9. Altérations de la structure du Moi-peau chez les personnalités narcissiques et les états limites

Différence structurale entre personnalité narcissique et état limite

Une difficulté rencontrée par la nosologie, la clinique et la technique psychanalytiques depuis les années soixante concerne l’opportunité de différencier ou non d’une part des « troubles narcissiques de la personnalité » (eux-mêmes plus ou moins confondus avec les « névroses de caractère ») et d’autre part des « états limites » (eux-mêmes parfois confondus avec les organisations « pré-psychotiques »). Aux États-Unis, le débat a été vif entre Kohut (1971) et Kernberg (1975), respectivement partisan et adversaire de cette distinction.

Sommairement résumé, le débat semble être le suivant34. Les états limites sont exposés à des régressions analogues à des épisodes psychotiques transitoires dont la récupération, toujours possible mais souvent difficile, requiert la rencontre dans la vie et/ou dans les séances psychanalytiques d’un Moi auxiliaire. Ce dernier maintient un exercice normal des fonctions psychiques perturbées ou même momentanément détruite par les attaques inconscientes provenant des propres parties haineuses du patient, mais qu’il considère étrangères à son Soi. Le sentiment de la continuité du Soi est, dans les états limites, facilement perdu.

Les troubles narcissiques de la personnalité affectent un sentiment plus évolué, celui de la cohésion du Soi. Ceci est en rapport avec un développement insuffisant du Soi. Pour Kernberg, le Soi provient de l’intériorisation des relations d’objet précoces. Pour Kohut, il résulte des vicissitudes internes du narcissisme, qui poursuit une ligne d’évolution relativement séparée de celle de la relation d’objet et qui passe par une structure particulière, celle des relations à des « Soi-objets », où la différenciation du Soi et de l’objet est insuffisante ; ces relations sont investies narcissiquement (alors que les relations d’objet sont investies libidinalement) ; elles sont analysables grâce à la reconnaissance des deux types de transfert spécifiquement narcissique, le transfert en miroir et le transfert idéalisant. Ces patients qui souffrent de troubles narcissiques conservent un fonctionnement psychique relativement autonome, avec les capacités ̶ perdues aux moments de blessures narcissiques, mais récupérables, surtout si l’autre fait preuve d’empathie à leur égard ̶ de tolérer un délai à la satisfaction du désir, de supporter la douleur morale, de s’identifier à l’objet.

Kernberg, par contre, distingue une large variété d’états limites d’après la gravité de la pathologie du caractère. Ces divers degrés d’états limites comportent, en plus, des troubles narcissiques associés, eux-mêmes très variés, et qui vont du narcissisme normal, à la personnalité narcissique, aux névroses narcissiques du caractère et jusqu’à des structures narcissiques pathologiques, définies par l’investissement libidinal d’un Soi pathologique, à savoir le Soi grandiose, fusion du Soi idéal, de l’objet idéal et des images actuelles du Soi. La fonction du Soi grandiose est défensive contre les images archaïques d’une fragmentation interne d’un Soi destructeur et d’un objet persécuteur en jeu dans les relations d’objets précoces, investies libidinalement et agressivement.

La perspective topographique dans laquelle s’inscrit mon concept du Moi-peau pourrait apporter un argument supplémentaire pour distinguer les personnalités narcissiques des états limites. Le Moi-peau « normal » n’entoure pas la totalité de l’appareil psychique et il présente une double face, externe et interne, avec un écart entre ces deux faces qui laisse la place libre à un certain jeu. Cette limitation et cet écart tendent à disparaître chez les personnalités narcissiques. Le patient a besoin de se suffire de sa propre enveloppe psychique, de ne pas garder avec autrui une peau commune qui signe et provoque sa dépendance envers lui. Mais il n’a pas tout à fait les moyens de son ambition : son Moi-peau, qui a commencé de se structurer, reste fragile. Il lui faut le renforcer. Pour cela, deux opérations. L’une consiste à abolir l’écart entre les deux faces du Moi-peau, entre les stimulations externes et l’excitation interne, entre l’image qu’il donne de lui et celle qu’on lui renvoie ; son enveloppe se solidifie en devenant un centre, et même un double centre d’intérêt : pour lui-même et pour les autres, et elle tend à envelopper la totalité du psychisme. Ainsi étendue et solidifiée, elle lui apporte des certitudes, mais elle manque de souplesse et la moindre blessure narcissique la déchire. L’autre opération vise à doubler extérieurement ce Moi-peau personnel ainsi cimenté, d’une peau maternelle symbolique, analogue à l’égide de Zeus, ou à ces oripeaux éblouissants dont se revêtent les jeunes femmes mannequins souvent anorexiques, et dont la splendeur les renarcissise provisoirement, face à une menace inconsciente d’effritement du contenant psychique. Dans le fantasme narcissique, la mère ne garde pas la peau commune avec l’enfant, elle la lui donne, il s’en revêt triomphant ; ce don maternel généreux (elle se dépouille de sa peau pour lui assurer protection et force dans la vie) a une potentialité bénéfique : l’enfant s’imagine appelé à un destin héroïque (ce qui peut effectivement l’amener à un tel accomplissement). Cette double enveloppe (la sienne propre unie à celle de sa mère) est brillante, idéale ; elle fournit la personnalité narcissique en illusion d’invulnérabilité et d’immortalité. Elle est figurée dans l’appareil psychique par le phénomène ̶ que je vais illustrer ̶ de la « double paroi ». Dans le fantasme masochiste, la mère cruelle fait seulement semblant de donner sa peau à l’enfant, c’est un cadeau empoisonné, dont l’intention, maléfique, est de reprendre le Moi-peau singulier de l’enfant qui se sera collé à cette peau, de l’arracher douloureusement à l’intéressé pour rétablir le fantasme d’une peau commune avec lui, avec la dépendance qui en découle, avec l’amour retrouvé au prix de l’indépendance perdue et en contrepartie des blessures, morales et physiques, consenties.

Chez les personnalités narcissiques, grâce à l’organisation du Moi-peau en double paroi, la relation contenant-contenu est préservée, le Moi psychique reste intégré dans le Moi corporel. L’activité de la pensée, voire le travail psychique créateur, demeurent possibles.

En revanche, dans les états limites, l’atteinte ne se limite pas à la périphérie ; c’est la structure d’ensemble du Moi-peau qui est altérée. Les deux faces du Moi-peau n’en font qu’une, mais cette face unique est tordue à la manière de l’anneau décrit par le mathématicien Moebius et auquel Lacan35 a le premier comparé le Moi : d’où des troubles de la distinction entre ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors. Une partie du système perception-conscience, normalement localisé à l’interface entre le monde extérieur et la réalité interne, est décollé de cet emplacement et rejeté en position d’observateur extérieur (le patient état limite assiste du dehors au fonctionnement de son corps et de son esprit, en spectateur désintéressé de sa propre vie). Mais la partie du système perception-conscience qui subsiste comme interface assure au sujet une adaptation suffisante à la réalité pour qu’il ne soit pas psychotique. La production fantasmatique et sa mise en circulation dans le proche entourage sont diminuées. Quant aux affects qui constituent le noyau existentiel de la personne, la difficulté de les contenir (en raison du caractère distordu du Moi-peau) les fait émigrer du centre vers la périphérie où ils viennent occuper quelques-unes des places laissées libres par le décalage vers le dehors d’une partie du système perception-conscience et où, devenus inconscients, ils s’enkystent et se fragmentent en morceaux de Soi caché dont le retour disruptif à la conscience est redouté comme une apparition de revenants. D’où un second paradoxe obéissant à la même structure en anneau de Moebius : de même que le dehors devient un dedans qui redevient un dehors et ainsi de suite, le contenu mal contenu devient un contenant qui contient mal. Enfin, la place centrale du Soi, désertée par ces affects primaires trop violents (détresse, terreur, haine), devient une place vide et l’angoisse de ce vide intérieur central fait l’objet de la plainte essentielle de ces patients, à moins qu’ils ne soient parvenus à le remplir de la présence imaginaire d’un objet ou d’un être idéal (une cause, un maître, un amour-passion impossible, une idéologie, etc.).

Un exemple littéraire de personnalité narcissique

Comme illustration de la personnalité narcissique, je prendrai non pas un cas clinique, mais une allégorie littéraire, formée par la nouvelle L’Invention de Morel (1940), due à l’écrivain argentin, ami et collaborateur de Borges, Bioy Casares36. Le narrateur, réfugié sur une île déserte, consigne dans son journal ce qu’il a entendu dire : « Elle est le foyer d’une maladie, encore mystérieuse, qui tue de la surface vers le dedans. Les ongles, les cheveux tombent, la peau et la cornée meurent, puis le corps, au bout de huit à quinze jours. Les membres de l’équipage d’un vapeur qui avait mouillé devant l’île étaient écorchés, chauves, sans ongles ̶ tous morts quand le croiseur japonais Namura les trouva » (p. 12). Cette maladie de l’enveloppe corporelle gagne à la fin ̶ dans tous les sens de ce terme ̶ le narrateur. Il la note à l’avant-dernière page de son journal : « Je perds la vue. Le toucher m’est devenu impraticable ; ma peau tombe ; les sensations sont ambiguës, douloureuses ; je m’efforce de les éviter. Devant le paravent à miroirs, j’ai constaté que je suis glabre, chauve, sans ongles, légèrement rosé » (p. 120). La corrosion s’effectue en deux temps : d’abord épidermique, elle affecte ensuite le derme.

Cela confirme mon idée de l’existence d’une double peau psychique ̶ une peau externe, une peau interne, dont la suite va permettre d’élucider les rapports. Cette atteinte de plus en plus profonde de la peau fournit le leitmotiv autour duquel la nouvelle de Bioy Casares compose une série de variations. Première variation : victime d’une erreur judiciaire, le narrateur a échappé à la détention à vie en cherchant refuge dans cette petite île abandonnée, qui lui sert désormais de prison perpétuelle. Il se présente comme un persécuté, comme un écorché vif permanent. Les frustrations et les traumatismes qui s’accumulent sur lui en ce lieu inhospitalier empiètent sans cesse sur son fragile Moi-peau. L’île elle-même, seconde variation, est décrite comme une peau symbolique ratée, qui manque à envelopper, à contenir, à protéger son habitant : les marées le submergent, les marécages l’enlisent, les moustiques l’exaspèrent, les arbres pourrissent, la piscine grouille de vipères, de crapauds, d’insectes aquatiques, la végétation se détruit elle-même par sa propre profusion, les subsistances trouvées dans ce qu’il appelle le musée (qui fut en fait un hôtel) sont avariées. Un troisième redoublement de cette décomposition cutanée qui menace progressivement la vie à l’intérieur du corps et de l’esprit prend une forme philosophico-théologique. Le problème qui occupe les pensées du narrateur, quand elles ne sont pas absorbées par la lutte pour la survie immédiate, est celui d’une survie éternelle : la conscience, qui est la vie intérieure du corps, peut-elle subsister après la mort sans une survie au moins partielle de la surface de ce corps ? Comment limiter la décomposition de celle-là ?

Cette atteinte du Moi-peau externe puis du Moi-peau interne, la nouvelle de Bioy Casares la met en rapport avec une expérience d’inquiétante familiarité, une erreur de la perception et un trouble de la croyance chez le narrateur. Celui-ci se croyait à l’abri sur son île déserte. Dès la première page de son journal, et c’est pourquoi il se décide à en tenir un, il va de surprises en frayeurs. L’île a retenti soudain de vieilles rengaines émises par un phonographe invisible. Le « musée » se peuple de serviteurs et d’estivants insolites et snobs habillés à la mode d’il y a une vingtaine d’années. La piscine en apparence inutilisable s’anime de leurs ébats. La partie haute de l’île est parcourue de leurs promenades.

Tout en se cachant d’eux, il entend et note des bribes de leurs conversations. À cette île inhospitalière au narrateur, à ces constructions étranges pour lui, s’opposent ces hommes et ces femmes qui s’y comportent avec aisance et sécurité. Sa première crainte est d’être aperçu d’eux, capturé et dénoncé à la justice. Mais nul apparemment ne s’en soucie. Une inquiétude bien plus fondamentale va le saisir : malgré ses bévues qui auraient dû le faire remarquer, malgré ses tentatives d’entrer en contact avec une femme aux allures de bohémienne qui fait bande à part du groupe et dont il tombe amoureux, ces apparitions, pourtant réellement vivantes, ne témoignent qu’indifférence à son égard. « Son regard passait à travers moi, comme si j’avais été invisible » (p. 32). Plus ils lui deviennent familiers, plus ils lui sont étranges. Il croit à leur existence. Mais ces « revenants » ne croient pas à la sienne au point qu’il a peur de se sentir acculé au meurtre ou à la folie.

Le narrateur finit par comprendre que ce trouble de la croyance est le sien. « Il apparaît maintenant que la véritable situation ne soit pas celle qui a été décrite dans les pages précédentes ; que la situation que je vis ne soit pas celle que je crois vivre » (p. 68). Il assiste en effet à une scène où, à la veille de rembarquer, Morel explique aux autres son invention. Celui-ci les a filmés et enregistrés à leur insu dans cette île qu’il a fait équiper de trois sortes d’appareils, pour capter leurs images, pour les conserver, pour les projeter, ̶ non seulement leurs images visuelles et auditives comme le font le cinéma ou la télévision, mais aussi leurs images tactiles, thermiques, olfactives et gustatives. Si, comme le prétendent les philosophes empiristes anglais, la conscience n’est pas autre chose que la somme de nos sensations (postulat qui me semble présupposé dans le raisonnement de Morel), ces images qui reproduiront la totalité sensorielle d’un individu acquerront une âme. Non seulement le spectateur qui assistera à leur projection sentira l’individu en question comme réel mais les acteurs ainsi filmés s’éprouveront mutuellement vivants et conscients au cours de ces projections. Morel, la femme qu’il a en vain aimée et les compagnons de leur semaine passée sur l’île vivront ainsi pour l’éternité. Chaque grande marée rechargera les moteurs bien à l’abri dans les souterrains du musée et déclenchera la projection du film de leur séjour en dimensions naturelles. Ainsi les apparitions qui avaient tant inquiété le narrateur n’étaient que les images, les fantômes d’êtres réels, les revenants de personnes qui avaient existé sans doute au temps de son enfance, il y a vingt ans, en un mot des idoles37. L’invention de Morel est doublement allégorique. Allégorie littéraire : un roman n’est-il pas lui aussi une machine à fabriquer des personnages en les dotant de telles qualités sensibles que le lecteur les prend pour des êtres vivants ? Allégorie métapsychologique : la machine de Morel avec ses trois types d’appareils pour la perception, pour l’enregistrement et pour la projection est une variante métaphorique de l’appareil psychique freudien : le système perception-conscience est dédoublé, l’enregistrement correspond au préconscient et l’inconscient est… oublié. Par opposition à la peau humaine fragile, rongeable, trouée, la machine de Morel figure l’utopie d’une peau incorruptible. Fasciné par l’idéalité de leur pellicule, le narrateur au Moi-peau si fragile, plutôt que d’aimer des êtres réels, préfère adorer leurs idoles ̶ ce qui s’appelle proprement idolâtrie.

La machine de Morel a filmé Morel et ses compagnons pendant une semaine dont elle reprojettera indéfiniment les épisodes. Mais pour les transférer à leurs images projetées, cet enregistrement prend aux personnes réelles leurs caractéristiques vivantes et conscientes. « Je me rappelai que l’horreur que certains peuples éprouvent à être représentés en image repose sur la croyance selon laquelle, lorsque l’image d’une personne se forme, son âme passe dans l’image, et la personne meurt : (…) l’hypothèse que les images possèdent une âme paraît exiger comme base, que les émetteurs la perdent lorsqu’ils sont captés par les appareils » (pp. 111-112). Par « imprudence » dit-il (p. 110), mais encore plus par une nécessité logique inhérente à sa croyance, le narrateur procède à une vérification sur lui-même. Il place sa main gauche devant l’appareil enregistreur, et sa main réelle peu après se décharne, pendant que l’image de sa main intacte se conserve dans les archives du musée où il va de temps à autre se la projeter. Il comprend par là même comment Morel et ses amis sont morts : d’avoir été enregistrés pour l’éternité. Le cynisme de Morel a fait qu’il était le seul de son groupe à le savoir et à le vouloir : « C’est là une monstruosité qui semble assez en harmonie avec l’homme qui, poursuivant son idée, organise une mort collective, et décide de sa propre autorité d’en rendre tous ses amis solidaires » (p. 112). L’illusion d’immortalité s’accompagne ̶ ce qui n’est pas pour me surprendre ̶ d’une illusion groupale : grâce à l’invention de Morel, « l’homme élira un lieu retiré et plaisant, rassemblera autour de lui les personnes qu’il aime le plus et se perpétuera au sein d’un paradis intime. Le même jardin, si les scènes à perpétuer sont prises à des moments différents, abritera un grand nombre de paradis individuels, dont les sociétés, s’ignorant entre elles, rempliront leur fonction simultanément, sans heurts, presque dans les mêmes lieux » (pp. 97-98).

Le narrateur ̶ qui est un doublet de Morel ̶ pousse la logique de son invention et de cette illusion jusqu’à son terme extrême. Il est amoureux d’une Faustine immortelle mais qui ne peut plus le percevoir. Alors, au prix de grands efforts, il apprend à maîtriser le fonctionnement de la machine. Il projette les scènes où Faustine est présente et il les réenregistre en s’y intercalant comme s’il l’accompagnait et tenait avec elle un dialogue amoureux. Il ne pourra qu’en mourir, déjà sa peau commence de tomber. Mais il introduit dans la machine à projection, à la place de l’ancien, cet enregistrement nouveau qui sera désormais projeté éternellement. Son journal et sa vie s’arrêtent sur le souhait que quelqu’un invente une machine plus perfectionnée qui le ferait entrer dans la conscience de Faustine, ̶ une machine qui achèverait de supprimer toute différence entre la perception et le fantasme, entre la représentation d’origine externe et la représentation d’origine interne.

Le fantasme d’une double paroi

Illusion d’immortalité, illusion groupale, illusion amoureuse, illusion de réalité des personnages romanesques : nous sommes bien dans la problématique narcissique. Et la nécessité de surinvestir ainsi l’enveloppe narcissique apparaît bien comme la contrepartie défensive d’un fantasme de peau décharnée : face à un danger permanent d’attaques externes/internes, il faut redorer le blason d’un Moi-peau mal assuré dans ses fonctions de pare-excitation et de contenant psychique. La solution topographique consiste alors à abolir l’écart entre les deux faces, externe et interne, du Moi-peau et à imaginer l’interface comme une paroi double. Tant que cette solution reste, au sens fort, « imaginaire » (c’est-à-dire productrice d’une image de soi leurrante mais rassurante), le patient s’inscrit dans le registre de la névrose, mais si cette solution consiste en une transformation réelle du Moi-peau, c’est l’autisme, ou le mutisme psychogène, comme Annie Anzieu, dans De la chair au verbe (1978, p. 129), a tenté de l’expliquer : « L’enveloppe cutanée externe du corps est réellement “percée” par les organes des sens, l’anus et l’orifice urétral. On peut faire l’hypothèse que la sensibilité de ces orifices, orientée vers l’extérieur du corps par l’objet qui en fait un passage, provoque chez l’enfant tout petit une confusion : le contact interne du corps et de son contenu contre la paroi cutanée qui lui donne ses limites n’est pas différencié du contact cutané externe contre les objets environnants. Ceci revient à dire que l’enfant est pénétré par les images visuelles, les sons, les odeurs et qu’il en devient le contenant et le lieu de passage comme il se passe pour les fèces, l’urine, le lait ou son propre cri. L’enveloppe interne peut donc, elle aussi, être attaquée et perforée par les perceptions-objets. Certaines situations d’angoisse font de ce phénomène fantasmatique une persécution permanente, qui violente et agite l’intérieur corporel du nourrisson, et contre quoi il devient nécessaire de clore tous les orifices contrôlables, par n’importe quel moyen. »

Or il est curieux de constater que le narrateur de L’Invention de Morel, en raison d’un défaut de différenciation de la surface externe et de la surface interne, vit une illusion de double paroi. Ayant réussi à localiser, grâce à un soupirail, le souterrain des machines, il a pu, celui-ci étant hermétiquement clos, y pénétrer par une brèche creusée à coups de barre de fer. Plus que par la vue des machines à l’arrêt, il est frappé par « un ravissement et une admiration sans bornes : les murs, le plafond, le sol étaient en porcelaine azurée et tout, jusqu’à l’air même (…) avait cette diaphanéité céleste et profonde que l’on trouve dans l’écume des cataractes » (p. 20). Une fois qu’il a découvert quelle avait été l’intention de Morel, il retourne auprès des machines pour essayer d’en comprendre et d’en maîtriser le fonctionnement. Quand celles-ci se mettent en marche, il les examine : en vain, leur mécanisme lui reste inaccessible. Il regarde autour de lui dans la salle et il se sent soudain désorienté. « Je cherchai la fente que j’avais faite. Elle n’y était plus (…). J’ai fait un pas de côté pour voir si l’illusion persistait (…). J’ai palpé tous les murs. J’ai ramassé à terre les morceaux de porcelaine, de brique que j’avais fait tomber en perçant l’ouverture. J’ai palpé la muraille au même endroit, très longtemps. J’ai été obligé d’admettre qu’elle s’était reconstruite » (pp. 103-104). Il se sert à nouveau de la barre de fer mais les morceaux de murs qu’il fait sauter se reconstituent aussitôt. « Dans une vision si lucide qu’elle paraissait éphémère et surnaturelle, mes yeux ont rencontré la céleste continuité de la porcelaine, la paroi indemne et entière, la pièce close » (p. 105). Il n’y a plus de sortie possible, il se sent traqué, victime d’un enchantement, il s’affole. Puis il comprend : « Ces murs (…) sont des projections des machines. Ils coïncident avec les murs construits par les maçons (ce sont les mêmes murs enregistrés par les machines, puis projetés sur eux-mêmes). Là où j’ai brisé ou supprimé le premier mur, il reste le mur projeté. Comme il s’agit d’une projection, aucune puissance n’est capable de la traverser ou de la supprimer (tant que les moteurs fonctionnent) (…). Morel a dû avoir imaginé cette protection à double paroi afin que personne ne puisse parvenir aux machines qui maintiennent son immortalité » (p. 106).

Pour une étude plus approfondie de l’enveloppe narcissique et de son rôle chez l’aviateur, le héros, le créateur, je renvoie le lecteur au travail d’André Missenard (1979) « Narcissisme et rupture ».

Troubles de la croyance et état limite

La croyance est une nécessité humaine vitale. On ne peut pas vivre sans croire qu’on vit. On ne peut pas percevoir le monde extérieur sans croire à sa réalité. On n’est pas une personne si on ne croit pas à l’identité et à la continuité de soi. On ne se trouve pas en état de vigilance sans croire qu’on est éveillé. Naturellement ces croyances, qui ont pour résultat de nous faire adhérer à notre être et de nous permettre d’habiter notre vie, ne sont pas des savoirs. Quand on les examine sous l’angle du vrai ou du faux, elles apparaissent contestables et la philosophie, la littérature, les religions, la science psychologique se sont donnés beaucoup de mal tantôt pour les justifier, tantôt pour en faire ressortir la vanité.

L’être humain qui possède ces croyances a bien sûr à les mettre en doute. Mais celui qui ne les possède pas doit les acquérir pour se sentir être et bien être. Sans elles il souffre et se plaint de leur manque. La clinique non plus des personnalités narcissiques mais des états limites, des dépressions, de certaines inorganisations psychosomatiques (c’est-à-dire d’états marqués par la défaillance soit fréquente soit durable du contenant psychique) est illustrative de ce point. Une des données théoriques qui permet de comprendre ce défaut de croyance a été fourni par Winnicott (1969). Le Moi psychique se développe par étayage mais aussi par différenciation et clivage à partir du Moi corporel. Il existe chez l’être humain une tendance à l’intégration, à « réaliser une unité de la psyché et du soma, identité fondée sur l’expérience vécue entre l’esprit ou psyché et la totalité du fonctionnement psychique ». Cette tendance, latente dès le début du développement du nourrisson, est fortifiée ou contrecarrée par l’interaction avec l’environnement. À un état primaire non intégré succède chez lui une intégration : la psyché emménage alors dans le soma, avec jouissance d’une unité psychosomatique qui correspond à ce que Winnicott appelle le Soi. Ajoutons qu’à ce moment-là s’instaure, chez le tout-petit, la triple croyance en son existence continue, en son identité consciente, et au fonctionnement naturel de son corps. Cette croyance, qui fonde le plaisir premier de vivre, obéit au principe de plaisir. Mais une des caractéristiques de ce principe est que la tendance à l’évitement du déplaisir devient plus forte (comme l’a montré Bion) que la recherche du plaisir dans certaines conditions : de faiblesse de l’équipement inné, d’environnement insuffisamment bon, de traumatismes précoces excessifs ou cumulatifs. Le sujet institue alors une dissociation défensive contre la douleur de l’impotence, de la frustration ou de la détresse, quitte à avoir ses croyances de base altérées et à perdre en tout ou en partie son plaisir premier à vivre. Ainsi, selon Winnicott, la dissociation psychosomatique est-elle chez l’adulte un phénomène régressif qui utilise les résidus du clivage précoce entre psyché et soma. Le clivage du psychique et du somatique protège contre le danger de destruction totale que représenterait pour le malade psychosomatique la croyance d’être une personne unifiée intégrant le corps et la vie mentale, car si un de ces deux aspects était attaqué, l’intégralité de sa personne serait alors détruite. Le clivage fait la part du feu, sacrifiant un aspect pour préserver l’autre. Si cette défense, dans un premier temps, est suffisamment respectée par les soignants, le malade psychosomatique pourra se sentir suffisamment rassuré intérieurement pour qu’émerge et opère en lui la tendance à l’intégration. Là où, par suite de ce clivage, la croyance vient à manquer, l’angoisse du vide s’installe.

Observation de Sébastienne

Sébastienne, à la différence de la personnalité narcissique évoquée par la nouvelle de Bioy Casares, est une organisation limite, qu’une seconde analyse en face à face avec moi a pu améliorer, après l’issue malheureuse d’une première analyse allongée, menée par un « psychanalyste » avare d’interprétations et adepte de séances trop courtes. Elle se présente à moi dans un état de dépression importante, mise à jour par cette cure qu’elle vient d’interrompre et redoublée par la désidéalisation brutale de son psychanalyste. Voici des extraits de sa dernière séance avant l’interruption redoutée des grandes vacances, qui ravive son angoisse d’une rupture dans la continuité du Soi.

« Quelque chose se passe, s’amorce et… plouf ! Juste comme je commence à y croire et comme par hasard, les vacances… La question se pose aussi à propos de “juste comme je commence à y croire” précisément au moment des vacances. J’ai peur. À qui suis-je en train de parler ? Que se passe-t-il ? Qu’est-on en train de me faire ? La dernière fois quand vous m’avez parlé à propos de cet épisode de mon enfance (il s’agissait de jeux sexuels angoissants qu’elle subissait de la part d’un demi-frère plus âgé et où elle se retenait d’éprouver du plaisir et s’absentait de son corps), j’ai eu l’impression d’un mensonge énorme. Vous me faisiez dire quelque chose que je ne savais pas, où je n’étais pas (j’avais évoqué son vertige devant les sensations qu’elle avait dû alors sentir naître en elle). Et pourtant il y a pire. En vous disant cela, je le dis sans le dire, je me déteste, je vous déteste. J’en ai marre (…). Pourquoi je reste ? Par besoin sans doute que vous soyez à une autre place que celle où je vous projette avec force en ce moment. Pour pouvoir vous parler quand même. Pour que vous me répondiez quand même et que je puisse vivre. »

Ses sentiments de culpabilité sont superficiels, sa honte est profonde, liée à un Moi-peau qui ne remplit pas suffisamment sa fonction de pare-excitation et par les failles duquel les sensations, les émotions et les pulsions qu’elle voudrait garder cachées encourent le risque de devenir visibles aux autres. La chute dans le vide intérieur est une façon de disparaître aux regards possibles. L’excitation n’est pas associée à des fantasmes œdipiens ; non seulement son sens sexuel n’est pas reconnu, mais l’excitation est vécue comme purement mécanique et comme radicalement privée de tout sens. Les tentatives de la décharger, c’est-à-dire de lui apporter une résolution quantitative, aboutissent à des échecs : la masturbation à l’adolescence, le coït maintenant lui procurent des orgasmes, mais qui n’apaisent pas la tension toujours diffuse dans son corps. C’est que la sensation a subi une transformation qualitative ; la qualité agréable des sensations a été dissociée de celles-ci et a fait l’objet d’un clivage en multiples morceaux disséminés qui a détruit cette qualité agréable. Sébastienne accorde la prééminence au principe de l’évitement, à tout prix, du désagréable sur celui de la recherche du plaisir, recherche à laquelle elle préfère renoncer afin de dévier sa libido de l’investissement dans des objets et de la mettre au service des buts narcissiques du Moi et de la protection du Soi. Cette prééminence est propre, selon Bion, à la partie psychotique de l’appareil psychique, celle qui n’est pas contenue par l’environnement ou par la pensée. Faire le vide des qualités sensibles est une manière sinon d’évacuer le désagréable (car il persiste un sentiment de mal être) du moins de le tenir à l’extérieur du système perception-conscience. C’est un vide sanitaire, que l’appareil psychique substitue comme ersatz à l’enveloppe contenante et compréhensive qu’un Moi-peau défaillant n’assure pas. Ainsi effectué, ce vide des qualités sensibles (tandis que les autres fonctions corporelles et les fonctions intellectuelles restent généralement chez elle intactes), Sébastienne vit, mais sans croire qu’elle vit, sans croire à la possibilité d’un fonctionnement naturel. Sa vie se passe à côté d’elle. Elle assiste à distance au fonctionnement machinal de son corps et de son esprit, que trois années de psychanalyse avec moi ont pour l’essentiel rétabli. Elle exprime à mon égard une haine croissante pour trois raisons : parce qu’elle est mécontente de cette amélioration qui la voue à un fonctionnement automatique sans plaisir et qui amenuise ses capacités intuitives autrefois importantes ; parce que sa libido, ravivée par la cure, se réoriente vers les objets et réinvestit ses zones érogènes, ce qui menace l’équilibre obtenu en faisant le vide et auquel elle reste attaché ; et enfin parce que l’évolution du transfert cesse de lui faire chercher en moi le soutien anaclitique d’un environnement suffisamment compréhensif et l’affronte à l’image menaçante du pénis masculin séducteur et persécuteur. En même temps, de façon contradictoire, l’espoir d’un autre mode de fonctionnement fondé sur le principe du plaisir et susceptible de la rendre heureuse se réveille : les grandes vacances surviennent juste quand elle commençait « à y croire ». Il me faut alors interpréter la compulsion de répétition, c’est-à-dire l’attente, voire l’anticipation provocatrice, du retour de la déception produite jadis par les empiétements précoces et par les exigences paradoxales de sa mère : celle-ci, généreuse et surstimulante par ses soins corporels et par son amour très vif pour sa fille, adoptait brusquement une attitude rigide, moralisatrice et rejetante face aux besoins du Moi qu’exprimait l’enfant.

Mais il n’y avait pas eu que cela. La mère, laïque pratiquante si j’ose ce rapprochement, se dévouait à des œuvres sociales. Pendant ses fréquentes absences, elle confiait la garde de Sébastienne à une voisine, paysanne robuste, simple et dévouée qui vaquait activement à ses occupations ménagères avec son bras droit pendant que son bras gauche tenait la petite plus ou moins bien serrée contre son corps. De plus, cette femme portait un énorme tablier de cuir tapissé de graisse, jamais lavé, sur lequel les pieds du bébé enveloppés de chaussons en laine dérapaient. Ainsi, l’angoisse de perte de la mère se trouvait-elle aggravée par la recherche désespérée d’un appui physique, d’un soutènement primordial, et par l’angoisse du manque de l’objet support. Il m’avait fallu un certain temps pour faire un rapprochement avec la répétition transférentielle de cette faille qui handicapait la première fonction du Moi-peau : j’avais en effet l’impression désagréable que, quels que soient mon dévouement, mon ingéniosité à interpréter, la patiente me glissait entre les doigts.

Pendant longtemps, la posture corporelle de Sébastienne m’a intrigué : elle s’asseyait sur le siège situé en face du mien mais son corps n’était pas en face de mon corps ; elle se tournait vers son côté droit en faisant un angle d’environ vingt degrés par rapport à moi et elle gardait cette position pendant toute la séance ; quand elle me parlait ou m’écoutait, seul son œil gauche me regardait. Je me disais qu’elle établissait avec moi une communication « oblique » ; d’ailleurs elle comprenait souvent mes interprétations sous forme biaisée ; j’avais l’impression, quand je lui parlais, d’être un joueur de billard qui doit viser la boule rouge non pas directement mais par la bande. Cette posture était en fait surdéterminée : du point de vue œdipien, elle la protégeait de revivre un face-à-face sexuel avec son demi-frère aîné ; du point de vue narcissique, elle exprimait par son corps cette torsion de son Moi-peau à la manière de l’anneau de Moebius, que j’ai signalé plus haut comme étant typique des états limites. Cette torsion de l’interface constituée par le système perception-conscience entraînait chez elle des erreurs dans la perception des signaux émotionnels et gestuels émis par l’entourage, puis une aggravation du malentendu et de la frustration, enfin une explosion de rage, épuisante pour elle-même et pour les siens.

Sébastienne a d’elle-même considéré que sa psychanalyse était terminée le jour où elle s’est assise vis-à-vis de moi le visage de face et non de profil, pour me dire bien en face les deux choses qu’elle avait à me dire : d’une part, qu’il lui fallait rompre avec cette psychanalyse qui lui prenait trop de temps et d’argent, la replongeait dans trop de souffrance et de haine, prorogeait trop son passé dans le présent et contribuait à lui faire différer de vivre ; d’autre part, qu’elle n’avait plus l’esprit tordu, qu’un déclic récent lui avait comme remis la colonne vertébrale en place, qu’elle se sentait maintenant capable de faire son affaire de ses réactions de déception et de haine en les ramenant à leur juste mesure et en s’en dégageant par elle-même.

D’autres patients m’ont confirmé la survenue possible d’une brusque restructuration du Moi et du Soi sous l’effet du rétablissement, dans le transfert, d’une communication non biaisée avec l’autre. La reconstitution de la fonction conteneur du Moi-peau suffit généralement à la cure des personnalités narcissiques. Comme le montre l’exemple de Sébastienne, la cure des états limites requiert, en plus, la reconstitution des fonctions de maintenance, de pare-excitation et de recharge libidinale du Moi-peau.