8. Troubles des distinctions sensori-motrices de base

Je n’examinerai dans ce chapitre qu’une seule distinction sensori-motrice de base, celle du plein et du vide respiratoire. D’autres oppositions seront étudiées dans la troisième partie. Je renvoie également le lecteur à mon article « Sur la confusion primaire de l’animé et de l’inanimé. Un cas de triple méprise » (Anzieu D., 1982 b).

Sur la confusion respiratoire du plein et du vide

Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour en faire bénéficier les humains. Afin de se venger, les dieux de l’Olympe envoient pour épouse à son frère Épiméthée, Pandore, femme remarquable pour sa beauté, son charme, sa parole séduisante et son habileté manuelle, qu’ils ont forgée à l’image des déesses et parée de tous les dons et de toutes les ruses. Épiméthée confie à sa compagne, avec interdiction de l’ouvrir, la jarre pleine d’air où ont été enfermés tous les maux. Pandore, curieuse, soulève le couvercle, les maux s’envolent et leur souffle se répand désormais sur la terre. Ce mythe d’après lequel je nomme la patiente dont je vais rapporter le cas ne nous enseigne-t-il pas la nécessité où se trouvent certains patients de retenir dans leurs poumons le souffle d’une haine qu’ils ressentent destructrice pour leur entourage ? Cette haine vise à l’origine une mère déprimée et muette avec laquelle, tout petits, ils n’ont pu avoir ni échange respiratoire vital ni cette circulation de la parole dont l’air est le support.

Par ailleurs, on sait que le déclenchement du réflexe respiratoire à la naissance résulte du massage global du corps de l’enfant par les contractions utérines et par l’enveloppement vaginal ; l’entretien de ce réflexe requiert la répétition des stimulations corporelles globales à l’occasion de la tétée et des soins. L’échange respiratoire avec le milieu physique est sous la dépendance de l’échange tactile avec le milieu humain. Cette dépendance se transforme avec l’échange sonore, qui utilise l’air comme support de la parole. Un concept d’« introjection respiratoire » a été développé, en des sens différents qu’il n’est pas dans mon propos d’examiner ici, par Otto Fenichel en 1931 puis par le Kleinien Clifford Scott. Sur la fonction d’auto-conservation de la respiration s’étaie une fonction de communication originaire, concomitante des débuts de constitution du Moi-peau. Citons un des résultats tirés par Margaret Ribble (1944) de l’observation de six cents nouveaux-nés : « La respiration d’un nouveau-né est très légère, instable et insuffisante dans les semaines qui suivent sa naissance. Or elle est stimulée automatiquement et de façon définitive par la succion et le contact physique de la mère. Les bébés qui ne tètent pas vigoureusement ne respireront pas profondément et ceux que l’on ne prend pas suffisamment dans les bras, en particulier s’ils sont nourris au biberon, présentent souvent des troubles respiratoires et des troubles gastro-intestinaux. Ils finissent par avaler l’air et souffrent de ce qu’on appelle communément des coliques. Ils ont des troubles de l’élimination et il leur arrive de vomir. »

Une recension détaillée, mais malheureusement ancienne, des travaux des psychosomaticiens et des psychanalystes sur les troubles respiratoires se trouve dans l’article de J. A. Gendrot et P.C. Racamier (1951) : « Fonction respiratoire et oralité. » Sans doute pour des raisons d’orthodoxie psychanalytique, ces deux auteurs mettent l’accent sur le lien entre la régulation nerveuse de la respiration et celle de la digestion ; ils privilégient la relation orale au détriment des échanges tactiles et négligent la prise en compte de failles précoces du pré-Moi corporel (que je préfère appeler Moi-peau) dans l’établissement des troubles respiratoires. En revanche, ils distinguent judicieusement les troubles de l’absorption et ceux de l’expulsion respiratoire. Ils indiquent que le blocage de l’expiration est en rapport avec un mauvais objet intériorisé : « l’asthmatique est condamné à ne pouvoir rejeter ce qu’il a absorbé agressivement » (p. 470). Ils signalent, dans tous les cas de rétention respiratoire, le besoin de rester plein et l’angoisse du vidage.

Dans son ouvrage plus théorique que clinique, Le Stade du respir, J.L. Tristani (1978) reproche à Freud sa méconnaissance de la respiration dans ses élaborations théoriques alors que les manifestations respiratoires sont bien notées dans ses observations cliniques (toux nerveuse de Dora ; scène primitive entendue à la fois comme halètement et comme « allaitement » ; référence au cri comme premier lien interhumain dans l’« Esquisse » de 1895). Tristani émet plusieurs hypothèses intéressantes :

  • le respir fait partie, avec la nutrition, des pulsions d’autoconservation, donc des pulsions du Moi, sur lesquelles s’étayent ensuite les pulsions sexuelles (mais il manque chez Tristani une description de la muqueuse nasale comme zone érogène) ;
  • la pleurnicherie est au respir ce que le suçotement est à l’oralité nutritive ;
  • le dilemme vital : ou moi, ou l’autre, sous-tend certains troubles respiratoires graves (Tristani cite une patiente psychotique de F. Roustang : « Je prends le minimum d’air pour ne pas en prendre à mes parents. Il faut que j’étouffe pour leur permettre de respirer ») ;
  • il existe deux types de confusion entre les systèmes respiratoire et digestif. L’inspiration correspond à l’ingestion orale et l’expiration à l’expulsion anale, mais inspiration et expiration s’effectuent par le même orifice qui sert alternativement d’entrée et de sortie (le fonctionnement respiratoire est circulaire, du type va-et-vient, tandis que le fonctionnement digestif est linéaire, l’entrée et la sortie étant aux deux extrémités opposées). Le premier type de confusion est le vomissement : le système digestif fonctionne sur le mode respiratoire : la bouche ingère puis rejette les aliments comme si elle respirait de la nourriture. Le second type de confusion est l’aérophagie : le système respiratoire fonctionne sur le mode digestif : il mange l’air, l’avale, le digère (d’où les maux d’estomac, les coliques). En fait, il y a deux orifices respiratoires, le nez, la bouche : on peut respirer par l’un des deux, ou faire faire à l’air un circuit par l’un à l’entrée et par l’autre à la sortie (par exemple chez les fumeurs invétérés).

Observation de Pandora

Pandora m’envoie une lettre qui est un appel au secours. Elle est désespérée : si la psychanalyse ne peut rien pour elle, c’est sans issue. Elle vit étrangère à sa propre vie. Elle a très peur de ses accès de tentations suicidaires. Elle fait des rêves d’angoisse épouvantables, où elle sait qu’elle va être tuée et ne fait rien pour l’empêcher, où elle est violée, étouffée, noyée.

À sa première visite, se présente à moi une grande belle femme. Elle regarde mon bureau, entouré d’étagères à livres, encombré de dossiers, pas très haut de plafond. Elle dit qu’elle s’y trouve à l’étroit que « ça manque de volume », alors qu’il y a dans ce lieu, en un autre sens, excès de volumes : ainsi me présente-t-elle d’emblée son trouble de l’opposition distinctive fondamentale du vide et du trop plein. Elle conclut que « ça ne pourra pas marcher » avec moi. Elle manque manifestement d’air mais ne le formule pas. Je réponds par une interprétation immédiate assez longue qui est une construction : elle revit dans mon bureau sa première rencontre qui a été décevante avec une personne dont elle a autrefois attendu tout ; si elle se sent comprimée, c’est que la personne qui s’occupait d’elle quand elle était petite ou bien ne lui laissait pas assez de champ libre, ou bien passait à côté de ses désirs, de ses pensées, de ses angoisses ; aussi elle-même est-elle depuis longtemps à la recherche de limites à l’intérieur desquelles elle pourrait se reconnaître et se retrouver. À mes paroles, sa respiration se détend. Elle confirme mon interprétation : les deux attitudes que je viens d’évoquer sont vraies l’une et l’autre ; la première était celle de sa grand-mère, la seconde, celle de sa mère. En fin d’entretien, elle décide de s’engager avec moi. Je propose et elle accepte une psychothérapie psychanalytique au rythme d’une séance hebdomadaire d’une durée d’une heure en face à face.

Pendant ses séances, Pandora reste longtemps muette et figée, le regard détourné, mais qui vérifie brusquement que mes yeux ne cessent pas de la fixer et que je fais toujours attention à elle. Si je me lasse, si je me tais ̶ cessant de lui communiquer des hypothèses sur ce qui ne va pas en elle (rêves d’angoisse, heurts professionnels, échecs amoureux survenus pendant la semaine), si je ne la regarde plus et ne pense plus à elle, elle se lève brusquement et part en claquant la porte. J’en infère que sa mère devait être indifférente à son égard, sans regard ni parole pour elle. Elle confirme que celle-ci la nourrissait et la soignait convenablement avec l’aide de sa propre mère (la grand-mère maternelle de Pandora) mais que le reste du temps, cette mère ne communiquait pas avec elle, lui tournait le dos et passait des heures en silence sur le balcon de l’appartement à regarder le vide. Il apparaît que la peur actuelle de Pandora, dans les moments où elle est fascinée par une forte envie de se détruire (par les médicaments, par le revolver de son oncle, par l’attaque de ses organes sexuels avec des morceaux de verre effilés), reproduit sa terreur d’autrefois que sa mère ne l’entraîne avec elle dans le vide : « terreur sans nom » comme l’énonce Bion (1967) ; identification à la « mère morte », comme le précise André Green (1984, ch. 6) et recherche d’une union avec elle dans un accomplissement mutuel, non des pulsions de vie, mais du principe de Nirvâna.

Pandora me met au défi de la comprendre et tente de m’enfermer dans un dilemme : si je me tais, attendant qu’elle apporte du matériel qui me mette sur la voie, c’est que je suis incapable de deviner ce qui en elle est évident ; si je parle, elle me reproche d’être toujours un peu à côté de la plaque. L’alliance de travail s’établit quand même au fur et à mesure qu’elle acquiert la double certitude que nous pouvons respirer et parler ensemble.

Quand Pandora n’a pas pu parler au cours d’une séance, elle m’écrit ou me téléphone ensuite pour s’expliquer. Je comprendrai plus tard que, pour elle, l’air véhicule les parties mauvaises du Soi clivées et projetées : elle peut donc plus facilement écrire que parler. Je réponds toujours à ses lettres, soit par lettre, soit verbalement à la séance suivante. De mon côté, peu à peu, par approximations et tâtonnements, je maintiens un bain d’interprétations dont il me semble vital pour elle qu’elle soit entourée et il m’arrive de tomber juste. Elle le reconnaît aussitôt, et par le biais d’un souvenir, d’un rêve, du récit d’une déception récente, elle égrène la série cumulative des traumatismes qui ont marqué sa petite enfance et qui l’ont conduite à se forger un monde imaginaire pleinement heureux et à regarder comme derrière une vitre et avec haine le monde réel, quitte à y intervenir sur le mode de la provocation ou de la dérision. De plus en plus, elle présente en séance des moments de difficultés respiratoires.

Les physiologistes considèrent le rire, le sanglot et les vomissements comme des mouvements respiratoires modifiés. L’observation des patients en psychothérapie confirme l’importance de ces réactions comme trois modalités différentes de l’identification respiratoire. La cure de Pandora m’a mis en présence des deux premières, encore que je la soupçonne de m’avoir caché la troisième (les vomissements). Commençons par le rire. Souvent, à la fin d’une séance où Pandora, avec l’aide de mes interprétations, a pu surmonter successivement un blocage respiratoire de type asthmatique et un blocage de la parole, elle éclate de rire en disant par exemple qu’elle se sent bien vivante, que tous ces blocages ne l’empêchent pas de jouir de son corps, de ses amitiés, de ses loisirs artistiques, que je me suis laissé impressionner, etc., ̶ éclat de rire que généralement je partage, dans la détente d’une régulation respiratoire retrouvée. Il s’agit ici d’une identification du patient à l’autre qui lui renvoie une image d’un fonctionnement psycho-physiologique « naturel », le patient pouvant ainsi prendre confiance dans sa propre possibilité d’avoir un fonctionnement naturel. Arrivons maintenant au sanglot.

Au cours d’une séance où j’ai fait porter mon travail psychanalytique sur ses défenses par le retrait de la communication, par l’immobilisation musculaire, par l’emmurement de ses affects, Pandora évoque une scène de conflit avec son père qu’elle avait déjà rapportée succinctement et avec indifférence. Je lui fais remarquer qu’elle rapporte seulement les faits non les émotions qu’elle a éprouvées. Soudain, elle pleure, à la limite de sangloter. Elle retrouve les deux affects en jeu : l’intense humiliation qui l’avait alors envahie et le sentiment d’être une criminelle, en raison de la motion pulsionnelle parricide qui s’était alors clairement imposée à sa conscience. Cette remémoration affective s’accompagne d’une intensification du transfert. Pandora m’accuse, en lui faisant revivre ces émotions insupportables, de la maltraiter, de l’amener à transgresser une interdiction familiale fondamentale : il était défendu aux enfants de pleurer. Rien de plus dangereux donc que les associations libres recommandées par la psychanalyse, car elles risquent d’amener les pulsions criminelles à l’air libre où elles pourraient, tel le contenu de la jarre ouverte par Pandore, se répandre et accomplir leurs maléfices sur l’entourage. D’autres patients vont jusqu’aux sanglots. Dans mon expérience, cette réaction est liée à la mobilisation du double fantasme selon lequel la psychanalyse ne peut que leur faire du mal, et l’air est un milieu approprié à la propagation des désirs meurtriers.

Peu à peu, la cure de Pandora progresse. Un processus psychothérapique s’installe. Mais les séances restent difficiles. Voici l’exemple d’une « séance » exceptionnelle à la fois par son intensité dramatique et par l’écart que je dus assumer par rapport au cadre psychanalytique classique. Un dimanche matin, Pandora m’appelle au téléphone de son lieu de repos. Sa voix est presque inaudible. Elle m’avait annoncé avant son départ qu’elle commençait une grossesse, désirée par elle et son mari (les progrès de sa cure lui ayant rendu possibles le mariage et la maternité). Fatiguée par son état, elle bénéficiait de quinze jours d’interruption de travail, assortis du conseil impératif d’un séjour au grand air et au soleil. Or, depuis la veille, elle souffrait d’une crise d’asthme, qui allait empirant. L’angoisse respiratoire se doublait d’une angoisse quant à la décision à prendre : les remèdes qu’elle utilisait dans ce cas étaient déconseillés car ils constituaient un risque pour la santé voire pour la vie du bébé ; et si elle ne les prenait pas, c’est sa vie à elle qui se trouvait menacée : elle étouffait. Le médecin l’avait laissée sur ce dilemme, mais en la pressant de se faire hospitaliser et allant jusqu’à lui faire envisager une interruption de grossesse. Elle était désemparée. Je devais lui faire répéter ses phrases car je l’entendais à peine. Puis j’interprétais la structure du dilemme : « ou la mère, ou l’enfant », « ou elle survit et l’autre meurt, ou l’autre vit et c’est elle qui meurt », comme se rapportant à sa relation d’enfant à sa mère : « Si je vis, je provoque la mort de ma mère. » Pandora rectifie : « C’était le contraire. Pendant des années, j’ai fait vœu de disparaître à la place de ma mère qui parlait sans cesse de mourir. Je pensais que si quelqu’un devait mourir, c’était moi et que j’avais à mourir pour qu’elle puisse vivre. » Ainsi, ne pas respirer, c’était laisser l’air à sa mère. Nous voilà partis pour une séance au téléphone. Je le lui dis, en indiquant que je me trouve disponible pour elle (au contraire de sa mère qui ne l’était pas). Me souvenant combien sa propre naissance fut difficile, et la rapprochant de la future naissance de son enfant, je lui communique l’hypothèse d’une compulsion à répéter en tant que mère à l’égard de cet enfant désiré et à naître, la résistance de sa mère à mettre au monde un enfant qu’elle ne désirait pas. Pandora répond : « Il y a du vrai. La nuit, je pense que je n’arriverai même pas à faire aussi bien que ma mère et que je serai incapable de donner naissance à un enfant. » Je l’invite alors à me faire le récit détaillé de ce qu’elle sait de sa naissance. Elle se déclare incapable de pouvoir parler tant soit peu longuement. Tout en l’encourageant, je lui fais remarquer que c’est juste après m’avoir parlé de son incapacité de gestation par rapport à sa mère qu’elle m’objecte son incapacité de communication par rapport à moi. Pandora, d’une voix plus audible : « Je vais essayer. »

Elle procède à un récit circonstancié, contraire à ses habitudes, et me fournit des détails nouveaux sur cet événement jusque-là abordé elliptiquement par elle. Elle est née avec le cordon, on l’a crue perdue, elle devenait noire, il a fallu multiplier les brusques secousses et les fessées pour arriver à déclencher enfin la respiration. Ce récit est en fait un dialogue, où je fais écho à chacune de ses phrases et où je la relance, moi aussi, par des secousses et des stimulations, lesquelles constituent des équivalents verbaux des stimulations tactiles qui lui ont précocement fait défaut (mais je ne lui communique pas ce rapprochement). Je lui fais remarquer que son appareil respiratoire ne demandait qu’à fonctionner à condition de recevoir l’impulsion adéquate, et que le fait qu’elle ait survécu fournit la preuve qu’elle a été et qu’elle est toujours capable de respirer, maintenant comme autrefois.

Au fur et à mesure de notre conversation, je me détends (dois-je préciser que son coup de fil m’avait fort inquiété ?) et je sens qu’elle se détend aussi. Je fais un retour sur moi tout en continuant à dévider à haute voix le fil des interprétations, et je fantasme que je suis une mère qui met au monde son bébé fille et qui lui donne de l’air à respirer.

Au bout d’une heure, je demande à Pandora comment va son souffle (« Je respire mieux »), si nous pouvons nous arrêter (« Oui ») et ce qu’elle va faire (« Je viens de prendre ma décision. Par prudence, je me fais hospitaliser, mais je ne prendrai pas de médicaments qui pourraient faire mal à mon bébé »).

Sa grossesse connut encore deux ou trois épisodes aigus où Pandora crut ne pas pouvoir la mener à terme, mais je disposais d’assez d’éléments pour reprendre, développer et compléter mes interprétations dans les sens suivants : elle obéissait à la malédiction maternelle lui interdisant d’être femme et mère ; elle commettait un crime de lèse-majesté en voulant égaler sa mère et lui dérober sa fécondité ; elle avait peur d’être livrée sans défense à l’impulsion de rejeter son enfant comme sa mère avait eu l’impulsion de la rejeter, elle, enfant. Ces épisodes persécutifs étaient déclenchés par des rêves dont j’appris vite à subodorer l’existence, à solliciter le récit et à interpréter le contenu.

L’accouchement fut facile. Pandora vécut avec son bébé, qu’elle nourrissait au sein, une véritable lune de miel entrecoupée de brusques orages annonciateurs pour elle des pires catastrophes, mais que la poursuite insistante du travail psychothérapique permit à chaque fois de dissiper. Des accès d’asthme se reproduisirent également, mais moins intenses et moins graves par leur enjeu. Je disposais désormais en face d’eux d’une grille interprétative. Le transfert évolua de la méfiance paranoïde et du retrait schizoïde vers une séduction mi-narcissique mi-œdipienne et vers l’établissement progressif et heurté d’un amour de transfert visant à travers moi l’image paternelle.

Ce fragment de cure illustre un point de psychogenèse : l’insuffisance de l’investissement libidinal et narcissique du nouveau-né par la mère, quand il se traduit par un évitement des contacts physiques, le prédispose aux troubles respiratoires, le système respiratoire n’ayant pas été suffisamment stimulé à la naissance et au cours des premières semaines, par des excitations de la peau du bébé. L’observation de Pandora illustre également un point de technique. Le psychanalyste s’abstient de toucher ses patients et de se laisser toucher physiquement par eux33, hormis la poignée de mains traditionnelle. Mais il a à trouver des mots qui constituent des équivalents symboliques du toucher et qui exercent les fonctions du Moi corporel et du Moi psychique qui n’ont pas reçu dans le passé les stimulations suffisantes à leur développement. Ce rétablissement, sous forme symbolique, de la communication tactile primaire permet au patient de retrouver confiance en l’existence possible d’une communication, non pas avec tout le monde, ce qui serait une illusion d’omnipotence et d’interchangeabilité, mais avec des interlocuteurs judicieusement choisis et convenablement sollicités. En effet, la compulsion de répétition conduit souvent les sujets fragiles à s’attacher à des partenaires qui reproduisent à leur égard les carences, les traumatismes, les paradoxes exercés par l’environnement premier et qui prorogent ainsi les situations primitivement pathogènes. Il appartient au psychanalyste non pas de combler les failles narcissiques, ni de fournir un objet réel d’amour, mais de développer chez le patient une conscience suffisante de soi et des autres pour qu’il sache chercher, trouver et retenir, en dehors de l’analyse, les protagonistes susceptibles de satisfaire ses besoins corporels et ses désirs psychiques. La santé mentale, disait Bowlby, c’est choisir de vivre avec des gens qui ne nous rendent pas malades…