuré comme écorce, le Ça pulsionnel comme noyau, chacun des deux termes ayant besoin de l’autre. Le Moi-peau n’est contenant que s’il a des pulsions à contenir, à localiser dans des sources corporelles, plus tard à différencier. La pulsion n’est ressentie comme poussée, comme force motrice, que si elle rencontre des limites et des points spécifiques d’insertion dans l’espace mental où elle se déploie et que si sa source est projetée dans des régions du corps dotées d’une excitabilité particulière. Cette complémentarité de l’écorce et du noyau fonde le sentiment de la continuité du Soi.

À la carence de cette fonction conteneur du Moi-peau répondent deux formes d’angoisse. L’angoisse d’une excitation pulsionnelle diffuse, permanente, éparse, non localisable, non identifiable, non apaisable, traduit une topographie psychique constituée d’un noyau sans écorce ; l’individu cherche une écorce substitutive dans la douleur physique ou dans l’angoisse psychique : il s’enveloppe dans la souffrance. Dans le second cas, l’enveloppe existe, mais sa continuité est interrompue par des trous. C’est un Moi-peau passoire ; les pensées, les souvenirs, sont difficilement conservés ; ils fuient (voir ci-dessus l’observation d’Éléonore, p. 1, supra). L’angoisse est considérable d’avoir un intérieur qui se vide, tout particulièrement de l’agressivité nécessaire à toute affirmation de soi. Ces trous psychiques peuvent trouver à s’étayer sur les pores de la peau : l’observation à venir de Géthsemani (p. 1, infra) montre un patient qui transpire pendant les séances et qui lâche ainsi sur son psychanalyste une agressivité nauséabonde qu’il ne peut ni retenir ni élaborer, tant que sa représentation inconsciente d’un Moi-peau passoire n’a pas été interprétée.

3) Pare-excitation

La couche superficielle de l’épiderme protège la couche sensible de celui-ci (celle où se trouvent les terminaisons libres des nerfs et les corpuscules du toucher) et l’organisme en général contre les agressions physiques, les radiations, l’excès de stimulations. Dès l’« Esquisse d’une psychologie scientifique » de 1895, Freud avait, parallèlement, reconnu au Moi une fonction de pare-excitation. Dans la « Notice sur le Bloc magique » (1925), il précise bien que le Moi (tel l’épiderme : mais Freud toutefois n’apporte pas cette précision) présente une structure en double feuillet. Dans l’« Esquisse » de 1895, Freud laisse entendre que la mère sert de pare-excitation auxiliaire au bébé, et cela ̶ c’est moi qui l’ajoute ̶ jusqu’à ce que le Moi en croissance de celui-ci trouve sur sa propre peau un étayage suffisant pour assumer cette fonction. D’une façon générale, le Moi-peau est une structure virtuelle à la naissance, et qui s’actualise au cours de la relation entre le nourrisson et l’environnement primaire ; l’origine lointaine de cette structure remonterait à l’apparition même des organismes vivants.

Les excès et les déficits du pare-excitation offrent des cas de figures très variés. Frances Tustin (1972) a décrit les deux images du corps qui appartiennent respectivement à l’autisme primaire et secondaire : le Moi-poulpe (quand aucune des fonctions du Moi-peau n’est acquise, ni celles du support, ni de contenant, ni de pare-excitation et que le double feuillet n’est pas ébauché), le Moi-crustacé, avec une carapace rigide qui remplace le conteneur absent et qui interdit aux fonctions suivantes du Moi-peau de s’enclencher.

L’angoisse paranoïde d’intrusion psychique se présente sous deux formes : a) on me vole mes pensées (persécution) ; b) on me donne des pensées (machine à influencer). Là, les fonctions pare-excitation et conteneur existent distinctement mais insuffisamment.

L’angoisse de la perte de l’objet remplissant le rôle de pare-excitation auxiliaire est maximisée quand l’enfant a été donné par la mère à élever par sa propre mère (c’est-à-dire par la grand-mère maternelle de l’enfant) et que celle-ci s’est occupée de lui avec une telle perfection qualitative et quantitative qu’il n’a pas connu la possibilité ni la nécessité d’en venir à un auto-étayage. La toxicomanie peut alors apparaître comme une solution pour constituer entre le Moi et les stimulations externes une barrière de brouillard ou de fumée.

Le pare-excitation peut être cherché en appui sur le derme à défaut de l’épiderme : c’est la seconde peau musculaire (E. Bick), la cuirasse caractérielle (W. Reich).

4) Individuation

La membrane des cellules organiques protège l’individualité de la cellule en distinguant les corps étrangers auxquels elle refuse l’entrée et les substances semblables ou complémentaires auxquelles elle accorde l’admission ou l’association. Par son grain, sa couleur, sa texture, son odeur, la peau humaine présente des différences individuelles considérables. Celles-ci peuvent être narcissiquement, voire socialement surinvesties. Elles permettent de distinguer chez autrui les objets d’attachement et d’amour et de s’affirmer soi-même comme un individu ayant sa peau personnelle. À son tour, le Moi-peau assure une fonction d’individuation du Soi, qui apporte à celui-ci le sentiment d’être un être unique. L’angoisse, décrite par Freud (1919), de l’’« inquiétante étrangeté » est liée à une menace visant l’individualité du Soi par affaiblissement du sentiment des frontières de celui-ci.

Dans la schizophrénie, toute la réalité extérieure (mal distinguée de la réalité intérieure) est considérée comme dangereuse à assimiler et la perte du sens de la réalité permet le maintien à tout prix du sentiment d’unicité de Soi.

5) Intersensorialité

La peau est une surface porteuse de poches, de cavités où sont logés les organes des sens autres que ceux du toucher (lesquels sont insérés dans l’épiderme même). Le Moi-peau est une surface psychique qui relie entre elles les sensations de diverses natures et qui les fait ressortir comme figures sur ce fond originaire qu’est l’enveloppe tactile : c’est la fonction d’intersensorialité du Moi-peau, qui aboutit à la constitution d’un « sens commun » (le sensorium commune de la philosophie médiévale), dont la référence de base se fait toujours au toucher. À la carence de cette fonction répondent l’angoisse de morcellement du corps, plus précisément celle de démantèlement (Meltzer, 1975), c’est-à-dire d’un fonctionnement indépendant, anarchique, des divers organes des sens. Je montre plus loin le rôle décisif de l’interdit du toucher dans le passage de l’enveloppe tactile contenante à l’espace intersensoriel qui prépare la symbolisation. Dans la réalité neurophysiologique, c’est dans l’encéphale que s’effectue l’intégration des informations provenant des divers organes des sens ; l’intersensorialité est donc une fonction du système nerveux central ou, plus globalement, de l’ectoderme (dont sont issus simultanément la peau et le système nerveux central). Dans la réalité psychique, en revanche, ce rôle est ignoré et il y a une représentation imaginaire de la peau comme toile de fond, comme surface originaire sur laquelle se déploient les interconnexions sensorielles.

6) Soutien de l’excitation sexuelle

La peau du bébé fait l’objet d’un investissement libidinal de la mère. La nourriture et les soins s’accompagnent de contacts peau à peau, généralement agréables, qui préparent l’auto-érotisme et situent les plaisirs de peau comme toile de fond habituelle des plaisirs sexuels. Ceux-ci se localisent à certaines zones érectiles ou à certains orifices (excroissances et poches) où la couche superficielle de l’épiderme est amincie et où le contact direct avec la muqueuse produit une surexcitation. Le Moi-peau remplit la fonction de surface de soutien de l’excitation sexuelle, surface sur laquelle, en cas de développement normal, des zones érogènes peuvent être localisées, la différence des sexes reconnue et leur complémentarité désirée. L’exercice de cette fonction peut se suffire à elle-même : le Moi-peau capte sur toute sa surface l’investissement libidinal et devient une enveloppe d’excitation sexuelle globale. Cette configuration fonde la théorie sexuelle infantile sans doute la plus archaïque selon laquelle la sexualité se résume aux plaisirs du contact peau contre peau et la grossesse résulte de la simple étreinte corporelle et du baiser. Faute d’une décharge satisfaisante, cette enveloppe d’excitation érogène peut se transformer en enveloppe d’angoisse (voir plus loin l’observation de Zénobie, p. 1, infra).

Si l’investissement de la peau est plus narcissique que libidinal, l’enveloppe d’excitation peut être remplacée par une enveloppe narcissique brillante, censée rendre son possesseur invulnérable, immortel et héroïque.

Si le soutien de l’excitation sexuelle n’est pas assuré, l’individu devenu adulte ne se sent pas en sécurité suffisante pour s’engager dans une relation sexuelle complète aboutissant à une satisfaction génitale mutuelle.

Si les excroissances et les orifices sexuels sont le lieu d’expériences algogènes plutôt qu’érogènes, la figuration d’un Moi-peau troué se trouve renforcée, l’angoisse persécutive majorée, la prédisposition accrue aux perversions sexuelles visant à inverser la douleur en plaisir.

7) Recharge libidinale

À la peau comme surface de stimulation permanente du tonus sensori-moteur par les excitations externes répond la fonction du Moi-peau de recharge libidinale du fonctionnement psychique, de maintien de la tension énergétique interne et de sa répartition inégale entre les sous-systèmes psychiques (cf. les « barrières de contact » de l’« Esquisse » freudienne de 1895). Les ratés de cette fonction produisent deux types d’angoisse antagonistes : l’angoisse de l’explosion de l’appareil psychique sous l’effet de la surcharge d’excitation (la crise épileptique par exemple, cf. H. Beauchesne, 1980) ; l’angoisse du Nirvâna, c’est-à-dire l’angoisse devant ce qui serait l’accomplissement du désir d’une réduction de la tension à zéro.

8) Inscription des traces

La peau, avec les organes des sens tactiles qu’elle contient (toucher, douleur, chaud-froid, sensibilité dermatoptique), fournit des informations directes sur le monde extérieur (qui sont ensuite recoupées par le « sens commun » avec les informations sonores, visuelles, etc.). Le Moi-peau remplit une fonction d’inscription des traces sensorielles tactiles, fonction de pictogramme selon Piera Castoriadis-Aulagnier (1975), de bouclier de Persée renvoyant en miroir une image de la réalité selon F. Pasche (1971). Cette fonction est renforcée par l’environnement maternel dans la mesure où il remplit son rôle de « présentation de l’objet » (Winnicott, 1962) auprès du tout-petit. Cette fonction du Moi-peau se développe par un double appui, biologique et social. Biologique : un premier dessin de la réalité s’imprime sur la peau. Social : l’appartenance d’un individu à un groupe social se marque par des incisions, scarifications, peintures, tatouages, maquillages, coiffures et leurs doublets que sont les vêtements. Le Moi-peau est le parchemin originaire, qui conserve, à la manière d’un palimpseste, les brouillons raturés, grattés, surchargés, d’une écriture « originaire » préverbale faite de traces cutanées.

Une première forme d’angoisse relative à cette fonction est d’être marqué à la surface du corps et du Moi par des inscriptions infamantes et indélébiles provenant du Surmoi (les rougeurs, l’eczéma, les blessures symboliques selon Bettelheim (1954), la machine infernale de la Colonie Pénitentiaire de Kafka (1914-1919) qui grave sur la peau du condamné, en lettres gothiques, jusqu’à ce que mort s’ensuive, l’article du code qu’il a transgressé). L’angoisse inverse porte soit sur le danger d’effacement des inscriptions sous l’effet de leur surcharge, soit sur la perte de la capacité de fixer des traces, dans le sommeil par exemple. La pellicule qui permet le déroulement des rêves vient alors proposer à l’appareil psychique l’image visuelle d’un Moi-peau restitué dans sa fonction de surface sensible.

9) Autodestruction

Toutes les fonctions précédentes sont au service de la pulsion d’attachement, puis de la pulsion libidinale. N’y aurait-il pas une fonction négative du Moi-peau, une anti-fonction en quelque sorte, au service de Thanatos, et visant à l’autodestruction de la peau et du Moi ? Les progrès de l’immunologie, déclenchés par l’étude des résistances de l’organisme aux greffes d’organe, nous mettent sur la voie en ce qui concerne l’organisme vivant. Les incompatibilités entre donneur et receveur d’organes, si elles ont confirmé qu’il n’y a pas deux humains identiques sur terre (sauf le cas des jumeaux vrais), ont par ailleurs permis de saisir l’importance des marqueurs moléculaires de la « personnalité biologique » ; plus ces marqueurs sont semblables chez le donneur et le receveur, plus la greffe a des chances de réussir (Jean Hamburger) ; et ces similitudes proviennent de l’existence d’une pluralité de groupes différents de globules blancs, dont il apparaît que ce sont des groupes marqueurs, non seulement desdits globules, mais de la personnalité tout entière (Jean Dausset).

Les biologistes ont été amenés à recourir, sans savoir qu’ils le faisaient, à des notions analogues à celles ̶ le Soi, le Non-Moi ̶ que certains successeurs de Freud avaient forgées pour compléter la seconde conception topique de l’appareil psychique. Dans de nombreuses maladies, le système de défense immunologique peut être mis en branle, à tort et à travers, pour attaquer tel organe du corps propre comme s’il était un greffon étranger. Ce sont des phénomènes auto-immuns, ce qui veut dire, étymologiquement, que l’organisme vivant dirige contre lui-même la réaction immunologique ou immune. L’armée cellulaire est faite pour rejeter les tissus étrangers ̶ le non Soi, disent les biologistes –, mais elle est parfois assez aveugle pour s’attaquer au Soi, alors qu’elle le respecte totalement dans l’état de santé : d’où des maladies auto-immunes souvent graves.

En tant qu’analyste, je suis frappé par l’analogie entre la réaction auto-immune d’une part, et d’autre part le retournement sur soi de la pulsion, la réaction thérapeutique négative, ainsi que les attaques contre les liens en général, et contre les contenants psychiques en particulier. Je note également que la distinction du familier et de l’étranger (Spitz) ou du Moi et du non-Moi (me and not me, selon Winnicott) a des racines biologiques au niveau même de la cellule et je fais l’hypothèse que la peau comme enveloppe du corps constitue la réalité intermédiaire entre la membrane cellulaire (qui recueille, trie et transmet l’information quant au caractère étranger ou non des ions) et l’interface psychique qu’est le système perception-conscience du Moi.

Les psycho-somaticiens ont décrit, dans la structure allergique, une inversion des signaux de sécurité et de danger : la familiarité, au lieu d’être protectrice et rassurante, est fuie comme mauvaise et l’étrangeté au lieu d’être inquiétante, se révèle attirante : d’où la réaction paradoxale de l’allergique et aussi du toxicomane qui évite ce qui peut lui faire du bien et qui est fasciné par ce que lui est nocif. Le fait que la structure allergique se présente souvent sous la forme d’une alternance asthme-eczéma permet de préciser la configuration du Moi-peau en jeu. À l’origine, il s’agit de pallier les insuffisances du Moi-peau-sac à délimiter une sphère psychique interne de l’ordre du volume c’est-à-dire à passer d’une représentation bidimensionnelle à une représentation tridimensionnelle de l’appareil psychique (cf. D. Houzel, 1984 a). Les deux affections correspondent aux deux modes possibles d’approche de la superficie de cette sphère : par l’intérieur, par l’extérieur. L’asthme est une tentative pour sentir par le dedans l’enveloppe constitutive du Moi corporel : le malade se gonfle d’air jusqu’à éprouver du dessous les frontières de son corps et s’assurer des limites élargies de son Soi ; pour préserver cette sensation d’un Soi-sac gonflé, il reste en apnée, au risque de bloquer le rythme de l’échange respiratoire avec le milieu et d’étouffer. L’observation de Pandora l’illustre (cf. p. 1, infra). L’eczéma est une tentative pour sentir du dehors cette superficie corporelle du Soi, dans ses déchirures douloureuses, son contact rugueux, sa vision honteuse et aussi comme enveloppe de chaleur et d’excitations érogènes diffuses.

Dans la psychose, spécialement dans la schizophrénie, le paradoxe qui apparaît avec l’allergie se trouve porté à son paroxysme. Le fonctionnement psychique est dominé par ce que Paul Wiener (1983) a appelé la réaction antiphysiologique. La confiance dans le fonctionnement naturel de l’organisme est détruite ou n’est pas acquise. Ce qui est naturel est vécu comme artificiel ; le vivant est assimilé à du mécanique ; ce qui est bon pour la vie et dans la vie est ressenti comme un danger mortel. Un tel fonctionnement psychique paradoxal, par une réaction circulaire, altère la perception du fonctionnement corporel et se voit en retour renforcé dans ses paradoxes. Ici la configuration paradoxale sous-jacente du Moi-peau entraîne la non-acquisition des distinctions fondamentales : veille-sommeil, rêve-réalité, animé-inanimé. L’observation d’Eurydice (D. Anzieu, 1982 b) en fournit un exemple limité chez une patiente non psychotique mais qui se sent menacée de confusion mentale. Le rétablissement de la confiance dans un fonctionnement naturel et heureux de l’organisme (à condition que celui-ci trouve dans le milieu un écho suffisant à ses besoins) est une des tâches essentielles du psychanalyste à l’égard de tels patients, une tâche ardue et répétititive en raison des tentatives inconscientes du patient pour paralyser le psychanalyste pris au piège du transfert paradoxal (cf. D. Anzieu, 1975 b) et pour l’entraîner dans son propre échec.

Les attaques inconscientes contre le contenant psychique, et qui s’étaient peut-être sur les phénomènes organiques auto-immuns, me semblent provenir de parties du Soi fusionnées à des représentants de la pulsion d’autodestruction inhérente au Ça, déportées à la périphérie du Soi, enkystées dans la couche superficielle qu’est le Moi-peau, dont elles rongent, sur place la continuité, dont elles détruisent la cohésivité, dont elles altèrent les fonctions en inversant leurs buts. La peau imaginaire dont se recouvre le Moi devient une tunique empoisonnée, étouffante, brûlante, désagrégeante. On pourrait donc parler là d’une fonction toxique du Moi-peau.

Cette liste de neuf fonctions psychiques du Moi, homologues à des fonctions biologiques de la peau n’est, dans mon esprit ni immuable ni exhaustive. Elle fournit une grille à mettre à l’épreuve des faits et qui reste ouverte et améliorable mais qui devrait faciliter l’observation clinique, le diagnostic psychopathologique, la conduite des psychothérapies et la technique de l’interprétation psychanalytique.

En ce qui concerne les fonctions de la peau que je n’ai pas encore évoquées32, on pourrait, en poussant plus loin l’esprit de système, proposer d’y faire correspondre encore d’autres fonctions du Moi :

  • fonction de stockage (par exemple des graisses) : à rapprocher de la fonction mnésique : mais celle-ci relève de la zone préconsciente de l’appareil psychique et n’appartient pas, Freud y insiste, à la « surface » de celui-ci, caractérisée par le système perception-conscience ;
  • fonction de production (par exemple des poils, des ongles) : à rapprocher de la production des mécanismes de défense par la zone (là aussi préconsciente, voire inconsciente) du Moi ;
  • fonction d’émission (par exemple de sueurs, de phéromones) : à rapprocher de la précédente, la projection constituant en effet un des mécanismes de défense du Moi les plus archaïques ; mais il convient de l’articuler à une configuration topique particulière, que j’ai décrite comme Moi-peau passoire (cf. les observations d’Éléonore, p. 1, supra et de Gethsémani, p. 1, infra).

On pourrait également mettre en rapport sinon certaines fonctions du moins certaines tendances du Moi-peau avec des caractéristiques structurales (et non plus fonctionnelles) de la peau. Par exemple, au fait que la peau a la plus grande surface et le plus grand poids de tous les organes du corps, correspondrait la prétention du Moi à envelopper la totalité de l’appareil psychique et à peser le plus fort sur son fonctionnement. De même, la tendance à l’emboîtement des feuillets externe et interne du Moi-peau ainsi que des enveloppes psychiques (sensorielles, musculaires, rythmiques) n’apparaît pas sans rapport avec l’enchevêtrement (décrit p. 1, supra) des couches composant l’épiderme, le derme, l’hypoderme. La complexité du Moi et la multiplicité de ses fonctions pourraient également être rapprochées de l’existence de nombreuses et importantes différences de structure et de fonction d’un point de la peau à un autre (par exemple, la densité des différents types de glandes, de corpuscules sensoriels, etc.).

Un cas de masochisme pervers

Observation de Monsieur M

Le cas assez exceptionnel de Monsieur M., rapporté par Michel de M’uzan (1972 et 1977) antérieurement à mon premier article sur le Moi-peau (1974), ne correspond pas à une indication de cure psychanalytique et a seulement fait l’objet de deux entretiens avec ce confrère. Ma perspective des neuf fonctions du Moi-peau permet de le réinterpréter après-coup en mettant en évidence l’altération de la quasi-totalité des fonctions du Moi-peau (dont mon inventaire se trouve ainsi indirectement validé) dans les cas graves de masochisme et la nécessité chez eux de recourir à des pratiques perverses pour rétablir ces fonctions.

Pour Monsieur M., qui n’est pas par hasard un radio-électricien, la fonction de soutènement est artificiellement assurée par l’introduction de morceaux de métal et de verre sous toute la peau (il s’agit donc là d’une seconde peau non pas musculaire mais métallique), notamment d’aiguilles dans les testicules et le pénis, par deux anneaux en acier posés respectivement à l’extrémité de la verge et à l’origine des bourses, par des lanières découpées dans la peau du dos, afin de permettre de suspendre Monsieur M. à des crocs de boucher pendant qu’un sadique le sodomise (actualisation du mythème du dieu pendu, évoqué plus haut, p. 1, supra, à propos du mythe grec de Marsyas).

Les défaillances de la fonction contenante du Moi-peau sont matérialisées non seulement par les innombrables cicatrices de brûlures et de déchiquetures éparses sur toute la surface du corps mais par le rabotage de certaines excroissances (sein droit arraché, petit orteil du pied droit découpé à la scie à métaux), par le colmatage de certains creux (ombilic rempli de plomb fondu), par l’élargissement artificiel de certains orifices (anus, fente du gland). Cette fonction contenante est rétablie par l’instauration répétitive d’une enveloppe de souffrance grâce à la grande diversité, ingéniosité et cruauté des instruments et des techniques de torture : le fantasme de la peau arrachée doit être ravivé en permanence chez le masochiste pervers pour qu’il se réapproprie un Moi-peau.

La fonction de pare-excitation est malmenée jusqu’au point limite irréversible où le danger devient mortel pour l’organisme. Monsieur M. est toujours revenu intact de cette limite (il n’a connu ni une maladie grave ni la folie) mais sa jeune femme, avec qui il fit la découverte mutuelle des perversions masochistes, est morte d’épuisement consécutif aux sévices endurés. Monsieur M. fait monter les enchères très haut en jouant à un jeu de trompe-la-mort.

La fonction d’individuation du Soi ne trouve à s’accomplir que dans la souffrance physique (les tortures) et morale (les humiliations) ; l’introduction systématique de substances non organiques sous la peau, l’ingestion de matières répugnantes (l’urine, les excréments du partenaire) montrent la fragilité de cette fonction ; la distinction du corps propre et des corps étrangers est sans cesse mise en question.

La fonction d’intersensorialité est sans doute la mieux respectée (ce qui explique l’excellente adaptation professionnelle et sociale de Monsieur M.).

Les fonctions de soutien de l’excitation sexuelle et de recharge libidinale du Moi-Peau sont également préservées et activées, mais au prix des souffrances limites qui viennent d’être évoquées. Monsieur M. sort de ses séances de pratiques perverses non pas abattu ou déprimé ou même simplement las : elles le tonifient. Il atteint la jouissance sexuelle non pas en pénétrant ni en étant pénétré mais, au début, par la masturbation, ensuite par le seul spectacle de scènes perverses (par exemple celui de sa femme subissant la cruauté d’un sadique), accompagné d’une excitation de toute sa peau soumise elle aussi aux sévices. « Toute la surface de mon corps était excitable par l’intermédiaire de la douleur. » « L’éjaculation survenait au moment où la douleur était la plus forte… Après l’éjaculation je souffrais, tout bêtement » (ibid., 1977, p. 133-134).

La fonction d’inscription des signes est suractivée. De nombreux tatouages couvrent le corps entier, visage excepté : par exemple, sur les fesses : « Au rendez-vous des belles queues » ; sur les cuisses et le ventre : « Vive le masochisme », « Je suis une chiotte vivante », « Servez-vous de moi comme d’une femelle, vous jouirez bien », etc. (ibid., p. 127). Toutes ces inscriptions témoignent d’une identification particulière à l’anatomie féminine, avec érogénéisation de la surface d’ensemble de la peau et invitation à faire jouir le partenaire par divers orifices (bouche, anus) par lesquels lui-même ne jouit pas.

Enfin, la fonction que j’ai appelée toxique du Moi-peau (c’est-à-dire autodestructive) atteint un paroxysme. La peau devient la source et l’objet des processus destructeurs. Mais le clivage des pulsions de vie et des pulsions de mort n’est que passager, à la différence des psychoses où il est définitif. Au moment où le jeu avec la mort devient suicidaire, le partenaire arrête ses sévices, la libido opère un retour en force « sauvage » et Monsieur M. peut jouir.

Du moins, a-t-il toujours eu assez de flair psychologique pour choisir de tels partenaires : « Le sadique se dégonfle toujours au dernier moment » confie-t-il (ibid., p. 137). Désir de toute-puissance, commente Michel de M’Uzan. Je souhaite préciser : la recherche d’une toute-puissance dans la destruction est, pour le masochiste pervers, la condition d’accès à un fantasme de toute-puissance érotique, nécessaire pour déclencher le plaisir : non, la peau n’est pas complètement arrachée, les fonctions du Moi-peau ne sont pas irréversiblement détruites, leur récupération opérée in extremis au moment de leur perte produit une « assomption jubilatoire » beaucoup plus intense (parce qu’à la fois corporelle et psychique) que celle décrite par Lacan dans le stade de miroir, mais dont l’économie narcissique est tout aussi évidente.

J’espère avoir montré que ces mécanismes de défense bien connus (clivage de la pulsion, retournement sur soi, retour du clivé, surinvestissement narcissique de fonctions psychiques et organiques blessées) ne fonctionnent avec une telle efficacité que dans un Moi-peau particulier qui a acquis provisoirement les neuf fonctions fondamentales, qui revit répétitivement un fantasme de peau arrachée et le drame de la perte de la quasi-totalité de ces fonctions, pour jouir d’autant plus fort de l’exaltation de leurs retrouvailles. Le fantasme (nécessaire à l’évolution vers l’autonomie psychique) d’avoir une peau à soi reste foncièrement culpabilisé par le fantasme préalable que, pour l’avoir à soi, il faut la prendre à l’autre et qu’il vaut encore mieux se la laisser prendre par l’autre pour lui faire du plaisir et pour en obtenir finalement soi-même.

L’enveloppement humide : le pack, les grottes

Le pack

Le pack est une technique de soins pour malades psychotiques graves, dérivée de l’enveloppement humide pratiqué par la psychiatrie française au XIXe siècle et qui présente les analogies avec le rituel africain de l’ensevelissement thérapeutique ou avec le bain glacé des moines tibétains. Le pack a été introduit en France vers 1960 par le psychiatre américain Woodbury, qui a ajouté à l’enveloppement physique proprement dit par des linges, un entourage étroit du malade par le groupe de soignants. Cette adjonction apporte une confirmation non préméditée à l’hypothèse, mise en avant dès le début de cet ouvrage, du double étayage du Moi-peau : biologique, sur la surface du corps ; et social, sur la présence d’un entourage uni et attentif à l’expérience que l’intéressé est en train de vivre.

Le malade, en sous-vêtements ou nu à son choix, est enveloppé dans des linges humides et froids par les soignants. Ceux-ci enserrent d’abord séparément chacun de ses quatre membres, puis le corps entier, membres compris mais tête exceptée. Le malade est aussitôt après enveloppé dans une couverture qui lui permet de se réchauffer plus ou moins rapidement. Il reste allongé 3/4 d’heure, en étant libre de verbaliser ou non ce qu’il ressent (de toute façon, de l’avis des soignants qui se sont soumis eux-mêmes à l’expérience du pack, les sensations-affects éprouvés alors sont si forts et si extraordinaires que les mots en rendent mal compte). Les soignants touchent de leurs mains l’enveloppé, l’interrogent du regard, lui répondent ; ils sont avides et anxieux de saisir ce qui se passe en lui. La pratique du pack noue entre eux un esprit de groupe si fort qu’il tend à susciter la jalousie du reste du personnel. Je trouve là une confirmation de mon autre hypothèse selon laquelle l’enveloppe corporelle est un des organisateurs psychiques inconscients des groupes (D. Anzieu, 1981 b). Après une phase relativement brève d’angoisse liée à l’impression d’un environnement global par le froid, l’enveloppé expérimente un sentiment d’omnipotence, de complétude physique et psychique. Ce que je comprends comme une régression à ce Soi psychique originaire illimité dont quelques psychanalystes ont fait l’hypothèse et qui correspondrait à une expérience de dissociation du Moi psychique et du Moi corporel, comme il arrive qu’en fassent les participants d’un groupe, ou des mystiques, ou encore les créateurs (cf. D. Anzieu, 1980 d). Ce bien-être ne persiste pas, mais il devient plus durable avec la répétition des packs (la cure complète, sur le modèle de la psychanalyse, peut prendre des années au rythme de trois enveloppements hebdomadaires).

Le pack fournit au patient la sensation d’une double enveloppe corporelle : une enveloppe thermique (froide puis chaude par suite de la vasodilatation périphérique réactionnelle au contact froid), enveloppe qui commande la thermo-régulation interne ; une enveloppe tactile (les linges mouillés et serrés qui collent à la peau tout entière). Cela reconstitue passagèrement son Moi comme séparé des autres tout en étant en continuité avec eux, ce qui est une des caractéristiques topographiques du Moi-peau. Une praticienne du pack, Claudie Cachard (1981), a parlé à ce propos de « membranes de vie » (cf. également D. de Loisy, 1981).

Le pack est utilisable également avec des enfants psychotiques et avec des enfants sourds-aveugles pour qui le seul accès possible à une communication signifiante avec l’entourage est du registre tactile. Le pack leur offre des « enveloppes de secours » structurantes, qui prennent la place, pour un temps, de leurs enveloppes pathologiques et grâce auxquelles ils peuvent abandonner une partie de leurs défenses par l’agitation motrice et sonore et se sentir uns et immobiles. Mais il y a d’abord une résistance à l’enveloppement : vouloir les immobiliser complètement suscite chez ces enfants une panique mortelle et une violence rare.

Trois remarques

L’expérience du pack et des grottes m’amène à formuler trois remarques. Premièrement, le corps du nourrisson est, semble-t-il, programmé pour faire l’expérience d’une enveloppe contenante ; si les matériaux sensoriels adéquats lui manquent, il fait de toute façon cette expérience avec ce qui reste à sa disposition : d’où des enveloppes pathologiques constituées par une barrière de bruits incohérents et d’agitation motrice ; elles assurent, non pas la décharge contrôlée de la pulsion, mais l’adaptation de l’organisme à la survie. Deuxièmement, les résistances paradoxales des éducateurs proviennent de la différence des niveaux de structuration du Moi corporel entre les éducateurs et les enfants, et du danger, pour les premiers, d’une régression abolissant cette différence et instaurant la confusion mentale. Troisièmement, la thérapeutique des « enveloppes de secours » (packs, grottes, mais aussi massages, bioénergie, groupes de rencontres) n’a qu’un effet provisoire. C’est là le grossissement d’un phénomène constatable chez les gens normaux qui ont besoin de reconfirmer périodiquement par des expériences concrètes leur sentiment de base d’un Moi-peau. C’est aussi l’illustration de la nécessité où l’on se trouve, dans les cas de carence graves, de développer des configurations substitutives et compensatoires.


30 Cf. mes deux monographies « De l’horreur du vide à sa pensée : Pascal » et « La peau, la mère et le miroir dans les tableaux de Francis Bacon », reproduites dans Le Corps de l’œuvre (Anzieu D., 1981 a).

31 Je remercie Annick Maufras du Chatellier de m’avoir fait connaître ce texte et de m’en avoir fourni la traduction française.

32 Je remercie mon collègue François Vincent, psycho-physiologiste, d’avoir attiré mon attention sur elles.